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LANGUES ROMANES

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DES

LANGUES ROMANES

PUBLIEE

PAR LA SOCIETR

POUR l/ÉTUDE DES LANGUES ilOMANES

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Quatrième Série

TOME HUITIÈME

TOME XXXVIII DE LA COLLECTION

MONTPELLIER

AU BUREAU DES PUBLICATIONS DE LA. SOCIÉTÉ

POUR L'ÉTUDK DBS LANGUES ROMANES

Rue de l' Ancien-Courrier, 3

PARIS G. PEDONE-LAURIEL

Libraire-Éditeur

13, RUE SOUFFLOT

M DCCr.LXXXXV

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REVUE

DBS

LANGUES ROMANES

DES ORIGINES DE LA LANGUE ET DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLES

[Deuxième article)

V

Et d'aboril la déclinaison est la même dans la grammaire espa-gnole : lagrima, lagi'imas, hcmbre, kombres, etc., la for- mation du cas sujet et du cas régime y suit les mêmes trans- formations : Elle y est [)eut-être même (c'est une discussion qu'il faudrait prendre dans un très grand détail et qu'on ne peut indiquer ici (jue d'un mot) demeurée plus évidente et plus tenace que chez nous. Ainsi la construction du régime direct des verbes actifs au datif est peut-être une persistance de cette construction médiévale et intermédiaire du cas l'é- gime, qui n'a pas passé dans notre français. FI hombre a quien lié encontrado,... Amar a Dws, etc.

Pour les verbes, ils ont gardé leur conjugaison latine de la manière la plus évidente et la plus complète. Et d'abord, trois conjugaisons seulement sur les désinences latines (les deux conjugaisons latines en ère n^^ faisant plus qu'une). ^?'e = ar ; ère = er ; ire = ir. Les désinences en mus, tis, runt, latines deviennent mos, teis, ron, altérations à peine sensi- bles. La forme latine du gérondif: ando, endo, iendo, s'est

TOME VIII DE LA QUATRIEME SERIE. Janvier 1895.

6 DES ORIGINES DE LA LANGUE

conservée absolument intacte: Andando, tem'endo, corriendo, elle est très usitée ; cependant il est plus élégant de se ser- vir de la forme romane et d'emplojer l'inânitif du verbe en le faisant précéder de l'article : caminando = al caminar. Les participes passés latins en atus, itus se conservent presque in- tacts dans les formes ido, ado ; amatus = amado ; finitus = finito. Comme dans la langue romane, les verbes espagnols n'ont point de passif; comme dans les langues romanes en- core, mais avec plus de rigueur, il n'y a pas d'accord des participes. La mujer a quien enconh^ado et non pas a quien encontrada. Comme le roman encore, l'espagnol a le dou" ble auxiliaire haber et tener et, du roman encore lui est venu le double emploi de ser et de eslar. Entin, du roman semble lui venir l'emploi du subjonctif au lieu de notre futur, lorsqu'il est possible que la chose dont on parle n'arrive pas. Haga v cuanto sea posible et non cuanto sera posible qui aurait un tout autre sens. On pourrait multiplier les recherches et trouver des points de contact, presque à l'infini. Mais il semble qu'il doive suffire d'avoir donné comme les summa fastiçjia rerum, et d'ailleurs la recherche n'a-t-elle pas été faite et les résul- tats obtenus ne sont-ils pas dans la Grammaire comparée des langues du Midi de Raynouard et définitivement consignés dans la Grammaire des Langues Romanes de Diez ?

VI

Si, dans la grammaire pure, l'influence de l'arabe a été in- signifiante, il faut dire qu'elle a été au contraire très appa- rente dans le son et la couleur des mots. Nous avons vu plus haut quelques exemples, dont nous aurions pu multiplier le nombre, l'on peut saisir et voir l'œuvre des Mores sur la prononciation et la transformation du roman qui en résulte. En principe, c'est eux qui ont adouci et comme désossé la langue romane dans ses lourdeurs et ses duretés. C'est d'ail- leurs une tendance que les Andalous ont héritée de leurs pré- décesseurs et à laquelle ils continuent d'être fidèles. Ils tâchent, par tous les moyens possibles, de supprimer les con- sonnes rudes, et même les consonnes, pour le plaisir de voir se heurter des voyelles. C'est ainsi que de Colorado ils font

ET DE LA LITTERATURE ESPAGNOLES 7

Colorao et suppriment absolument la prononciation du d en- tre les deux voyelles (notez déjà l'adoucissement du t primi- tif au c? qu'ils escamotent). Ils agissent ainsi avec la plupart des consonnes. Et c'est là, précisément, le caractère ou l'un des caractères de la langue arabe, « la suppression des con- sonnes intermédiaires, le heurt des voyelles séparées ou non par un son rude, quelque chose à la fois de sonore et de gut- tural, des esprits rudes et des zézaiements, voilà ce que l'on saisit, au premier abord, d'une conversation entre Maures, » (de Amicis, le Maroc). Et c'est ainsi qu'il semble admis que l'influence arabe que l'on peut rapporter a le mérite éminent de l'espagnol », à savoir « la sonorité de son idiome et la va- leur intégrale constante de ses voyelles », d'autre part, c'est aussi à l'irifiiience arabe qu'on rattache le son du c propre à la langue espagnole et sa prononciation, la langue entre les dents (alcancé) : le son du :: qui est analogue et qui remplace la figuration de ce son, soit à la fin des mots [Cadiz), soit de- vant les voyelles a, o, u, par un persistance du son roman c aurait le son dur (alcanzar) ' et en général cette façon de prononcer analogue à celle de nos Incroyables sous le Direc- toire, qui fut une des formes par se manifesta extérieure- ment le gongorisme, et, plus tard, l'élégance de quelques Espagnols vers 1850: « el ceceo». C'est aux Arabes encore qui lui donnèrent son nom que les Espagnols doivent le son de Vx {equiz) et sa prononciation qui ne ressemble en rien à la nôtre ou à la prononciation romane j un peu plus dure, comme dans Xerez. C'est aux Arabes encore que l'espagnol doit sa j et son aspiration rude qui transforme complètement cette lettre au son si doux dans le roman, et peut-être encore sa haine pour les mots en mente [ment)., si nombreux au contraire dans la langue romane ils foisonnent au XIIP siècle.

VII

Mais il est temps de passer à des considérations plus éle- vées et moins grammaticales. Si l'espagnol est une langue à

1 Voir une thèse de M. Joret intitulée: du Rôle du C dans les langues Romantis.

8 DES ORIGINES DE LA I-ANGUE

la fois harmonieuse, sonore et précise, du plus riche métal, peut-être qu'il y ait ; si elle a une tendance marquée à l'image et à la métaphore plus encore qu'à la pompe, elle doit cela sans doute à son caractère propre, mais aussi et surtout à ses maî- tres arabes. Sans doute les Maures ont semé sur un terrain admirablement préparé. Cependant, si l'on regarde bien, on peut faire historiquement et littérairement le départ de leur œuvre et de leur influence. Séuèque,a-t-ou dit, Lucain et Martial ont déjà ce que l'on appelé plus tard « l'enflure espa- gnole. » Soit, ils sont pompeux; mais qui donc osera dire de Sénèque ou de Lucain ou même de Martial (le plus parfait et non le meilleur des ti-ois) qu'ils sont élégants. Relisez un traité de Sénèque et prenez ensuite un discours ile (,'astelar par exemple. Vous ne constaterez plus (^ue des diff'éi'ences. Le grand et vrai mérite de la langue espagnole, ce qui la rend un admirable instrument entre les mains d'un écrivain même médiocr-e, c'est sa tendance à Timage, la facilité avec laquelle elle colore l'iilée et la rend sous un as[iect sensible. Peut-on dire iju'un seul de ces caractères se retrouve chez les grands classiques latins de l'Espagne, et je parle des plus modernes, d'Isidore ou de Pelage comme de Sénèque ou de Lucain? Et sans doute ils sont verbeux, ampoulés et pompeux ; leur style est parfois grandiloquent et fourmille d'antithèses bizarres ; mais tout cela n'est plus qu'un des côtés et le moins intéres- sant aujourd'hui de la littérature espagnole. Il n'y a que très peu d'« enflure » et de pompe dans Calderon et dans Lope nous voulons ici oublier les modernes qui nous donneraient trop aisément raison, - et les antithèses n'y ont plus du tout le caractère qu'elles avaient chez Lucain ou chez Martial. La vérité, c'est que l'essence même de l'espagnol c'est moins tout cela que la métaphore, et par on peut dire que l'espagnol a tous les traits d'une langue orientale bien [»lus que d'une langue néo-latine. Le français est plus clair et plus savant, mais il n'a pas la même couleur ; l'anglais et l'allemand, si riches, si abondants, instruments parfaits pour exprimer le grand mouvement moderne de la i)ensée, sont des langues rudes et âpres ; l'italien est plus flexible, non pas à coup sûr plus mélodieux il y a une mélodie très évidente et très originale dans l'espagnol mais plus savoureux ; l'espagnol,

ET DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLES 9

avec tout autant de grâce, a plus d'énergie et possède un ac- cent plus viril. Mais surtout le grand et vrai mérite de la lan- gue espagnole, ce (|ui la rend un admirable instrument entre les mains d'un poète, c'est sa tendance à Timage, la facilité avec laquelle elle colore l'idée et lu. rend sous un aspect sensible. Et c'est le caractère esseniiel de la langue des Arabes *. Ce ijui, dans les autres langues, dépentl du talent du poète, de son talent particulier à créer ou à faire apercevoir des rapproche- ments, découle, dans l'espagnol, du mot lui-même déjà méta- phorique, dans sa racine. Le mot sombrero, chapeau, veut dire oinbreur de sombra, ombre ; un lustre avec ses longs bras de cristaux est une araignée ; des lunettes sont des avant-jeux, ante ojos ; s'évanouir, « perdre son moi » desniuyarse ; expli- quer, décomposer un fait, c'est le désentrailler desentranar ; se servir d'une chose pour s'appujer dessus, estribnrse, c'est se servir d'un étrier; le vent ne souffle pas, il peigne ; l'agrafe et son œillet sont le mâle et la femelle macho, liembra ; un cœur dur est un cœur de pierre empedernido ; la place publi- que, un jour de fête, « bout » de monde, la plaza bulle con- gente ; ou bien elle est « caillée de monde, esta cajada. Ajou- tez qu'en outre bon nombre de mots, les plus riches de la lan- gue poétique ont une intensité superbe d'harmonie imitative et que cela achève de donner à la phrase espagnole une res- semblance de plus avec la poésie arabe. Et cette tendance à tout concréter, à tout rendre par l'image donne un tel mérite d'expression à la langue espagnole que l'écrit le [)lus fade, le ])oème le plus médiocre se colore malgré lui. L'oreille est tel- lement enchantée par la cadence du vers, l'imagination telle- ment charmée par les images poétiques déroulées comme à profusion que, si l'on n'y regarde pas de très près, on risque de n'apercevoir pas le vide du fond ; aussi tel ouvrage fran- çais, traduit en espagnol, y prend une physionomie tout autre et l'on croit y découvrir des trésors de poésie qu'on ne sou[)- çonnait pas et qu'on ne retrouve plus au texte primitif. En passant dans une langue sonore, vibrante, le mot fait image, ces œuvres vulgaires acquièrent [)récisément ce qui

' Sur ces qualités « propres, essentielles aux langues orientales » Voir E. Renan : Essai sur l'Iiistoire et le sijstènie des laïujues sémitiques et E. Renan : Aven^oës et l'Avervotsme.

10 DES ORIGINES DE LA LANGUE

leur manque le plus et ce qui est pourtant la seule chose qui fait vivre, « la forme. »

VIII

La forme. Est-ce à dire que vraiment l'espagnol ne doive que cela à la civilisation arabe ? Elle lui doit bien autre et la plupart de ses qualités littéraires. Et de fait, les sept siècles de civilisation musulmane ont rompu le lien, et plus rien n'est resté des vieilles qualités cantabres, ni pour la pensée, ni pour l'expression même de cette pensée. Nous disions tout à l'heure qu'entre l'œuvre de Sénèque, de Lucain, de Martial, de Quintilien et les écrits modernes d'un Calderon ou d'un Lope, d'un Hervera ou d'un Cervantes, il n'y a plus rien de commun et point ou presque de contacts. Au contraire, ce court billet : « Je vous écris le cœur plein de désirs et de tristesse ; ah ! s'il le pouvait, ce pauvre cœur, il irait lui- même vous porter ce message. Imaginez-vous, en le lisant. que vous me regardez tendrement dans mes yeux et que les lettres noires et le papier blanc sont les cils sur mes pru- nelles ! Adieu ! je baise ce billet en songeant que vos doigts (que Dieu les bénisse) vont le toucher tout à l'heure. » De qui pourrait-il bien être aux temps classiques, ou quel au- teur — aux temps de Charles Quint et de Philippe II n'eut été fier de l'avoir rimé ? Et pourtant c'est quelques années à peine après le démembrement du Khalifat de Coidoue, qu'un prince de la cour des Béni Comadih d'Almeria l'a écrit. Plus que dans Sénèque et Lucain, elles sont là, dans cette ado- rable littérature de l'Espagne musulmane, les origines de Calderon, de Lope et de tous ceux qui, à leur suite, ont écrit ou pensé en espagnol. . .Ce n'est pas en vain qu'une civilisa- tion merveilleuse, unique dans l'histoire, « a tenu, dans un coin privilégié du monde, un moment, la tête de l'humanité Comme des parfums d'Orient, le vase en conserve l'odeur longtemps après que l'essence qu'il renfermait en a été tarie, et, quelque liqueur, qu'on verse après eux, ils l'imprè- gnent de leur arôme. Ainsi en fut-il de la littérature espa-

1 Voir Renan, l'Espagne musulmane, à propos des livres de M. Dozy. Mélanges d'histoire et de l oyages, et surtout les livres de M. Dozy, qui fourniraient à notre thèse le plus merveilleux choix d'exemples et de comparaisons.

ET DK LA LITTERATURE ESPAGNOLES 11

gnole ; d'autant que l'espagnol lui-même semble, depuis lors, s'être immobilisé et comme noué. Ce que sa littérature re- présente clans le monde, le moyen âge héroïque et chevale- resque, le (( romanesque» dans tous les sens du mot (si bien qu'au XVIIe siècle comme au XiX^, dès que son influence s'est fait sentir chez nous, ce sont exactement les mômes pa- naches, les mêmes chevaliers, les mêmes aventures merveil leuses et rares, la même poésie plastique, sonore et rare qui ont envahi notre littérature'), la langue espagnole le figure admirablement. Elle en est restée à la féodalité chevaleres- que et à l'aube des renaissances. Sa langue scientifique est ])auvre encore puisqu'elle ne vit que d'emprunts faits aux au- tres nations, mais sa langue poétique est demeurée incompa- rable. Elle est surtout restée originale, parce que ses écri- vains ne se sont pas efforcés comme les nôtres d'imiter Athènes et Rome. La langue gracieuse du mojen âge, vieillie chez nous, s'est conservée, de l'autre côté des Pyrénées, à pen près pure de tout alliage plus moderne, et elle y est en- core aujourd'hui en honneur. Nos mots abandonnés, guer- royer, festoyer, énamourer, s'y emploien-: toujours : ^wer- rear, festéa7\ enamorar. Il n'est pas jusqu'aux formules fa- milières à la politesse castillane, qui choqueraient aujour- d'hui nos coutumes et nos habitudes de langage vulgaire,

qui n'aient droit de cité là-bas! Votre grâce veut-elle?

Madame, je vous baise les mains ; Madame, je suis aux pieds de votre grâce, font partie, en Espagne, de la conversation usuelle. La plirase : Hola ! cavalier, votre grâce veut-elle chevaucher avec moi? serait ridicule chez nous; elle est pourtant du meilleur castillan. Et tout cela fait partie du passé, de ce passé mort partout ailleurs et dont on a la vue si intense et parfois encore si vivante dans les villes du cen- tre qui ont moins sacrifié aux dieux nouveaux, qui conservent à la Vieille-Castille son caractère bientôt millénaire, et à sa langue ses merveilleuses, ses uniques qualités : le charme, la grâce et l'éclat. Ch. Codorniu.

1 Voir dans les Études sur l'Espagjie de M. Morel Fatio, au 1" volume de ces Études. « Gomment la France a connu et compris rEspajrne depuis le moyen-âge jusqu'à nos jours», et dans la Hevue des Deux Mondes, de 1891, un remarquable article de M. Brunetière : » L'influence de la litté- rature espagnole sur la littérature française. »

LE LIBRE DE MEMORIAS

DE JACME MA.SGARO

(Suite V

Additions et Corrections aux notes et à la table des noms propres.

(Numéro de octobre-novembre-décembre 1890)

Page 516, note 5. .Vjoiitez a cette note : » Voy. aussi Gallia Chris-

tiana, VI, 335-337. » P. 516, note 6. Ajoutez à cette note : « Voy. aussi Gallia Christiana,

VI, 415. » P. 516, note 8. Ajoutez à cette note : « Voy. aussi Gallia ChistioMa,

VI, 389-390. .. P. 519, ligne 6, « Guiraudus ». Lis. : « Gairaudus ». P. 519, 1. 17, « note 1 ». Lis. : « note 2 )«. P. 519, note 44. Ajoutez à cette note : « Voy. aussi Gallia Christiana,

VI, 349-351. -. P. 519, note 46. Ajoutez à cette note : « Voy. aussi Gallia Christiana,

VI, 91-94. » P. 521, 1. 1, « p. 635, 654, 660, 675 ... Lis: « p. 635, 654, 660, 675,

702 ». P. 521, \. 6, « col. 369, 1502, 1573, 1584 ». Lis. : « col. 969, 1502,

1503, 1.573, 1584 «. P. 521, note 60. Ajoutez à cette note : « Voy. aussi sur Pierre III,

abbé de Saint-Jacques, Gallia C/iristiana, VI, 415, et sur Bernard

VI, abbé de Saint-Aphrodise, ibid., VI, 393-394. » P. 522, note 61. Ajoutez à cette note : << Voy. aussi Gallia Christiana,

VI, 417-419. .) P. 523, 1 19, « 15 juin ». Lis. : « 25 juin ». P. 524, note 89. Ajdutez à cette note : « Voy. aussi Gallia Christiana,

VI, 480-508. » P. 525, note 115. Ajoutez à cette note: « Voy. aussi Gallia Chris- tiana, VI, 351-352. ))

1 Voy. Revue, 4"°'= série, tome quatrième (tome xxxiv de la collection, '890), pag. 3d et suiv. et pag. 515 et suiv.

LE « LIBRE DE MEMORIAS » DE .lACME MASCARO 13

P. 530, note 174. Ajoutez à cette note : « Voy. aussi Gcdlia Chris- tiana, VI, 353. »

P. 531, 1. 41, (( MCCCLXXXi ». Lis. : » mccclxxxvi ».

P. 533, 1. 7, « p. 121 et 124 ». Lis. : « p. 121-124 ».

P. 533, note 207. Ajoutez à cette note : « Voy. aussi Gallia Chris- tiana, VI, 353-355. »

P. 534, note 221. Ajoutez à cette note : « Voy. aussi sur la maison de Bétizac à Béziers, Hist. yen. de Lang,, édit. Privât, tome IX, p. 1088. -.

P. 535, note 247. Ajoutez à cette note : << Voy. aussi Gallia Chris- tiana, VI, 355-356. »

P. 537, col. II, 1. 28-29. Entre « 32 r. » et « 38 v. » ajoutez <. 36 v. »

P. 538, col. I, 1. 25, <( Arnaut Bernât ». Lis : « Arnaut (Bernât) ».

P. 538, col. I, I. 42, « Augie Brenguie ». Lis. : Augie (Brenguie) ».

P. 538, col. Il, 1. 1 . Après <• 4 v. » ajoutez : « Voy. Augie (Guilhem) de Fauiha. »

P. 538, col. II, 1. 3. Après « 6 v. » ajoutez : « Voy. Augie (Gui- lhem). »

P. 539, col. I, 1. 39, « Bayle Brenguie». Lis. : « Bayle (Brenguie) ».

P. 539, col. II, 1. 25, « Benezeg ». Lis. : <( Benezech ».

P. 540, col. I, 1. 28, « Bernât (Jolia) ». Lis : « Bernât Jolia ».

P. 540, col. Il, 1. 32, « 93 v. ». Lis. : « 93 r. »

P. 541, col. II, 1. 16, « 62 r. ». Lis. : « 62 v. »

P. 541, col. Il, 1. 31. « 50 r. ». Lis : « 50 v. »

P. 541, col. II, 1. 42, « 87 r. ». Lis. : « 87 v. »

P. 542, col. Il, 1. 8, « Bru Benezeg ». Lis. : « Bru (Benezeg) ».

P. 542, col. II, 1. 21, «6 r. ». Lis. : « 6 v. »

P. 543, col. I, 1. 15-16. Entre « 8 r. » et « 20 r. » ajoutez « 8 v. »

P. 543, col. I, 1. 25. Entre << 8 r. » et « 80 v. » ajoutez « 20 r. »

P. 543, col. I, 1. 37, 39, 41 et 42 au commencement, « Cartolha ». Lis. : « Cartholha ». Rétablissez l'ordre alphabétique en plaçant l'article « Cartholha (Peyre) » avant l'article « Cartolha (Pey.) ».

P. 543, col. I, 1. 38, ( Cartholha ». Lis. : « Cartolha ».

P. 543, col. 1, 1. 43, « (Peyre) ». Lis : « (Pey.) ».

P. 544, col. Il, 1. 11. Avant « 43 r. » ajoutez « 38 r. »

P. 545, col. I, 1. 32. Avant « 79 r. » ajoutez « 11 r. »

P. 545, col. II, 1. 40, « 48 v. » Lis. : « 48 r. »

P. 546, col. I, 1. 28. Après « 6 v. » ajoutez : « Voy. Guilhem Augie.»

P. 546, col. Il, 1. 5, « 48 r. » Lis. : « 48 v. »

P. 548, col. II, 1. 41. Après « 4 r. » ajoutez : « Voy. Guilhem Augie de Fauiha ».

P. 548, col. II, 1. 41-42. Entre l'article « Guilhem Augie » et l'article « Guilhem Aymoy » ajoutez l'article : « Guilhem Augie de Fauiha.

14 LE « LIBRE DE MEMORIAS »

3 r., 4 V., 6 V. Voy. Guilhem Augie. «

P. 549, col. II, 1. 8, « Guilhem (Nicholau) ». Lis. : Guilhem Nicho- lau ».

P. 549, col. II, 1. 21, « 86 r. ». Lis. : « 86 v. »

P. 549, col. II, 1. 30, « Treaquavelh ». Lis. : -. Trencavelh ».

P. 550, col. 1, 4, « 13 r. ». Lis. : « 13 v. »

P. 551, col. I, 1. 24. Après « 13 r. » ajoutez « 17 r. »

P. 552, col. I, 1. 8. L'article <; Johanneri Gueyraut » a été placé à tort après l'article « Johan Eranha ». L'ordre alphabétique exige que cet article soit reporté après l'article « Johan Navas ».

P. 553, col. 1, 1. 1. Avant l'article « Laieret (P.) » ajoutez l'article : La Grassa. 3 V. >>

P. 553, col. I, 1. 35. Après « 48 v. » ajoutez : « 72 r. »

P. 553, col. II, 1. 24, « 71 r. ». Lis. : « 77 r. »

P. 553, col. II, 1. 37, « 27 r. ». Lis. : « 27 v. »

P. 554, col. II, 1. 11, « Miquel (Sedel) ». Lis. : « Miquel Sedel ».

P. 555, col. I, 1. 4 et 14, « 56 r. ». Lis. : « 56 v. »

P. 555, col. I, 1. 36, « Pages Guilhem ». Lis. : Pages (Guilhem) »,

P. 555, col. I, 1. 39, pag. 556, col. 1, 1. 24 et col. II, 1. 35, .< Peyre Cartolha ». Lis. : « Peyre Cartholha ».

P. 558, col. 1, 1. 27, « 20 r. ». Lis. : « 20 v. »

P. 559, col. I, I. 17. Après « 13 v. » ajoutez : « Voy. R. Bertran. »

P. 559, col. II, 1. 36. Après « 57 r. » ajoutez : « Voy, R. Peno. »

P. 560, col. 1, 1. 34, « Raynaut (Passavan) ». Lis : « Raynaut Passa- van ».

P. 560, col. I, 1. 35-36. Entre l'article « Raynaut Passavan » et l'ar- ticle « Raynes (Bernât) » ajoutez l'article : « Raynaut (Steve). 5 r. »

P. 560, col. II, 1. 4. Après >< 21 v. » ajoute/. : » Voy. Ramon Bertran.»

P. 560, col. II, 1. 41, « Romon ». Lis. : « Ramon ».

P. 561, col. 1, 1. 13-14. Entre l'article « Rossant (Mathieu) » et l'ar- ticle « Rossel (Johan) » ajoutez l'article : « Rossel (Guilhem). 32 V. »

P. 561, col. 1, 1. 14. Supprimez « 32 v. »

P. 561, col. 1., 1. 21. Après « 76 v. » ajoutez : « Voy. Ramou Peno. »

P. 563, col. I, 1. 4, « pag. 55 ». Lis. : « pag. 83. »

P. 563, col. 1, 1. 5, « pag 56 ». Lis. : « pag. 84. »

P. 563, col. 1, 1. .39, « 87 v. ». Lis. : « 87 r. »

DE JACME MASCARO 15

NOTICE GRAMMATICALE

SUR LA LANGUE DE JACME MASCARO

La notice que l'on va lire ne fait mention que des particu- larités linguistiques propres au Libre de memorias : nous en avons exclu les phénomènes qui se présentent toujours de la même manière dans les textes romans.

L'impression générale qui devra se dégager de ces observa- tions sur la langue de Mascaro, c'est l'incertitude même et le manque de fixité de cette langue. On n'y observe presque pas de phénomène dont on n'ait pas à relever aussitôt le contraire, Mascaro employant concurremment des formes différentes dans des cas semblables. Le manque de fixité des phénomènes dans la phonétique, la variabilité des formes dans la morpho- logie, les négligences et les irrégularités dans la syntaxe, concourent également à démontrer, d'abord que Mascaro écri- vait à une époque postérieure à l'âge classique, ensuite que son Libre de memorias n'est pas une œuvre littéraire, Mascaro écrit absolument comme on parlait de son temps, et l'intérêt du Libre de memorias est précisément de nous offrir un docu- ment très fidèle de la langue parlée à Béziers au XIV® siècle.

PREMIÈRE PARTIE : Phonétique

1. L'a post-tonique, à la suite d'un i, tantôt persiste comme dans carestia ^38 v.), hostalaria (5 v.), Bavaria (78 v.), et tan- tôt se change en e comme dans aludarie (77 v.), cavalarie (87 v.), peysonarie (84 r.). Les deux traitements sont à peu près éga- lement fréquents, et souvent un même mot apparaît sous les deux formes : avia (5 r.) et avie (2 v.), avian (5 r.) eiavien (67 r.), coyrataria (68 r.) et coyratarie (68 r.), dévia (83 r.) et dévie (12 r.), faria (80 v.) et farie (63 r.), mercadatia (19 r.) et mercadarie (26 v.), mercadarias (4 r.) et mercada- ries (4 r.), messaria (86 r.) et messarie (86 v.), orgaria (87 r.) et orgarie (86 r.), pararia (4 v.) et pararie (8 v.), pelissaria (68 r.) eipelissarie (68 r.), pladeiaria (9 v.) et pla- deiarie (44 v.), poyria (2 v.) et poyrie (62 v.), sabataria (68 r.) et sabatarie (68 r.), sia (63 v.) et sie (52 r.), solia

16 LE « LIBRE DE MEMORIAS »

(42 V.) et solie (32 r.), venia (88 r.) et venie (60 r.), viga- ria (60 r.) et vigarie (24 v.),

2. L'a atone final s'afiaiblit en o dans ^iVo (54 v.) à côté de Bira (63 r.)\ ainsi que dans certaines finales de verbes, à l'im- parfait notamment, les désinences -avo et -avon alternent avec -ava et -avan: cf. 41.

3. L'a atone final s'affaiblit en e dans carges (89 r.), et dans quelques formes verbales : ane (69 v.), conte (9 v.), salve (79 r.). Partout ailleurs il persiste sans changement. Le nom propre Bernât se présente une fois sous la forme Bernec(8Q v.) ; à noter aussi la forme du nom propre Goroti (43 v.) à côté de la forme ordinaire Garoti.

4. Remarquer la triphtongaison de a en iey dans pre- guiegrns{19 r.) à côté de pregarios (68 v.) et pregiiarms (93 r.),

5. La diphtongue ay est réduite au premier de ses éléments dans atant (44 v.) à côté de aytant (4 r,).

6. La diphtongue ei ou ey est réduite au second de ses élé- ments (\diV\?, autriat (38 v,,i, autriadas {3 v.), autrieron{AQ v.) à côté de autreiadas (3 r.), lialmen (68 v.) à côté de leialment (75 r.), rial (40 r.) à côté de reyal (40 v.), riais (40 v.) à côté de reials (42 v.), rialme (3 v.) à côté de reialme (63 v.) et reyalnie (29 v.)'^, yssample (63 v.) qui se trouve aussi sous la forme anormale yssimple (69 r.) pour eyssample, yschamen (1 r.) pour eyschamen, yssir (81 r.), yssida (85 v.) pour eyssir, eyssida.

7. La triphtongue tei ou iey est réduite à ie dans baniera (79 V.) à côté de bameyra (79 r.), ^^'ea (77 r.) à côté de la forme habituelle glieia ou giieya, maniera [19 r.) k côté de manieyra (81 r.), premieramen (1 r.), à côté de premieiramen (66 V.) et premieyramen (2 r.). On a le masculin premier (35 r.) et le féminin premieyra (79 v.).

8. La forme piatat (13 r.) à côté de pietat (88 v.) offre un exemple du renforcement du groupe ie en ia. Cf. Chabaneau :

1 On peut se demander toutefois si Biro, ailleurs Bira, ne serait pas mis pour Biran. Dans ce cas l'a serait tonique : on aurait alors le même phénomène que dans les formes modernes telles que Sant-Africo (fr. Saint-AlTrique) = Sanctus Africanus, etc.

2 On trouve aussi la forme reaime (83 r., 89 r.).

DE JACME MASCARO 17

La Prise de Jérusalem^ p. 55, note 25, 23 et ^ey. d. Latty. Itom., t. XIX, p. 234.

9. L'e bref latin, qui passe régulièrement à Ve s'est con- servé sans modification dans la forme savante Philip (7 r. et 42 r.) à côté de la forme populaire Phelip (2 v.).

10. L'épenthèse d'un e entre un i et un / ou entre un i et un u a lieu dans abriel{\ r.), lieura (29 r.}, lieure;/n (85 v.), sieulat (81 r.), sicutadas (1 r.), yee/a (1 r,), Vielapencha (3 v.). Vielar (20 v.). On trouve aussi, mais plus rarement, les for- mes: liïireija {Hb v.), Liureyas (85 v.), ciutat (51 v.), ciutatz (3 V.), y<Yfl (32 I-.) et Vilar (3 r.), cette dernière plus fréquente que Vielar.

11. Remarquer la forme savante nominatz (1 v.) à côté de nomnar (2 v.).

12. L'o ouvert se diphtongue en uo devant un c dur : fuoc (33 !■.), /mo.ï' ('29 v.), /<<oc (24 v.), luox (27 v.); en we devant un son palatal : Belpuech (3 v.), besquech (78 v.), nuech (78 v.), wî<e(/ (27 V.), Pitecli (60 v.), truelh (69 r.). Il persiste sans se diplitonguer dans /oc (68 v., 93 V/), /oa; (3 v., 83 r.), loctenen (31 V., etc.).

13. Le son de Vo fermé est représenté le plus souvent par un 0, quelquefois [lar un u comme dans alutgatz (93 v.) à côté de alotgat (ibid.) et sua (7 r.), et même, comme en français, par le groupe de lettres ou: Anjou (56 r.) à côté de Anjo (44 v.)^, jour [\ r.) (jui se trouve quatorze fois à côté de la forme habituelle et normale jorn, jours (83 r., 84 r.) à côté dejorns, renou (46 v.). La forme ordinaire de l'auxiliaire esser à la 3^ p. sing. du passé défini est fouc ; la forme fu (2 v.) est beaucoup plus rare.

14. Le groupe de lettres latin et donne le plus souvent en finale soit ch: Benezech (23 v.), dic/i (8 r.), endich (83 r.), so- bredicli (2 v.), escrich (2 v.)., fac/i (5 v.), nuech (78 v.), profieeh (75 T.), ponch {S v.), etc., soit g : Benezeg (6 r.), dig (3 r.), endig (84 r.), sobredig (44 r.), escrig (9 v.), fag (31 v.), nueg (27 V.), etc. Plus rarement on trouve la finale -t : ditz (2v.), indilz (56 r), sobreditz (1 v.).

15. La vocalisation directe du c en i est rare : illac = lay

* Les l'oi'mes les plus communes de ce mot sont Ango et Anyo.

•2

18 LE « LIBRE DE MEMORIAS »

(78 V.), * veracum = veray ; mais: facere = far (1 v.) ou fa (60 r.) et non faire.

16. Le son du c dur (k) est souvent figuré par q ovl qu: aqulhiro (22 r.), aquo (69 v.), esqut (85 r.) à côté de escuf,[\\)\(\.), feq (24 v.) à côté de fec (29 r.), notiffiqua (88 v.) à côté de notificar (59 v.) et notiffcar (69 v.), pertoquan (40 r.) à côté de perlocaria (68 v.), qualia (93 v.), quan (1 r.) et quant (4 r.) k càié àe cant (93 v.), quar {\0 v.) à côté de car (74 r.), quarto (42 v.) à côté de carto (9 r.), quns (8 v.) à côté de cas

(69 r.), quascun (58 r.) à côté de cnscun (9 v.), qaatredal (89 V.) à côté de catredal (79 r.), qulhiers (67 v.) à côté de culhier (ibid.), saq (54 v.), seq (3 r.) et ceq (1 r.) ' à côté àesec (79 r.), sequada (52 r.) à côté de secada (ibid.).

17. Le gr dur devant a ou o se double inutilement d'un u dans Araguo (93 v.), arenyuadas (93 v.), guarda (93 v.), Mar- guarida (93 v.), paguar (93 v.), preguarias (93 r.). Remar- quons que tous ces exemples sont empruntés à la deuxième pièce de l'Appendice : rien de tel ne se remarque dans le Li- bre de Memorias lui-même.

18. Une h s'introduit quelquefois dans l'orthographe de certains mots elle ne figure pas habituellement ha (3 v.) à côté de a (1 r.), Iiac (13 r ) à côté de ac i^Zl v.), ahost (93 r.), hel (93 r.) à côté de el (40 v.), hi (83 r.) à côté de i (68 v.), ho = ou (3 r.), ho = cela (5 r.), hobediens (63 v.) à côté de oberi (20 r.), hobra (77 r.), hobrat (93 r.), hobrada (1 v.) à côté de obrat (85 v.), obrada (67 r.), haussas (72 v.) à côté de onsas (67 r.), hont (37 r.) à côté de ont (69 r.), hordenat (1 r.j à côté de ordenat (32 r.), horgies (77 v.) à côté de orgies (5v.), hubrisca (69 v.) à côté de uberlas (61 v.), hun (93 r.) à côté de un (69 v.), perthocara (69 r.) à côté de pertocara (ibid), etc. Par contre, on trouve laor {^21 v.) au lieu de la forme habi- tuelle lahor, paor (61 v.) à côté depahor (38 r.) et pavor (93 v.).

19. Le groupe nt en finale se réduit le plus souvent à n : absen (68 v.), ajornamen (20 r.), juramen (11 v.), relevamen (89 r.), etc. Voici les exceptions : argent (2 v.) à côté de argen

* De la forme ceq pour seq on peut rapprocher ceti (79 r.) pour seti (ibid.), Vs initial est également remplacé par un c;c'estlà, d'ailleurs, un fait purement graphique.

DE JACME MASCARO 19

(67 r.), atant (44 v.), atrestant (32 r.), avant (14 v.) à côté de avan (21 v.), aytant (4 r.), canl (93 v.), cent (4 v.), davant (68 V.) à côté de dauan (2 v.), dont {29 \.] i\ côté de don (16 r.), effant (32 r.) et enfant (ibid.), à côté de en/an (75 v.), font (1 v.) à côté de fon (2 r.), gent (4 v.), grant (37 r.) k côté de gran (i r.), hont (37 r.) et on^ (69 r.) à côté de on (42 r.), leialment (75 r.) à côté de lialmen (68 v.), pendent (4 r.), pe- zant (67 v.) à côté de pezan(ihià.), présent (2 v.), quant (4r.) à côté de quan (1 r.), fan/ (4 r.).

20. Le d intervocalique s'affaiblit ordinairement en z : be- nedictus= benezettes (52 r.), laudatum = lauzat (52 r.), obe- dire = oheri (20 r.) pour obezi (cf. 25), sedere = sezer (69 r.), videre =: vezer (1 r.), etc., —ou quelquefois en s: providers =^provesîr (4 r.). Plus rarement le d médian tombe : ahordetiat {69 v.) à côté de azordenat (93 r.) ou persiste sans changement: adordenar {7Q v.).

21. Le d précédé d'un n tombe quelquefois devant r dans les infinitifs en -ère: perpendere = perpenre (2 r.),yryreAewrfere ^prener (88 r.) et penre (68 v.); mais cela n'est pas général et l'on a plus régulièrement : pendere = pendre (5 r.), vendere = vendre (4 r.), etc. 11 ne faut donc pas s'étonner de ne pas voir un d euphonique s'introduire, comme cela a lieu en français, entre n et r: divenres (89 r.), gewe (63 r'.), penran (69 r.), venran (4r.), venrta (68 v.), etc.

22. Le d final du latin 06?, qidd, qui persiste sans modifica- tion dans ad aquel i69 r,), ad aqueh (49 v.), ad aqui'las{4A v.), ad armas (61 v.), ad Aspira (60 v.), ad autra (69 r.), ad els (69 r.), ad empauzar (31 v.), ad hora (78 v.) à côté de a hora (2 r-, 87 r.), ad ops (10 v.), ad Ymbert (40 r.), s'aiguise en z dans az aquels (63 v., 69 r.), qnez el (40 v ), quer el {44 v.) T^our quez el{G{. 2b), quezela{Q7r., 79 r.), quez els{88v.), qitez es (77 r ), quer es (31 v.) pour quez es (cf. n" 25); mais la forme la plus ordinaire de ces particules, même devant des voyelles, esta et que ; Ve final de que, quelquefois élidé: quel (42 v.),qu'es (42 v.), etc., est le plus souvent figuré dans l'écriture.

23. L's douce a le son du z et en prend quelquefois la forme: pavzatz (3v.) à côté de potoam (4 r.) Remarquer l'absence complète de l's dans les formes gliea [11 r.), glieia

20 LE « LIBRE DE MEMOKIAS »

(37 r.), glieya (21 v.) etglieyas (21 v.) à côté de gleyza (49 v.), glieyza (78 v.) et glieysas (16 r.), ptno [21 v.) prionier (5 v.j, prioniers (8 v.).

24. Sous l'influence d'un ?/ antécédent Vs dure intervocali- que donne naissance à une chuintante, d'où le groupe ysch,

dans: cayscha (1 r.), vnyschela ''67 r.), à côté de vaissela (67 r.), yscliamen (1 r.J, et dans tles noms propres, tels que Bayscha (40 r.) et Baischa (74 v.) à côté de Bayssa (40 v.), Creyschieu (49 r.) à côté de Creysieu (54 v.), Gayschac (6 v.) à côté de Gaysac (17 r.), Moyschac (84 \ .), Saysc/iac 1 v.), Vayscha (52j à côté de Vayssu i36 r.y.

25. Une des particularités phonétiques les plus intéressan- tes de la langue de Mascaro est le changement de la sifflante s ou 0 intervocalique en r, et réciproquement le changement de ?• intervocalique en hi sifflante s ou z. Voici la liste des formes l'on observe le changement de la sifflante intervo- calique en r: aremprar (67 r.) a côté de asemprar (ibid ), usi?-as, (89 V.) pour usnas, aurava (11 v.) pour auzava, Barbara (20 r.) pour Barbaza, carec (78 v.) pour cazec^ Celas Haras (13 r.j à côté de Cetas Bazas (ibid.), dirie (8r.) à côté de dizie (83 r.), englera (78 v.) pour engleza, es- pari (93 r.) pour espazi, faredor ((69 v.; pour fazedor, faren (52 r.) et farens (37 r.) à côté ûq fazen (88 v.), faria (80 V.), farian (1 r., 49 v., 52 r.), fane (63 r., 83 r.) pour fazia,fazian, fazie, - ferem (16 v.) çonv fezem, ferefi{bi\, 5 V., 8 V., 21 V., 23 r., 40 v., 44 v., 54 v.) à côté de fezes 79 r. , feresso (46 Y.),feresson (85 v.), [tour fezesso, fezesson,

Jurieus {[Q y .) à côté de juzieu (88 v.), juziri (69 v.) pour juzizi, Malhares (83 r.) = Maillezais (Vendée), marel[A v., 5v.,6r.,7 v., 10 r.,10v.,ll r., 13 v., 14 r., 17r., 17 V., 19r., 19 V., 20 V., 21 r., 24v., 26 r., 26 v., 27 r., 30 v, 31 r., 34 V., 37 V., 38 r., 41 v., 44 v., 45 r., 45 v.,49 r.,49v., 52 V., 53 r., 57 v., 61 v., 72 r.) à côté de waze/(23 v., 40 r., 57 r., 57 V., 60 v., 61 r., 71 v., 72 r., 76 r,, 77 v., 79 v., 82r., 82,v., 83 V., 84r., 86r., 86 v., 88 r.), 7narelie{16 r., 86r., 88 r.) etmarelies (21 r.,24 r.,34 v., 41 r., 42 v., 48 v.) à côté de mazelïe (75 v.), mereis (72 v.)à côté des formes habituelles mezeis, meteis et meteys, ~ Mozere (48 r.) pour Moreze^ ol>eri (20 r.) i)0ur obezi, pariblamen (88 v.)

DE JACME MASOARO 21

pour pnzihlamen, perans '(SI v.) à côté de pezams {&! v . ,^^ v .),

- pemlge ( 4 r. ) pour pezatqe^ Perenas (4 r., 60 r.) à côté

de Pezenns (3 v.), plareiar (19 v.) pour plazeiar, P.

Pernc (4 v.) pour Pepezuc, preresso (46 v.) pour prezn'<o,

quer el{A\ v.) à côté de quez el '40 v.), quer es (31 v.) à côté de quez es (77 r.), recuran (20 r.) pour recuzan, Snnt Narazi [~Qv.)kcbié de la, foiMiie habituelle Sanl Nazari,

Sarravqs (12 v.) pour Sarrazys, seyre (8 r., 68 r.) pour seyze^ swas (8 v., 80 v.) pour sizas, —- Sozere'yi v.) pour Soreze, toi^ela (49 v ) pour tozela, vei^en (8 v ) à côté de vezen (20 r,, 58 r.), veria (32 r.) pour vezia, Veria (14 r., 14 V., 15 V., 23 v., 48 v., 72 r.) à côté de Vesia (34 v.).

Voici maintenant la liste des formes l'on observe le chan,<rement de ?' intervocalique en la sifflantes ou z : oquezo i61 V.) et agaezon (3 r., 62 v., 75 i'.) à côté de agneron (20 r.),

aiiezo (49 v , 74 r., 79 r., 81 r., 85 r., 85 v., 87 r.) et ane- zon (37 r., 60 r., 67 r., 74 r., 78 v., 81 r.) à côté de aneron (5 r.,5 V., 21 V , 35 r.,44 v,, 60r.), aMzan(68r.) à côté de auran (<o'f'> v.), - auzia (69 r.) à côté de aurie (69 v.), car- rayzies (73 v., 76 r.) à côté de la forme habituelle carragries,

eomprezo (42 v., 44 r., 72 v.) et comprezon (40 r.) à côté de compreron (40 v., 93 r.), destrezon (74 r.) pour destreron^ devis/zan (68 i'.) pour devisiran, d/'ze (59 v.) à côté de dir (63 V., 67 r., 85 v.', donezo (76 v., 85 r.) à côté de donero (86 r.), donezon (60 r.) à côté de doneron (33 v., 76 v.', einpeirezo {3 r.) pour empetrero, esperezo (61 v.) pour es/ie- rero, Floyza (76 r ) a côté de Flogra (45 v., 47 v., 48 v., 82 V.), fozon (7G i- , 78 r., 81 v., 84 v.) à côté de la forme habituelle foron, ghar (87 r.) pour girar, hoza (93 r.) à côté de hora (68 v.),— intrezon (66 v., 87 r. , 88 r.) (»our in- treron, Lauzes (53 r., 59 v.) à côté de la forme habituelle Laures, levayzes (76 r. , 78 r., 84 v.) à côté de la forme ha- bituelle levayres. menezon (74 r.) pour meneron, mesia (52 r.) pour mena, Mozere (48 r.) pour Moreze, ordenezo (85 V.) à côté de ordenero (21 v,), pnrtizo (79 r., 81 r.) à côté de partiron (37 r., 59 v., 81 r.), Pezet (60 r.) pour Peret,— Peyze (73 v.) à côté de la forme habituelle Pègre, Sant Amans de Valthoza (3 v.) = Saint-Amant-de-Valtoret (Tarn), Sauf ISarazi (79 r.) à côté de la forme habituelle

22 LE « LIBRE DE MEMORIAS »

Sant Nazari, sentizo (85 r.) pour sentira, Sozere (3 v.) pouPiS'orese, tizaran (69 r.) pour iiraran, tornezon (32 r., 61 V.) pour torneron, Tozena (86 r.) à côté de Thorena (87v.), venguezo (78 v., 79 r.) à côté de venguero (16 v., 81 r.), vestizo [72 r.) à côté de vestiro (88 r.). Il résulte de ce relevé que le changement de r intervocalique en sifflante n'est guère moins fréquent que le changement contraire de la sifflante intervocalique en r. D'autre part, le nombre des cas la forme normale est maintenue paraît sensiblement le même que celui des cas le changement se produit. On peut donc dire qu'il y a eu à ce sujet une véritable hésitation dans la langue de Mascaro, ainsi que le prouvent d'ailleurs les cas très nombreux les deux formes coexistent pour un même mot. Il faut noter aussi le changement de la sifflante non inter- vocalique en r dans vorzes (69 v.) pour vozzes, Yrlan (H v., 15 v., 19 r., 21 r., 47 r.) à côté de Yrlan (6 v.), et à la fin d'un mot, dans sur (32 r.) pour sus.

Le changement de r e\\ s ou 2, et réciproquement, s'observe également dans d'autres vieux textes biterrois. Dans un « Re- glemant {sic) pour tenir les rues netes {sic) » ', qui ne porte pas de date, on trouve les formes : aure pour auze = qu'il ose, layrana pour laizana = ordure. La forme aure se retrouve dans une lettre patente du 28 mars 1371 ^, écrite en latin et renfermant une proclamation en langue vulgaire. Dans un « Compte du receveur des deniers communaux de la ville de Béziers, duquel il appert que lors du passage en cette ville de la princesse Madeleine de Navarre, des présents lui furent faits, tant en chapons, perdrix, ipocras {sic), en vin clairet tju'en torches de cire » ^, du 28 novembre 1473, on trouve la forme peran pour pezan = pesant. Dans une « Ordonance {sic) de pain et de cher {sic) » *, on lit : disa (folio XLII r.) pour

* Archives communales de Béziers, armoires 1 à 6, liasse 1. Ce do- cument a été publié, mais de façon très imparfaite, dans la brochure de M. Aug. Baluffe : Dix ans de consulat à Béziers, de 1384 à 1394. Bé- ziers, 1877.

' Arch. commun, de Béziers, armoires 1 à 6, liasse 3.

3 Arch. commun, de Béziers; armoires 1 à 6, liasse 4.

i Arch. commun, de Béziers, registre de omnibus : 1370-1500, fol. XLII à XLIIL

DE JAGME MASCARO 2 3

dire=: dire, meras (f. XLVIII v.) pour mesas = mises ; cette ordonnance est du XIV« siècle ; dans une autre copie de cette même ordonnance *, on lit : nbures à côté de habuzes = abus, dise pour dire^ dire, falres pezes pour falzes pezes = faux poids, mera pour meza = mise, thorella pour tho- zella = touselle, etc. On voit que cette particularité pho- nétique, qui paraît avoir aujourrriiui complètement disparu du dialecte biterrois, a 3^ être très répandue autrefois et y persister longtemps.

26. Le groupe tz en finale est presque toujours conservé : aoocatz {11 v.), aquestz (42 v.), cortz (69 v.), ciutatz (3 v.), cossolatz (27 v.), 7ïiotz (2 v.), totz (3 r.). etc. On trouve cepen- dant : cms 1^87 r.) à côté de crotz (80 v.), Cros (37 v., 60 v., 75 r., 80 r.) à côté de Crotz (29 r.), podes (1 v.) = vous pouvez. p7^es (74 v., 83 r.) à côté de pt^etz (40 r., 40 v., 42 V., 68 V., 74 v.), sos (93 r.) à côté de dessotz (75 r.) et de desotz (88 r.), ves (44 v,, 46 r.) à côté de vetz (42 r., 58 r., 60 r., 74 r.), vos (37 r.) à côté de votz (3 r., 69 r., 88 v.). De plus les groupes ntz, nts se réduisent toujours à nz, ns : fons (21 V.), gens [5 v.), genz, (24 v.), merchans (3 r.), mer- chanz (3 v.), pons (21 v.), etc., excepté dans grantz (76 v.) à côté de la forme habituelle g'?'aws, et Santz (13 r.) à côté de Sans {m V.).

27. Le V, initial ou intervocalique, s'est réduit à h dans hoiar (83 r.) pour voiar, d'où hueia (89 r.), Saliola (52 v.) à côté de Savola (41 r.); il est complètement tombé dans paor (61 v., 62 r.) à côté de pavor (93 v.) et pahor (38 r.).

28. La chute de r fiinal est presque aussi fréquente que son maintien. Sur ce point encore la langue de Mascaro présente une grande incertitude ; il arrive assez souvent qu'un même mot se présente sous les deux formes : Bechier (19 r.) et Be- chie (21 v., 66 r.), Brenguier (78 r.) et Brenguie (8 r., 9 v., etc.), canabassier (93 r.) et canabassie (20 v., 75 r.), Ca- nier (36 v.) et Canie (41 r., 47 r., 59 v.), Cotelier (6v., 12 V., etc.) et Cotelie (24 r., 41 v., etc.), denier (6 r.. 7 r.,

* Cette copie est sur une feuille détachée de parchemin, qui se trouve encarte e dans le registre de omnibus dont il est question dans la note précédente.

24 LE « LIBRE DE MEMOHIAS »

etc.) et dénie (17 v.. 77 v.), fustier (39 r..) et fustie (10 r., 63 r.), Gantier (15 v.) et Gautie (36 r., 4" v., etc.), me- nor (69 v.) et rneno (81 r.), mercadier (4 r., 4 v., 86 r.) et mercndie f39 r., 62 r., 89 v.), messier (86 r.) et mesie (59 v.),

Mirnlhier (19 v., 27 r., etc.) et Mii'alhie (16 p., 21 r., etc.),

Olivier (4 V., 5 r., 8 v., 83 v.) et Olivie (76 r., 79 r.), Rotgier (80 v.) et Rotgie (82 v.), Sabatier (9 v.) et Sabatie (6 V., 9 V., etc.), yayr (85 v.) et yay (18 v.), Viguier (27 r.,

36 v.l et Viyuie (39 v.). Dans tous les infinitifs Vr persiste, sauf dans : arma (93 v.), consulta (61 v.), cossenfi (58 r.),

fa (60 r., 78 v .79 r., 87 r.; partout ailleurs fat^), /b- i^escapia (40 v.), foriscapia [ihid.j, mori (5 v., 42 r., 79 r.),

oberi (20 r.), provesi (40 r.), requesi (80 v.).

29. Le groupe rs en finale s'est le plus souvent réduit à s; mais dans des cas assez nombreux, dont la liste suit, il s'est maintenu intact : Bese?'s (93 r.) à côté de Beses (1 r.), Be- zers (3 v., 92 r., 93 r.) à côté de la forme habituelle Bezes, caritadiers (6 r., 7 r., 8 r., 11 r., 14 v.) à côté de la forme ha- bituelle ca?'itadies, cors (52 r ,68 r.), consenltors (93 r.), cosselhiers{2\ v..58r., 68 r.) à côté de cosselhies (68 r.,68 v.), coyratiers (6 r., 8 v., 68 r.) à côté de la forme habituelle coyraties, crededors (88 v.), deniers (3 v , 29 r., 72 v , 93 r ) à côté de dénies (75 v.), dimars (89 v.) à côté de dimas (88 r ), eretiers (72 v.), escudiers (4 v. ' à côté de escudies (53 v. , 72 v ), flo7's (85 r., 85 v .), fustiers (8 v.. 9 r.. 9 V.) à côté de la forme habituelle fusties, JourslQ r., 83 r., 84 r.), lurs (68 v.), - m/irs (56 r., 56 v.j. menors (93 r.) à côté de 7nenos (42 v.. 74 r., 76 v., 93 r.). - inerca- diers (4 v., 5 r., 6 r., 6 v., 7 r., 7 v., 8 r., 9 r., 10 v., 11 r., 11 V., 17 r.) à côté de la forme habituelle ?nercatlies, me- sie7'S (8 V.) à côté de la forme habituelle mesies, messie?'s 6 r., 7 V.) à côté de messies (13 v,, 19 r., 21 v., 23 v., 24 r.,

37 V., 60 V., 78 r., 79 v.), murs (5 r., 10 v., 17 v., 19 v.),

obriers 17 t.), officiers (20 r., 63 v.) à côté de officies ("20 r.), peliciers (6 v., 8 v., 11 v.) à côté de la forme habi- tuelle//e/?'cïes, peyraliers (10 v., 77 v., 82 r.) à côté de la forme habituelle peyralies, - predecessors (68 v., 74 r. 80 v., 93 r.), presicadors (44 r., 62 v.) à côté de presicados (44 r., 87 r.) et prezicados (76 v,), prioniers (8 v.), qulhiers \f61 v.),

DE JACME MASCARO 25

sabatiers (4 v., 6 v., 7 v., 68 r.) à côté de la forme habi- tuelle safmties, segurs (61 v.), senhors qui est la l'orme ha- bituelle : on ne trouve qu'une fois sen/ioa (74 r.), so7's (74 r. , 9;:^ r.) à côté de sos (76 v.), successors {'•'> v., 4 r.), à côté de successos (3 v.), -- te?'s (4 r., 8 r., 14 r., 17 v., 19 r., 68 r., 83 r.) à côté de tes (68 r.), tiradors (87 r.). Les finales en .V sont environ quatre fois plus nombreuses que les finales en -- rs.

30. L7 double latine ne donne jamais une /mouillée : bor- dellum =■ bordel (5 r.), non hordelh, castelfmn = cnstel (2 V,), non castelh^ macelhdn =mnzel{2?> v.), et. mare/ (4 v.), non mazel/i, etc. 1// mouillée provient du groupe de lettres latin l -^ i : consilium = cosselh (1 v.), filiiim=^ filh (2 v.),

mulierem = molher (2 v.), etc.

31. Remarquer le changement de tn en n dans nn (76 v., 89 r.) ■=^ avec. La forme habituelle est «mou amb. Par contre on voit Vm. remplacer Vn dans absems {Q6 v.) et dans ferom (76 V.), au lieu de ferou. qui est la forme habituelle. Sur fe- rom, voy. la note 185.

32. Un se change en r devant une autre consonne dans : arma (75 r.), - cnnorgues (21 v.), dimergue (77 v., 89 v.),

diriiar (27 v.. 87 v.), - dirnava («6 r.), dirncro7i (80 v.),

morgue {^'\0 r.). Mais : canonge (21 v.), - cnnonges (21 v., 49 v., 74 r.), diiuenge (60 r., 83 r.).

33. Vn instable est généralement tombée : absolucio (1 r.),

acencio (cSO v.), tdbara (69 v.), baros (2 v.), capela (5.H V., 62 r.}, castela (13 r.), caucio (>8 v. . creslia f88 v.) correxio (69 r.), decencio {b8 t.), de<^fruccio (63 V.), eleccio 68 v.), - ■minislracio (69 v.), -- perdo (83 r., 87 v.), pavalho (85 v., 87 r.), - sacrista (67 r., 67 v.),

sieutadas (1 r.), la (14 v., 29 r.) du latin tam, tran- sacl/o (46 V.), iww (93 r.), vi (9 r.), etc. Toutefois on remarque les exceptions suivantes : affin (ôl v.) à côté de fi (69 V.), bm {68 v.), à côté de be (68 v.), bons (61 v.), à côté de bas (4 v.,33 v., 35 r., 62 v., 67 v., 78 v.), Bonser- visi (30 V., 60 v.), à côté de Hoservisi (38 r.), Barbon (87 r. , cascun (9 v., 53 v., 54 v., 63 v., v., 69 r.. 75 r., 77 V., 79 r., 85 r., 88 v.) à côté de cascu (4 r., 68 v., 69 v.), Clisson (79 r.), - degun (1 v., 46 v., 50 r., 08 v., 69 v., 74

26 LE «LIBRE DE MEMORIAS » DE JACME MASCARO

r., 80 V.), hun (93 r.), man (40 v., 67 r.), à côté de ma (11 v.j et mas (68 v., 69 v.), negun (93 v.), non (46 v.,) à côté de rjo (5 r.), - pocession (42 v.,) à côté de pocessio (72 V.), quascun (58 r.), sobran (page 89, en note), seten (1 r.) un (69 v.), Pour la chute ou la persistance de Yn finale dans les flexions verbales, voj. la Morphologie,

34. L'assimilation de Vn devant s se produit assez souvent, mais non pas d'une façon constante. Ainsi l'on trouve : conselh (93 r.), cons en hors (93 v.)^comensero (22 r.), comenseron (16 r., 19 V.), comensamen (1 v.j, enseguens (3 v.), monsenhor {S7 V,), à côté des formes plus fréquentes dans lesquelles s'est produite l'assimilation : cosselk{2\ v., 61 v., 67 r., 74 r.. 75 r., 85 V., 89 r., 93 v.,), cosse Ihier {ôH r.), cossols (l r , etc., forme constante), cossolatz (27 v., 63 v.), cossenti (pS r.;, cos- sentimen{4 r., 89 r.), comessero (41 v., 61 v.), comesseron (61 V,), esseguens (3 v.), mossenhor (58 T.),pessava (52 r.), passes (5 V.), etc. L'n peut aussi s'assimiler à 1'/: eff'ant [32 v ) à côté de enfant (ibid.), effans (72 v.) à côté de enfans (63 v. , 67 r.,72v.). L'r s'est assimilée à Vs dans : cossieyras (19 V,), messiers (6 r., 7 v.), à côté de mersies (5 v., 27 r.), etc.

Ch. Barbier.

(A suivre.)

UN MANUSCRIT NAMUROIS DU XVe SIÈCLE

1*" PARTIE

Le manuscrit dont je me propose de parler appartient au- jourd'hui àlaBibliothèqueNationale deTurin, il est classésous lacote M. IV, 11, avec rindicafioii « Tractatus varii dere me- dkœ, parlimgallice, partim latine. » Il n'est mentionné ni dans le grand catalogue de Pasini, imprimé en 1749, ni dans les <( Miltheilungen aus franz. Handschrifteri)) qu'a publiées M. E. Stengel, en 1873. L'on ignore l'époque à laquelle la Bibli- othèque de Turin en a fait Tacquisition ; toutefois quelques notes en italien, qu'une main du XVIF siècle a écrites dans les marges, me portent à penser que ce manuscrit est depuis longtemps en Italie.

Il est relié au moyen de deux planches nues, avec le dos en cuir brun, et comprend 260 feuillets en papier, de 0 m. 287 sur 0 m. 210, dont quelques-uns présentent comme filigrane l'écu aux armes de la ville de Troyes en Cham[)agne, marque de fabrique très fréquente dans les papiers de la seconde moitié du XV« siècle*. Toutes les copies qu'il renferme sont écrites en caractères cursifs fort négligemment tracés. Au commencement des alinéas, la place des initiales est restée presque partout en blanc, à l'exception d'un petit nombre de feuillets une main peu expérimentée a ajouté des lettres vertes et rouges. On rencontre aussi, dans la première partie, quelques dessins à la plume grossièrement exécutés. Il est, en outre, à noter que dans maint endroit l'écriture ordinaire est remi)lacée par un système enfantin de cryptographie qui consiste à représenter les voyelles par des chiffres (1 = a, 2 = e, 3 = i, 4 ^ o, 5 = u), et à écrire souvent les conson- nes à rebours. En se servant de cette cryptographie, les scri-

' Voy. E. Midoux et A. Matton, Étude sur tes fitigi'anes des papiers, n"' 291-298.

28 UN MANUSCRIT NAMUROIS

bes de notre maimscrir, semblent avoir parfois agi sous l'im- pulsion de quelque sentiment de pudeur, par exemple en écrivant isolément r'iflSt'-V^r. /;5r2, c45//2s, 5r3nl, etc.; mais plus généralement ils l'ont, fait par caprice, ainsi que le mon- trent (le nombreuses phrases telles ([ue celles-ci : (fol. 142i bng piissin que in \p2/l2 piissÀ de s\32tte (nng poisson que on apeliepoisson de saietti^]; fol. III). Prenez lim hr'ld'Ar, d'\rg'2t, d2 fô2r, de s'Z2hphr2, (Prenez limure d'or, d'argent, de fier, de souphre) ; jfol. 108j. Pillule sine qbS d'os ee n4l4 (.. . quibus esse noio), etc.

La première feuille de garde offre une figure de corps hu- main dessinée en rouge. Sur le verso de la dernière 'garde, une main du XVP siècle nous a laissé l'information suivante :

Ce Heure apertiut au noble messer Jahain Fallet, sengnur de Vond et de Mellaeser, au quel je prie a Dieu qu'il luy {)reste bonue sancté, a suin trespart la glorya de paradys, ainsy comme que je le dessir, lequel m"a fayt a pllassyr.

Les neuf premiers feuillets contiennent trois fVagments d'ouvrages de médecine en latin ; je me borne à en donner les titres :

1" Super quibus in Krmitatibus seu defectionibus quelibet vena in corpore hominis debeat fleubothomari. 2" Complecciones cuactorum hominum. Regimen universale (Scola Salerai).

11 n'y a d'autres écrits latins dans le volume qu'une liste de drogues ffol. 151), un petit traité de nécromancie fff. 198- 206), un fragment de livre d'astronomie ffol. 260), quel- ques recettes et des invocations épai'ses çà et là. Le reste du manuscrit est en français ; mais comme nous le verrons plus loin, c'est un français qui, sous la plume de divers copistes a reçu de fortes empreintes des dialectes picard, wallon et bourguignon.

La partie française du volume com[)rend ' :

1. Le régime de santé d'Alebrant (10-117). II. Les jugemens qui appartiennent à medechines (118-124).

* Dans tout cet article, je note la foliation du manuscrit simplement par un nombre, sans les abréviations fol,, r", v°\ si ce nombre est sur- monte d'un trait, il indique le verso du feuillet; si non, le recto.

DU XV« SIECLE 20

III. Le traictié Guilleame l'Englois « De l'orine » (125-131).

IV. Ung traictiet de toutes yawes qui sont extraites d'erbes (132-

150).

V. Ordonnance de Charles le Téméraire, comte de Charolais (150;.

VI. Le livre de la phyzonomie des créatures (151-163).

VII. L'art de chyromancie (164-179).

VIII. Le livre de l'exposicion des soinges (179-197).

IX. Le livre appelle petite gromanchie (206-213).

X. Le contenement de l'an (213-214).

XL Les prophéties d'Ezechiel (215-216).

XII. Pronostics pour les jours du mois lunaire (216-216 bis).

XUl. La table des jours devehez (216 bis,-2ll).

XIV. Les receptes enseiguies au roy Phelippe le biel (217-245 et

250-256).

XV. Remèdes contre la peste (246-249) K

XVI. La manière de faiie plusieurs viandes (256-257).

Alaintenant, il est nécessaire de donner quelques rensei- gnements plus précis sur chacun de ces articles.

Le régime de santé d'AIebrant

Le manuscrit est acéphale, et il n'j est fait aucune men- tion de Fauteur. Il comnjence par ces mots du chapitre des « cheveulx » :

10 fintz d'arronde et semence de raffle et un petit de souffre

et en faites pouldre, et destremprez de vin aigre aveucque ung petit de fiel de vache; et de ce oinguiez la teste, mais qu'elle soit par avant enfumée de souffre ; et ce les fait blanchir.

Au feuillet 37, l'on a :

Conclusion sur tout. Ore convient qui jugier voelt que il ne garde mie seulement a .j. ensengneiiient de cheuls que dit avons, mais a deulx ou a trois, ou a aultant que il porra plus. Car tant come ly enseignemens s'acorderont plus ensambles, si sera plus justifiiez li ensengnemens et jugemens. Et devez scavoir que li ensegnemens du visage et des yeulx sont les plus auctentikes.

1 Par suite d'une inadvertance du relieur, ce traité XV a été inséré dans le précédent.

30 UN MANUSCRIT NAMUROIS

C'est ainsi que finit le Traité d'Alebrant dans plusieurs mss. (p. ex. Rome,Vat. Reg. 1334, Paris, B. N. 12323, etc.), mais le nôtre, de même que celui de Paris, B. N. 2021, continue en donnant des préceptes sur les grains, les breuvages, les ali- ments, etc, Kn voici les dernières lignes :

117.. .. Et sans ce que nous vous avons dit, il est une aultre manière de chose, si corne est mélancolie, qui moult destruit le corps, la quele on puet bien reraouvoir pour purgier l'humeur, et pour user laituaires, si corne le lectuaire que on appelle Leticia Galeni, et avoir joie et liesse; mais les aultres si come yre et courroux, et celles que nous vous avons nommées, n'y at aultre chose que de oublier et tré- passer l'occoison dont elles viennent, ou conduite, ou confort de boin conseil atemprement pris de lui ou d'aultrui pour ce diximuler, excu- ser, moyennant amoderer ou appaisier le droit ou le tort, ou le doubte ester. Et a tant fin.

Explicit a Namur, emprez les beghines, présent Gertrud Jherome et Susannele petite, lemerquedi devant Pasqueflorie, aile chand[eillle] trop en haste finet, droit a 8 heure, l'an de grâce 1463.

JOHS DE MOUSt[iER?].

Cette Gertrud, dont l'explicit fait mention, nous a laissé un curieux souvenir d'elle-même au verso du feuillet 59, l'on lit ces mots, en caractères d'un jaune roussâtre :

Escript du sang Gertrud, 1464. A Namur.

Le Traité d'Alebrant, dont Littré a donné une trop courte analyse dans {"Histoire littéraire, XXI, 415, se conserve dans un assez grand nombre de manuscrits. Brunet en cite une seule édition, du XV siècle, devenue aujourd'hui excessivement rare *.

En 1864, M. le prof. E. Teza en a publié une partie [Phiso- nomie) avec une ancienne traduction italienne, dans la Scella di curiosità letterarie de Bologne {Dispensa XLll).

D'après le prologue du ms. de Rome {Vatican, Reg. 1334), cet ouvrage aurait été traduit de latin en français, eu 1234, pour l'empereur Frédéric.

D'autres copies au contraire ( Vatican, Reg. 1451 Paris,

' On ne connaît que deux exemplaires de 1' » Aldebrandin » imprimé- l'un est à la Bibliothèque Nationale de Paris, l'autre à la bibliothèque de Munich ; et tous deux sont incomplets.

DU XV^ SIECLE 31

B. N. 2021) nous font savoir qu'il a été composé en 1256 à la requête de la comtesse de Provence.

II Les jugemens qui appartiennent à medechines

Ce traité peu important débute ainsi :

118. Chi commence la première partie des jugemens qui appartien- nent a medechines, de quoy vous devez scavoir et entendre que devant che on puist faire bon ne loyaul jugement, il convient scavoir premiè- rement quele est la chose de laquele on voelt jugier ; et en âpre» con- vient scavoir quele maison est propre a celle chose ; et convient scavoir l'ascendent et le signe qui est en la maison de la chose demandée, et le seigneur du signe ; et comment le seigneur du signe se porte vers le seigneur de l'ascendent et vers la lune aussi

Le second chapitre a pour titre :

120. Jugement d'astronomie sur maladies et sur orines. Compen- dium de toute astronomie judiciable cueillit de tous les livres des aucteurs, le mieulx que je ai peut compiler.

La copie est restée inachevée ; en voiciles dernières lignes :

124. . . Et s'il est adont trouvet fort, puissant, fortunez et receups, c'est s'il est en ses dignitez et es anglez ou es bons succedens, appli- cans a bien voellans non doubtables, ou a aulcun malvais, c'est assa- voir a Saturne, qui est seigneur de le 8*' ; mais toutefois qu'il soit re- ceups es forces d'icelui malvais, c'est assavoir en maison ou exaltation, car

La main qui a transcrit ce traité est sans aucun doute celle qui a copié le Régime de santé d'Alebrant.

III Le traictié Guilleame Lenglois. De Torine

Je ne connais aucune autre copie de ce petit traité. Le prologue m'en paraît assez intéressant pour le reproduire eu entier :

125. Affin que je ne soie redargué pour cause d'ignorance, ou pour cause d'envie, mon germain cousin, qui aulcunes fois as estudiiet avec

3 2 UN MANUSCRIT NAMUROIS

moy a Marseille, je baille a cheulx qui après moy vendront, pour la grâce de toy et des aultres estudians appelens ceste science, ung trattié, lequel tu avoies tant de fois désiré, ainsi corne en perj)etuele memore de moy, le quel ne fut edit ne trouvé especialmeat d'aulcun anchiens ; ou quel, selonc la force des estoilles et des signes, le ju- gement de l'orine non veue, avec la nature de l'enferme et l'issue de la maladie, est contenu. Pour la quele cause, je, Guilleame de la nacion d'Angleterre, medechin par profession, pour raison de la science de medechine astronomien, maintenant cytoien de la dicte cité deMarselle, ai jugié a imposer mon nom ad ce présent traictiet, et affin que l'ordonnance des choses viegne a l'encontre, j'ai presigné les capitles de ce présent livret:

Le premier capitle, de la quadruple voie de la speculacion d'astro- nomie. Le seconc, de l'ascension des effectz des souveraines in- fluences en cascune des choses basses

11 y a neuf chaiiitres dont le dernier, De l'issue de la mala- die et de sa fin, se termine ainsi :

131 Je trueve de rechief Venus entier sur les raies, et estre

bruUee du soleil, doncques dis je que il [le malade] moroit dedens 2 mois et 8 jours. Et moy, aveucque les aultres, heubz ycellui en cure, et il estoit etropicque et tisique.

Explicit le livre de l'orine, escript trop en haste a Namur, le jour Saint Thumas, devant Noël, finet au soir, emprez Malgarnie demo- rant a ce temps, l'an de grâce 1463 g. mo ara ; ect., par moy.

Johs DE BORLEES, dis DE M0UST[iER?] .

IV

Ung traitiet de toutes ya-wes

Il existe un assez grand nombre de manuscrits portant ce titre, mais les textes ne concordent guère. Celui de Turin est particulièrement intéressant pour Tétude des noms de plan- tes. Les premières iiL:iies sont :

132. Chi commenche ung traitiet de toutes yawes qui sont extrai- . tes d'erbes que li anchien medechin firent jadis, pour ce que toutes yawes qui sont extraites hors des herbes par distillacion sont plus subtiles et plus virtueuses, et que a toutes gens du monde les yawes sont mains cogneutes a toutes veyues d'ueil ; et pour ce fireut et de- visèrent li anchien medechin ce traitiet chi

DU XV® SIECLE 33

et les dernières:

150 recuellez en .j. vaisseal que on dist alembicque de 543rl2,

et ne prendez paz la première yawe, mais la seconde qui taindera le drap en jaune, et pour certain celle corrompt tous metaus.

L'explicit a été malheureusement effacé de telle sorte qu'il est impossible aujourd'hui d'en déchiffrer un mot, même à l'aide des meilleurs réactifs. En tout cas, l'examen de l'écri- ture de ce texte montre clairement que le copiste n'est pas le Jean de Borlees qui a transcrit les trois premiers traités.

Ordonnance de Charles le Téméraire, comte de Charolais

M. CL Boclinville, à qui je suis redevable de plusieurs in- formations touchant la lecture de quelques noms de lieu con- tenus dans cette ordonnance, me communique qu'elle est iné- dite. En conséquence, je crois devoir la faire connaître ici en entier.

150. Le conte de Oharlais, seigneur de Chasteaubelin et de Be- thune, lieutenant gênerai de mon très redoubté seigneur et père.

Très chers et bien amez. Nous avons esté adverti que, tant en la ville corne en la conté de Namur, il y a grans repaire de gens eulx maintenant aultrement que faire doivent, a la lésion, foule et es- claudre de la justiche et officiers d'icelle. Pour quoy et qu'il est be- soing de remédier et pourveoir anchois que plus esclandre n'en aviegne, voulons que se, par Liegois de Humiers, conseiller de mon très re- doubté seigneur et père, et son bailli de Namur, estez recquis pour lui faire assistance, vous le assistj^ijez, aidiez et confortiez en toutes choses qu'il vous recquerra contre nous, tant les faiz et affaires de son dit office corne la gai'de et entretenement des dictes contté et ville. Et au sourplus s'aulcun s'efforchoient de donner trouble ou vexacion au contraire de ce que dict est, lui estre fait pugnicion et correccion selonc l'exigence des cas, a l'exemple d'autres. Et affin que nul pré- tende en ce ignorance, faites publier nos dictes lettres, et en ces cho- ses ne faictes faulte comment qu'il soit. Très chers et bien amez, Nostre Seigneur soit garde de vous. Escript au Quesnoy le Conte, le xxiiij jour de may.

Charles. A noz très chers et bien amez les bailliz et prevostz de Bovines,

3

34 UN MANUSCRIT NAMUROIS

de PoUevache, Fleru, Wasailles, maire de faiz, a leurs lieuxtenants et a chascun d'eulx.

Kethulle.

Ce Kethulle était apparemment de la famille de Jean de la Keytulle, qui avait été nommé, en 1421, gardien du dépôt des chartes à Ruppelmonde ^

VI Lia phyzonomie des créatures

Le prologue commence ainsi (151) :

Combien que pluiseurs créatures ne scachent paz latin, nient mains se sont elles de noble et hault engien, et ont par leur bonne nativité et complexion très grant désir et affection de enquérir et de scavoir les parfondes sciences et les secrez de nature

Un peu plus loin le traducteur nous expose Ja matière des ouvrages qu'il veut nous faire connaître :

. . .voulente m'est prise selonc la povreté et foiblece de mon pe- tit engien de translater et de mettre en franchois aulcuns livres natu- relz appartenans aux meurs et condicions de humaine nature; pre- miers, de translater ung livre de la phyzonomie des créatures ; secon- dement, ung livre de cyromanchie ; tierchemeut, ung livre de l'expo- sicion des soinges. Après, aussi pour consoler et oublier ung peu na- ture, j'ay en propoz, s'il plaist a Dieu, de mettre (en) [de] latin en franchois, par manière d'esbatement, ung livre qui se nomme Gro- mancie la petite ....

Voici maintenant le commencement et la fin de la première de ces traductions :

152. Phyzonomie, si come dist Aristotele est une science la quele demonstre et enseignet a jugier des naturelles passions et inclinacions de l'ame par les signes qui sont dehors le corps

163 il appert dont en conclusion, et si se monstre evidan-

raent que on puet bien, qui at vrai sens et entendement de raison et qui le voelt ensuyr, que on puet très bien obvier et remediier a la significacion d'aulcun mal signe ou de pluiseurs. Et ainsi par la grâce de Dieu et l'ayde du saint esperit avons parfait et accompli le pre-

* Voy. De Laborde, Les ducs de Bourgogne, II* partie, t. i, p. viii.

DU XV« SIÈCLE 35

mier livre de nostre translacion, li quelx en soit louez et graciez in secula seculorum. Amen. Chi fine li livres de la phyzonoraie de toute humaine créature.

VII L'Art de Ghyromancie

Après avoir à peu près répété ce qu'il a dit dans les der- nières lignes du traité précédent, le traducteur nous donne d'abord cette définition :

164. Ghyromancie est une science naturelle, descendans et depen- dans de la science de phyzonomie, parlans et traictans des lignes et des signes qui sont es mains des créatures, par lesquelz on puet legierement scavoir les mœurs et les inclinacions ausqueles toute créature est incline

Le texte se termine comme il suit :

175. Derainement scavoir devez que quant vous voirez regarder es mains de aulcune personne, vous li devez tout premièrement faire très bien laver ses mains, et puis après bien essuer et bien frotter d'aulcune chose qui soit rude et aspre, affin que on puist mieulx veoir les lignes qui y sont. Mais pour ce que communément on figure es livres aulcunes mains, par les queles on juge de pluiseurs choses qui en ce livre présent sont contenues, combien qu'on n'i puist paz tout mettre, ne si bien, ne si sceurement qu'il est dit et deviset ou livre, neantmains avons cy figuret. vj. mains, affin que nostre presens livre fuist tous parfais entièrement et acomplis.

Les quatre feuillets 176-179 nous offrent, non six, mais sept figures de mains en grandeur naturelle, avec les déno- minations de chacune de leurs parties.

VIII

L'Exposicion des soinges

179. Apres l'acomplissement et la perfection ou deffinement de la translacion des .i,j. premières parties, c'est asscavoir du livre de phyzonomie et de cyromansie, il nous convient expediier de la tierche, c'est asscavoir de mettre de latin en franchois le livre de l'exposicion des soinges.

36 UN MANUSCRIT NAMUROIS

Pour quoy scavoir devez que la chose a quoy li anchien phylozo- phes, dequelconcque loy et nacion qu'ilz fuissent, ont le plus tousj ours estudiiet, ce at esté pour enquérir et pour scavoir de Testât de l'aine après la mort ; la quele chose il n'ont pas bonnement peut scavoir par la voie de nature, mais seulement par l'operacion pour l'ame tenir en son dormant, pour ce qu'elle est mains occuppee des sensualitez du corps et des empeschemens de ce monde, mains oubligie et en elle meismes plus fort unie

Cette introduction continue jusqu'au feuillet 182, puis l'on a une suite d'explications de songes pour divers mots rangés par séries alphabétiques d'après la lettre initiale : Aneal^ Ai'bres^ Bled, Bauier, etc. Il j a environ 120 articles dont le dernier est Visage. Ensuite viennent deux prières, l'une en latin, l'autre en français, et une senefiance de l'A, B, C, D, analogue a celle que j'ai déjà publiée d'après un ms. de Modène K Cette partie du livre finit ainsi :

197. . . X signifie santé et boine fortune. Y signifie deniers, or, argent et richesse. Explicit. Chi fine le livre de l'exposicion dés soinges et vision.

Une main, quia rempli les vides par des lettres de couleur, a écrit au-dessous de cet explicit, à l'encre verte : Casebech a N[amu]r, 1465 ; gherre aux Lieg[ois].

IX Le livre appelle petite Gromanchie

Cet écrit, tout à fait dépourvu d'intérêt, qui occupe les feuillets 198-206, n'est que la traduction abrégée du traité latin, comme le déclare le traducteur lui-même.

L'ouvrage se compose de plus de 400 pronostics répartis en 86 groupes, dont chacun est précédé de l'un des mots suivants qui semblent, pour la plupart, des altérations de noms hébraïques :

GozaI, Zona, Chore, Duzon, Gorsal, Cother, Aruagon, Mery, Guyra, Thoas, Salaph, Arbry, Azera, EfFre, Sadoch, Gaap, Jhecye, Caleph, Janon, Zalen, Esdre, Cyza, Heth, Canon, Raboth, Arioth,

1 Revue des langues romanes, t. v. p. 206.

nu XV* SIECLE 37

Saphet, Caph, Barachis, Balach, Nason, Syna, Gobai, Abron, Enon, Oreb.

Voici maintenant les premiers et les derniers de ces pro- nostics:

206 Li enfes vivera et si sera de boins m[...]es plains. La chose perdue ou emblée sera recouvrée. Tes amis t'aime de très boin cuer.

213 En la terre aras darapmage.

La mutacion de lieu en aultre n'est pas périlleuse. Le povre legierement enrichira. Chils est malades aulcunnement. Explicit. Quiconcques voelt avoir la cognissance de ceste science doit tout premièrement aviser en la bltl3112 d2s questions quel coze il voelt scavoir

La dite bataille des questions est expliquée ensuite assez brièvement. Les derniers mots du texte sont:

213... Et devez scavoir que on ne doit pas faire question, se on n'en a parfaite nécessité, ne de chose que on scache bien, ou de chose qui soit impossible. Et ainsi, par la grâce de Dieu, avons mis de latin en franehois le livre de phyzonomie, le livre de chiromanchie, le livre de l'exposicion des soinges, et le livre appelle Gromancie ; liquelz en soit lowez et bénis in secula seculorum. Amen.

Chi fine le livre appelle petite Grouianchie.

X

Le contnement de Tan

Premières lignes :

213. Chi après s'ensieut le contenement de l'an et lesquelz jours sont plus périlleux.

Li maistre de Gresce dist a nous que il at en l'an .xxxj. jours si périlleux que on n'y doit vendre, ne acheter, ne labourer, ne mar- chander, car chose que on y face ne puet venir à nul profit

Après avoir énuméré les divers dangers auxquels un est exposé, Fauteur nous fait savoir quels sont ces jours péril-

ieux :

38 UN MANUSCRIT NAMUROIS

214. Jenvier en a. vj., asscavoir le premier, le secont, le quart, le

vje et le xv^, le xv!"^ ;

. . .Rosaille en at ung, c'est le vje jour.

En fenanl en at deulx, le xv^et le xvije etc.

A la fin, l'on trouve la table des Jours qui sont les plus euy- reux en toutes besoingnes:

214. Hz s'ensuivent pour tant d'iceulx le premier, asscavoir: Jenviers en a deulx, le troiseme et le trezeme.

Octembre deulx, le quatresme et quinzeme. Novembre deulx, quatorzeme et vingteisme. Décembre aussi deulx, le xvij^ et xx^"*®.

XI

Les prophéties d'Ezéchiel

Dans notre manuscrit, la rédaction de ce petit poème dif- fère tellement des textes publiés par A. Jubinal ' et par M. Paul Mejer % que je crois utile d'en faire connaître la te- neur. Cependant je dois faire observer que le scribe a omis quelques vers, à plusieurs endroits, onze en tout.

(215) En terre de labour et de promission

Jadis fut ung preudhome, Ezechiel ot a non:

Dez l'heure qu'il fut enfes se levoit au matin.

S'en aloit a l'escoUe ponr aprendre latin.

Saige fut de la lettre, moult ot le sens divin

[M]oult amoit Jhesucrist et la soie doctrine,

Apres se prist aux ars et a scavoir les signe,

Du firmament enquist qui de tourner ne fine,

Des estoilles enchergat et du cours de la lune,

Savoit la cognissance des planettes cascune.

Tant aprist et tant list de toutes escriptures

Qu'il scavoit et disoit de tout les aventures.

Ung livre nos aprist qu'on appelle les ans :

Qui croire le voira, riches ertet raanans.

Che livre {ms. chi) qu'il escrit nous demonstre et enseigne

En cel an que Jenvier entrera par diraence

' Jongleurs et Trouvères, p, 124-127. Paris, 1835.

2 Bulletin de la Soc. des anc. textes fr. (1883) n»2, p. 84-91.

DU XV« SIECLE

Peu scrat de froment et ensement de vin Et d'oele et de semaille et ensement de lin. Li courtils feront fruis, point ne seront gasté; De tous les biens serat, fors de fèves, planté; Ne ja n'aront nuls raauls par la pluie les blez.

En cel an que jenvier entrera par lundi Sera fors li yviers de glace et de gresi, Et neges et tempestes et grant mortalité, Et pluiseurs gens cherront en grant enfermeté. Petit sera de fuers, wides seront les plaingnes, Les blez moront en terre, peu en arat en graingnes. (215) Il ert ghuerre et discort et grant ochision ; L'un prinche volrat l'autre mètre a destruccion.

En cel an que jenvier entrera par mardi Freis et frois ert l'ivier, par vérité le di ; Et l'esté sera sech, de ce n'ayez doubtance, Mais de blez et de vin sera grant habondance. Par feus ert en main lieus fais a la gent dampmage. Livins empireront es tonnialz sur liage, De tous les biens sera, fors de fèves, planté, Cel an ara triboul a Rome la chité, Et en pluiseurs pays et mainte fermeté.

En cel an que jenvier entre par merquedi, Floriront bien les arbres, mais a peu de profi. L'iviers ert fors et grans, mais en la par de fin Seront boins li fromens, malvais seront li vin. Il est vray que li gens gaingneront a planté, Mais assez en mora quant venra sur l'esté. Les airs seront moult fors, durement ventera. Li froment sera blan et cher se vendera.

En cel an que jenvier entrera parjuedi Estrines seront grandes oultre ce je vous di. Yawes plantez, grans glaces, et Tivier frois sera Et fors et malaisiés ; petit y plouvera, Mais nonpourquant en fin assez freix il fera. Li vins seront moult bons par dedens leur tonnial, Et oele et semailles, lin et fruis a planté, Mais gens seront grevez d'aulcune enferme [té].

[fol. 216) En cel an que jenvier entre par venredi Doit on ahanner terres et vignes autresy. Jones enfans moront, li temps ert plouvieux, Maintes gens par toussir seront moult anguisseus. De miel, de lin, chier temps, mais de fèves plenté ;

4 0 UN MANUSCRIT NAMUROIS

Assez sera froment, de fain escarceté ; Sech sera l'esté, sur porcks mortalité.

En cel an que jenvier entra par semedi Se tu as du froment, garde le jel te di. Mais de fuer et d'avainne sera a grant planté ; Croy k'ains que l'autre viegne en sera chiereté. De vins sera planté, li viels hommes morront ; Prinches mouveront gherre et se batilleront ; Yviers sera temprus et moult chaulx li esté, Et en la fin d'aoust ert li vens foursennez Et les bestes morront ; se t'as blez ne froment Abrège de soyer, n'en soies négligent.

XII Pronostics pour les jours du mois lunaire

Premières et dernières lignes :

216. Chi après s'ensieutdes ars d'astronomie que Merlins fist a son temps, come il s'ensieut: Maistre Anthone, dist Merlins, je voelle que tu scache aulcune chose du cours de la lune. Scache certainement que le premier jour que Adam vey la lune, il Tapella prime lune ; et si avoit il ja trois jours qu'elle avoit esté créez. Cascune fois que la lune sera prime par sainte église, celluijour sera aulques bénis pour cascune chose faite. Et si scache certainement que se aulcuns est cel- lui jour souspris d'aulcune enfermeté, il en garira moult bien, mais non pas sans langour. Et scache que en celli jour fut créez Adam, notre premier père.

216. . . Le XXIX^ jour sera boins pour gaingnier et pour faire ce que on voelt. Le XXX'' jour sera si boins que pour commenchier tout ce que il plairat.

On connaît diverses compositions de ce genre. Celle-ci est totalement différente de celle que j'ai publiée dans ce recueil *, d'après un ms. de Modène.

XIII La table des jours devehez Premières et dernières lignes :

lieviie des tangues romanes, t. v. pp. 207-211.

nu XV® SIECLE 4 1

^16. C'est la table des jours devehez aveucque la droite heure ex- traite du grant compte.

Si commenchon a compter a mie nuit, ainsi corne il s'ensuit: Et pre- mier, en jeuvier en a .ij., le premier jour, xj heures après mie nuit.

217. En décembre, presque tout le jour especialement après noeve, jusques a mye nuit. Expl' it.

Le copiste a terminé la page par une recette isolée « Pour faire que vin ne puist em/nrier en tonnialz ».

XIV Les receptes enseigaies au roy Phelippe le biel

Commencement et fin :

217. Che sont les receptes des oingnemens et medechines, qui jadis furent par reverens maistres domin[icains] aprises et enseignies au roy Phelippe le biel(e), et a monseigneur d'Anjou, etc. Et sont pre- mièrement contenus en ce livre présent les disposicions, receptes et coudicions d'entraiz, emplastres, oingnemens et experimens seurs et certains, par quoy on puet, a l'ayde de Dieu, aidier et santé recouvrer de pluiseurs maladies, qui viennent ou puelent venir en corps et en membres d'homes et de femes.

Et premièrement la recepte et la manière de faire l'entrait, et la con- fexion que on apelle la grâce Dieu ^

256... Ore s'ensieut comment tu te recommenderas a saint Michiel l'archangele

(Puis une prière en latin).

Explicit tout le livre Jehan délie fontaine, durement en haste, 1467 par ung semmedi, devant le quaremal, visin a la hierre Anthoinette .j. mois.

Ce recueil est une compilation de divers réeeptaires des XIIP et XIV^ siècles, entre autres du fameux Thésaurus pau- perum, composé par Pierre d'Espagne. Quant aux Recettes enseignées à Philippe le Bel, notre copiste n'en donne qu'un

1 Dans les campagnes, aux environs de Liège, cet emplâtre, l'Epldsse crassa Dei est encore en vogue, ainsi que nous l'apprend M. Gh. Semer- tier [Voca/j. de l' apothicaire-pharmacien, p. 36, Liège, 1891).

42 UN MANUSCRIT NAMUROIS DU XV* SIECLE

abrégé ; mais elles nous ont été conservées dans plusieurs manuscrits, dont nous donnerons prochainement, M, A. Sal- mon et moi, une édition critique basée principalement |sur deux bons textes du XIV" siècle (Paris, B. N., 12323, et Tu- rin, B. N. (L, V, 17).

XV

Remèdes contre la peste

Voici les premières et les dernières lignes de cette intéres- sante compilation, qui nous paraît être autographe :

246. Quiconques se sentira entechez de lympedimie qui vient en l'yne ou ailleurs, si prend(r)e du triade, des fuelles de francke sage et des fuelles de sehu, et les broie et les destempre en vin aigre, et le met hastivement sur la boche, si garira. Et qui n'a les trois dessus dictes, si prende de la rue

249. . . se on le metoit ung seul [oingnon de St Anthoine] sur délie char saine, si aroit il boche aparant plainement au matin, et conven- roit qu'elle trawast par la grant force et vertu que ces devant dits oingnons de saint Anthoine ont. Mais il les fault avant pesteler, après ce que il sont netiez sans laver, et fuelles et rachines et tout avuecque sayeu de marie bien confire ensamble sans le fondre. Apres vient manière et avis dont il parle ailleur, mais ce n'est paz aux pro- poz devant dits, ne de ceste matere.

Explicit en regretant Jherome, par defaulte morant, que on n'a- voit point ces receptes que j'ai escriptes a l'heure prestes. Ains estoie .x. liewes arier, a Braine le Conte. Tel encombrier en avient que il mori; et il euist esté gari, garni premier et défendus, que ja ne li fuist avenus. A se faire fu présent Huechon marg [. .?] certaine- ment par son droit nom Du Peron, en l'an délie incarnacion mille iiijc sexante noef, ij"^ jour de may. Tout noef fut il cy remis et escribt droit ou Triiez, en .j. courtil, qui le tenure, Girar, estoit frère Hue- chon, qui avait Cathon, environ d'an et demi, entre ses bras, qui nous vient veoir par solas. Juoit l'enfant Cathon petî. Johannes, qui

ère estoit de Jherome, se guermentoit très piteusement de son filz Jherome, qui est devant dit, car sage ert, et bien apry, et n'ot que .X. ans et demi.

BIBLIOGRAPHIE 43

XVI La manière de faire plusieurs viandes

Ce dernier écrit n'est que la première page d'un livre de cuisine ajoutée à notre manuscrit comme feuille de garde. Les quelques lignes copiée»: sur le feuillet 257 ne sont pas de la même main que le reste.

^6, Chi comence la manière de faire pluiseurs viandes comme il s'ensieut :

Et promiers, pour faire une galentine, prenez du boin vin aigre de Coloingne le IX« que vous y metterez de vin, et le mettez avoecque le vin, puis mettez ens cuire le poisson, et si le salez doulcement. Puis prenez du pain brulet bien rostis et si le mettez en une taile, et si purez par dessus le bruet du pysson

257. . . . passez le bruet du mortier en une paelle bien clere et si le remetez sur le feug, jusques tant qu'il sera près du bouillir, et

puis en mettez en chascune escuelle.

Jules Camus. {A suivre)

BIBLIOGRAPHIE

Remania, XXIII, 2 (avril-juin 1894). P. 161. Gaston Paris. Le pi-ojioni neiitre de ta 3" pei-sonne en français. Article des plus intéressants, l'existence de el = illud, comme nominatif neutre du pronom de la pers., est assurée par de nom- breux exemples, tandis qu'on montre que les graphies isolées el (ol), à l'accusatif, ne sauraient autoriser à admettre un accusatif neutre toni- que. Dans aucun cas, el ne compte pour une syllabe : il s'agit de la forme enclitique de lo accusatif neutre atone. De même, cel {icel) est bien attesté, non seulement dans la locution puet (ne puet) cel estre, mais encore dans d'autres cas, quoique rarement au nominatif. L'édi- tion critique du Roman de Troie que nous préparons fournira plusieurs exemples à ajouter. Dès aujourd'hui, nous constaterons que pour les vers 20253-4 de l'éd. Joly, que cite G. Paris : Peser m'en deit, et si fait el : Trop ai le cuer muahle etfel, presque tous les manuscrits, nous nous en sommes assuré depuis longtemps, conservent cette rime. 11 n'y a que cinq exceptions : GHA'^ donnent il : vil, le dernier avec une faute de grammaire au 2* vers {Moût me doit on tenir pour vil), 1 il : escil (Mise en devroie estre en) et L, plus malheureux dans sa correction,

4 4 BIBLIOGRAPHIE

n'a qu'une assonance : et si fas gie : Trop ai le cuer cruel et fier. P. 177. Paul Méyer. Les manuscrits des sermons français de Maurice de Sully. Supplément à Romania, V. 465 sqq. : l'auteur signale cinq manuscrits nouveaux (et deux fragments), en décrit trois : Chartres, 333; Pise, Séminaire, 43; Corpus Christi Collège, 36, et transcrit dans les cinq manuscrits le morceau qui lui avait déjà servi au classement des 14 manuscrits signalés en 1876. P. 192. Arthur Piaget. No- tice sur le ms. 1727 du fs. fr. de la Bibliothèque Nationale. C'est le manuscrit dont s'est servi André Duchesne, en 1617, pour corriger et compléter les éditions précédentes d'Alain Chartier, dont le texte était fortement altéré et rajeuni. P. 209. Alfred Morel-Fatio. L'arte mayor et l'hendécasyllabe dans la poésie castillane du XV" siècle et du com- mencement du XVI^ siècle. L'ancien vers à'arte mayor (le dodécasyl- labe de nos jours) est, dans sa pureté, notamment dans El Laberinto ou Las Trecientas de Juan de Mena, le correspondant exact d'un des types de décasyllabe français, celui qui a la césure à la syllabe. Il a fait place à l'hendécasyllabe italien, que pratiquait, dès 1444 (quoi- que librement), le brillant émule de Mena, le marquis deSantillana, et qui ne place jamais l'accent sur la 5- syllabe, mais sur la 4«, la 8* et la 10", ou sur la et la 10"^ (Santillane souvent sur la et la 10® seule- ment). Les imitateurs du marquis sont loin d'être arrivés au même degré de correction et retombent souvent dans le vers d'arte mayor. P. 232. A. Jeanroy. Locutions populaires ou proverbiales. Après quel- ques fines observations sur « la rapidité avec laquelle s'efface la métaphore qui est au fond de la plupart des mots », et disparaît le sens primitif des locutions figurées, l'auteur étudie l'origine de : cro- quer le marmot, autrefois: croquer, craqueter le marmouset, « tourmen- ter les chenets à tête grimaçante d'enfant avec le croc destiné à remuer les charbons, tisonner, » d'où « attendre en tisonnant » ; 2" prendre la mouche, « s'énerver comme un animal piqué par les mouches » ; se brosser le ventre, « faire comme si l'on avait dîné, faire tomber les miettes. » De ces trois explications, la seconde seule aurait besoin d'être mieux assurée par des textes ; les deux autres sont convain- cantes.

Mélanges. P. 243. G. Paris. Combr-. Ce thème, dont l'origine est obscure, est distinct, pour le sens comme pour la forme, dans les diverses langues romanes, du thème combl- (cumulare). Nous admet- trions volontiers le parallélisme de caméra, voûte, et de cumera {cu- merum), grand vase de terre (bombé), ce dernier donnant régulière- rement l'adjectif combre, « voûté, » et le verbe combrer « arrondir (les épaules) » dans Doon de Maience, d'où peut-être « empoigner saisir (avec la main fermée). >> Pour ce qui est de combre (cf. bas- lat. combrus), il est bon de noter l'existence des noms de^ lieux Coum-

BIBLIOGRAPHIE 45

hralho (Combrailles, Creuse, Puy-de-Dôme), Coumbret (Combret, Aveyron, Lozère, etc.), Coumbriero (grotte dans le Var, Mistral), Combres (Eure-et-Loir, etc.), Combre (Loire, etc.), et des noms de famille que donne Mistral, noms sans doute empruntés à des noms de lieu, comme Countbres (Combres), Coumbrado (Combrade, cf. Combrée, Maine-et-Loire). P. 245. A. Thomas. A. fr. foucel, de folliceîlus, d'où vient également filoselle, par l'intermédiaire de l'ita- lien. L'explication est ingénieuse, mais elle me laisse un doute en ce qui concerne la variante forcel, qu'il me semble difficile de sépa- rer de forcele, ce qui nous ramène à furca. P. 248. G. Paris. U7ie chanson du XIl^ siècle. Restitution critique de la chanson Moût ai demoré, dont le premier couplet est donné, avec beaucoup d'altéra- tions, dans le roman de Guilla^ime de Dole : l'auteur citait de mé- moire. — P. 251. G. Paris. Jeu parti entre maistre Jelian et Jehan Bretel. P. 254. Ernest Langlois. Arnoul Greban et la complainte amoureuse qui lui est attribuée. Fausse attribution due à une inter- prétation erronée d'un passage de VArt et science de rhétorique, de J. Molinet. P. 256. A. Piaget. Un poème de Baudet Herenc. C'est le Parlement d'amours, publié par Vérard dans le Jardin de Plai- sance, et par André Du Chesue dans son édition des Œuvres d'Alain Chartier. P. 257. A. Piaget. Pierre Chastelain, dit Vaillant. Cette identification de l'auteur du Temps perdu et du Contre passe- temps Michaut est donnée par un ms. de Turin, L. IV. 3 (Pasini, II, 489).

Comptes rendus. P. 260. D. Carraroli, La leggenda di Alessan dro Magno (P. Meyer ; bonne compilation ; quelques réserves. P. 262. Scartazzini, Prolegomeni délia Divina Commedia ; Dante- Handbuch ; A comp>anion to Dante (Paget Toynbee). P. 268. G. Alf. Cesareo, SidV ordinamento délie poésie volgari di Fr. Pe- trarca (J. Max Paufler ; travail qui semble devoir mettre fin à la dis- cussion soulevée il y a sept ans pai' MM. de Nolhac et Pakscher, à l'occasion de la découverte du Canzoniere autographe de Pétrarque).

P. 274. Palliopi père et fils, Dizionari dels idioms romauntschs d'Engiadin ota e bassa, etc. (J. Ulrich; plus pratique que savant).

PÉRIODIQUES. P, 276. I. Zeitschrift fur romanische Philologie, XVll, 3-4 (G. Paris, A. Morel-Fatio ; cf. ci-dessus, p. 289 sqq.). P. 27S.ll.Archivfiirdas Studium der neueren Sjirachen und Littérature, LXXXV-VII (A. P.).— P. 279. III. 6?iormZ storico délia letteratura italiana, n°' 55-60 (P. Meyer). - P. 281. IV. Bulletin de la So- ciété des anciens textes français, 1893, u" 1. V. Bibliothèque de l'École des Chartes, Lll-LIV (P. Meyer). P. 284. VI. Mémoires de la Société de linguistique de Paris, V-VIII, 1884-1892 (G. Paris),

P. 286. Vil. Bulletin de la Société de linguistique de Paris.

4 6 BIBLIOGRAPHIE

n°» 14-36, 1875-1892. P. 287. Litterarisches CentralblaU, 1891 (A. P.). P. 289. Chronique. A signaler une liste des manuscrits in- téressant les littératures romanes dans le dernier catalogue du libraire Quaritch, de Londres. P. 304. Livres annoncés sommairement.

XXllI, 3 (juillet-septembre 1894). —P. 321, G.Paris. Les accu- satifs en -ain. Première partie d'une étude fort intéressante, dans la- quelle sont exposées les opinions diverses émises jusqu'à ce jour sur cette question difficile. L'éminent auteur est arrivé à des con- clusions tout à fait nouvelles, qu'il développera dans un prochain ar- ticle. — P. 349. P. Meyer. Notice sur un ms. de Fréjus contenant des traités de médecine vétérinaire. Ce ms. contient : une traduction provençale du Liber marescalciœ, composé pour l'empereur Frédéric par Jordan Rous (dont on nous donne le début et les dernières li- gnes) ; une suite d'observations (en provençal) sur les chevaux, appréciés selon leur robe et selon leur origine, dont on nous donne la fin (p. 353, 1. 10, petis tuels est sans doute une faute d'impres- sion pour j^^tits uels ; 1. 16, sy y ne serait-il pas pour ci i; cf. le marseillais ci, rhodanien cai, rouergat çoi); une compilation, faite (d'après la rubrique initiale) à l'aide de divers ouvrages, sur les ma- ladies des chevaux et les remèdes à y appliquer. Le commencement et la fin sont cités. A la rubrique, 1. 3, il y a une faute d'impression : e cacidentals, pour e accidentais ; p. 354, 1. 6, je lirais vérin, au lieu Aenorin; 1. 18, las onglas des jies noradas {^omv nosadas) ni ondadas , se[p]ostella se couvre de pustules ») d'ayga e morfon; 4o le Thé- saurus pauperum d'Arnaut de Villeneuve, paginé à part. M. P. Meyer communique, en terminant, le début de deux traductions françaises du traité de Jordan Rous, datant de la fin du XIII^ siècle, contenues l'une dans les mss. de la Bibl. Nat. 1287 et 25341, l'autre dans le ms. Nouv. acq. lat. 1553, avec le latin en regard. P. 358. Samuel Berger. La Bible italienne au moyen âge. C'est un heureux complé- ment à deux articles précédemment parus dans la Romania, XVII 1, 353 [Les Bibles provençales etvaudoises), et XIX, 505 (Nouvelles re- cherches sur les bibles provençales et catalanes) , qui avaient eux-mê- mes été précédés d'un livre justement remarqué : La, Bible française au moyen âge. Paris, 1884. A lire principalement le § VII, l'au- teur développe ses conclusions. La Bible entière a été traduite en italien vers le milieu du XIll^ siècle, probablement par un vaudois dont la Provence était la patrie spirituelle (patrie d'adoption sans doute), et auquel le français n'était probablement pas étranger.

MÉLANGES. P. 432. C. Boser. A i^ropos de Nennius. Examen du livre récent de M. Zimmer, Nennius vindicatus (l<S93),qui a déjà sou- levé de si vives polémiques au sujet de la date et des origines de VHistoria Brittomim.— P . 440. F. Lot. La Vie de Faron et la guêtre

BIBLIOGRAPHIE 47

de Saxe de Chtaire //.Critique de l'article de M. H. Suchier, dans la Zeitschrift fiir romanische Philologie, XVIII, 175, dont voici la conclusion : « Je crois que le véritable résultat qu'il faut en tirer (de cet article), c'est que le Liher Historiœ Francorum et les vers d'Hil- degaire ne prouvent rien ni pour ni contre l'existence d'une épopée mérovingienne française. >> D'après Suchier, que combat dans une note M. G. Paris, les vers romans sur Clotaire II, rapportés, sous une forme latinisée, par Hildegaire dans la Vita Faronis (milieu du IXe siè- cle), dateraient du début de ce siècle et seraient d'une source franque en langue germanique, et nullement du VI1« siècle, comme l'ont sou- tenu MM. Rajna et Kurth : cela équivaut à nier l'existence d'une épopée mérovingienne romane. P. 445. A.-G. Kriiger. Un manuscrit de la chanson du Chevalier au cygne et des Enfances Godefroi. P. 449. P. Meyer. Notice sur le ms. de laBïhl. nat., fr. 13304, ren- fermant les trois premières parties de la Somme le Roi (cf. Ballet, de laSociétédes anciens textes, 1892, p. 68 sqq.). A. Thomas. Fr. four- gon ; anc. fr. furgier. Fourgon ^ 'foricone, issu, comme *foricare, «sonder, fouiller», de forare; furgier =fûricare (de/ûr, « voleur »); touiller ( = tudiculare, « agiter », dans Varron); bécharu ( nom vulgaire du flamant^ prov. becarut, bechu7-ut, (<■ au long bec». P. 463. A. Jeanroy. Félibre. C'est V es]^ . feligrés (= flii ecclesiœ), qui ne si- gnifie plus que « paroissien » ou par métaphore « client », mais qui a signifier aussi, comme l'expression latine qu'il continue, « les personnes attachées à l'église » et « les prêtres ». C'est à ce dernier sens que se rattache celui de « docteurs de la loi » qu'a le mot (tou- jours au pluriel en espagnol) dans l'espèce de planh sur les sept dou- leurs de la Vierge recueilli par Mistral à Maillane et qu'il vient de publier, à la prière de M. J., dans VAioli du 17 octobre. Cette étymo- logie nous semble pleinement assurée et nous félicitons sincèrement notre savant confrère de sa trouvaille.

Comptes rendus. P. 466. Ed. Schrœder, Zweïaltdeutsche Ritter- mœren. Moriz von Craon. Peter von Staufenberg ( G. Paris : analyse et examen de Morice de Craon, « déformation orale, et sans doute réfraction allemande, d'un léger conte français », apparenté au Che- valier au c^amse, au lai de V Ombre, au Châtelain de Coud, etc., que l'auteur pousse au sérieux et même au tragique, adoptant pour héros un personnage réel et presque contemporain. Peter von Staufenberg est une variété du thème de Jlélusine. P. 475. Bibicescu, Poesiï populare dïn Transilvania ; Stànescu, Basme culese dïn gura popo- ruluî, Alte Brasme, etc., Snoave; Schwarzfeld, Basmul eu pantoful la Evreï, la Romani si la alte popoure[^. Picot). P. 477. Fr, Damé, Nouveau dictionnaire- roumain français, vol. I (E. Picot). P. 482. Chronique. P. 485. Livres annoncés sommairement.

LÉOPOLD CONSTANS.

4 8 ERRATA

TOME XXXVII. ERRATA

T. XXXVII, p 285, 1. 7, Usez ; « M. E. Freymond iie croit pas qu'on puisse voir dans les séries de vers de 8, 10 et 12 syllabes, etc. » Par une distraction que nous ne nous expliquons pas, nous avions attri- bué à l'auteur une opinion tout à fait contraire.

Lkopold Consïans.

T. XXXVI 1, p. 486, au lieu de la n. 5, lire la n. 2 de la p. 487.

P. 487, 1. 1, lire : Da ; 1. 14, lire : construuntur; 1. 20, lire : Lan- guedoc. La ; 1. 26, lire : Gothie : « Cum ; 1. 33, lire : Amiel.

Remplacer la note 1 par la n. 3 et supprimer, dans cette dernière note, l'un des t ; remplacer la n. 2 par la n 1 de la p. 488 ; et repor- ter ici comme u. 3 la n. 5 de la p. 486.

P. 488, 1. 3, lire : située ; 1. 5, lire : même; i. 16, lire : signalent; 1. 18, lire : reparaisse Genesius; 1. 19, lire : Baudilius ; 1. 8 des notes, lire : ait au lieu de est. Remplacer la n. 1 par la n. 1 de la p. 487; 1. 12 des notes, lire : p. 166 c.

P. 489, 1. 8, lire : vera cornes; 1. 10, lire: distinguons; 1. 5 du bas, lire : Golhus.

Alphonse Blanc *.

T. XXXVII, p. 523, 1. 1, au lieu de défuclo, lire défuelô ; 1. 2: Chamin Court = Chamincourt ; p. 254 (sic) 1. 3, Vîtou = vîtou ; lig. dern., bonta = honta ; p. 526, 1. 2, moatruet = montruet ; 1. 6, chatelin = chotelin; 1. 8, vou = vous ; 1. 9 (traduction) ajouter à la fin toi ; p. 327 {sic), 1. 8 pugniura = pugniuera ; 1. 9, vu epere = vuepere.

Meri d'Exilac^.

' M. Alphonse Blanc nous prie de dire qu'il n'est pour rien dans l'erreur involontaire qui l'a fait qualifier A'ai/régé de l'Université.

2 La présence de ces fautes dans le texte de M. Meri d'Exilac provient de ce que la dernière correction des épreuves n'a pu être faite. Au reste, ces fautes, intelligibles à un très petit nombre de lecteurs, même philologues, sont excusaliles par la difficulté même des épi'euves à corriger et à lire. A qui n'ai-rive-t-il pas d'ailleurs de commettre quel- que laute de lecture"? L'auteur, dans la liste même de ces corriijenda nous renvoie aux pages 254, 526 et 327, au lieu de 524, 526 et 527 ! N'est-ce pas de quoi rendre indulgents les auteurs les plus sévères? [n. de la R.)

Le Gérant responsable : P. Hamelin.

DU ROLE DE L'ENSEIGNEMENT PALÉOGRAPHIQUE

DANS LES FACULTÉS DES LETTRES

Première leçon du Cours de Paléographie et de Diplomatique

de la Faculté des lettres de Montpellier (exercice 1894-1895)

Messieurs,

Mes premières paroles ici doivent être à l'adresse de M. le Doyen et de MM. les Professeurs de la Faculté des lettres, qui ont voulu faire de moi leur collaborateur. Laissez-moi leur dire combien j'ai été sensible à ce témoignage de con- fiance, — combien j'apprécie l'honneur d'être associé à ceux qui soutiennent si dignement l'antique renom de l'Université de Montpellier.

Leur unanimité et leur empressement, ajouterai-je leur insistance? si flatteurs pour moi, à me présenter au choix de M. le Ministre de l'Instruction publique, m'ont pro- fondément touché, mais, à dire vrai, ne m'ont pas surpris. Au cours des trois années que j'ai déjà eu la bonne fortune de passer, dans cette ville savante et lettrée entre toutes, j'ai bénéficié à maintes reprises, à la Société archéologique, à l'Académie, à la Société des Langues romanes, de la bien- veillance affectueuse de mes aînés dans la carrière de l'éru- dition languedocienne. C'est à cette sjm[>athie que je dois de re[>résenter aujourd'hui, dans cette Faculté, une des spécia- lités de la science historique.

Dans ces conditions, j'ai plus qu'une fonction à remplir. Je me trouve avoir véritablement une dette de cœur à payer.

Cette dette, je la paierai de mon mieux, et en mon nom personnel, et comme unique représentant à l'heure actuelle à Montpellier de l'École nationale des Chartes, mon aima mater, à moi ! que je suis tout particulièrement heureux de voir estimée et aimée ici parles fils distingués de la grande Université de France. TOME VIII DE LA QUATRIEME SERIE. Février 1895. 4

50 DE l'enseignement PALÉOGRAPHIQUE

Le peintre Jean van Ejck accompagnait la signature de ses oeuvres de la devise : comme je puis. Cette devise sera la mienne. Comptez, Messieurs, sur tout mon bon vouloir, sur tout mon dévouement. Mais il ne s'ensuit pas, malheureu- sement, que tout ce que je pourrai équivaudra à tout ce que je voudrais. Depuis que je me suis vu chargé de la difficile mission de contribuer à renseignement distribué dans cette Faculté, je me suis demandé bien des fois si je n'avais pas accepté un fardeau trop lourd pour mes épaules et si le ré- sultat répondrait à mon effort.

Nous autres archivistes-paléographes, à part de très rares exceptions, Montpellier a connu une de ces exceptions il y a sept ou huit ans% nous manquons de cette culture qui développe et affine les facultés naturelles de composition et d'exposition, qui habitue l'esprit à la conservation méthodi- que des connaissances acquises, en vue de leur diflusion par la parole publique. De par notre éducation technique et nos occupations professionnelles, nous sommes bien plutôt des hommes d'investigation, de préparation, d'analyse, que des hommes de mise en œuvre, de vulgarisation, de synthèse. L'École des Chartes, dont le but est de former à la fois des érudits ès-choses du moyen âge et des fonctionnaires d'ar- chives et de bibliothèques, ne se préoccupe pas, n'a pas à se préoccuper, de nous initier à ce que l'on a très juste- ment appelé l'art de parler et l'art d'instruire, et ce n'est pas en classant et en inventoriant de vieux papiers au milieu des travées d'un dépôt d'archives, que nous avons chance de rem- plir cette lacune. Nous ne sommes en aucune façon préparés au « métier » du professorat, et c'est vraiment nous dérouter

1 M. Charles-Victor Langlois, archiviste-paléographe de la promo- tion de janvier 1885, agrégé d'histoire, docteur es lettres, Licencié en droit, chargé d'un cours complémentaire d'histoire et de sciences auxiliaires de l'histoire à la Faculté des lettres de Montpellier, pendant les exercices 1886-1887 et 1887-1888, actuellement chargé d'un cours analogue à la Faculté des lettres de Paris.

Cf. Léon-G. PÉLissiER, Documents sur la Faculté des lettres de Mont- pellier. III. Livret de la Faculté des lettres, 24 août 1838-le' août 1892 (Montpellier, impr. Firmin et Montane, 1892, in-8°), pp. 13 et 28, et la bibliothèque de l'École des Chartes, t. XLVI (1885), p. 187, 191, 581 : t. XLVIII (1887), p. 329; t. XLIX (1888), p. 693.

DANS LES FACULTES DES LETTRES 51

que de nous faire l'honneur de nous confier un enseigne- ment.

C'est pourquoi, Messieurs les Étudiants, j'aurais préféré voir vos maîtres ordinaires se charger eux-mêmes de votre instruction paléographique. Paléographes exercés pour leur usage personnel (ainsi qu'il appert périodiquement, et avec une évidence parfaite, des différents travaux qu'ils livrent à la publicité), ils auraient su, beaucoup mieux que moi, vous faire profiter de leur expérience, dans cette partie comme dans les autres.

Leur avis a été différent. Ils ont pensé que le contact d'un paléographe de profession pourrait avoir sur vous une influence plus efficace et que l'amour du document original vous serait communiqué d'une façon plus intense par quel- qu'un dont la vie se passe an milieu des documents. Ils vou- laient vous infuser du sang paléographique ; ils ont pensé qu'il valait mieux aller le chercher, sans intermédiaire, dans les veines d'un chartiste. .Je n'ai eu qu'à m'incliner.

Mais l'expérience que je tente aujourd'hui ne me laisse pas moins fort hésitant et fort perplexe. - J'ai doublement be- soin de toute l'indulgence à laquelle un débutant a droit.

En conséquence, vous voudrez bien, Messieurs, ne pas me demander de procéder aujourd'hui à une « ouverture » mar- quée au coin de la solennité. Pareille introduction, au sur- plus, serait déplacée en tête d'un enseignement qui doit être essentiellement positif et terre à terre. « Il ne s'agit [ici]... ni de leçons attrayantes, ni de beau langage*. » Étudier la paléographie, ce n'est pas autre chose qu'apprendre à lire. Or, pour apprendre à lire, il faut tout prosaïquement étudier des formes de lettres, s'assimiler des procédés d'abréviation, épeler longtemps et courageusement.

Dans la prochaine leçon, nous commencerons ces petites opérations abécédaires. Aujourd'hui, je vous entretiendrai,

Fustel de Coulanges, leçon d'ouverture du cours d'histoire du moyen âge à la Sorbonne, dans la Revue politique et littéraire^ 8 fé- vrier 1879, p. 746 ; notice nécrologique de M. Paul Guiraud sur Fustel de Coulanges, dans le fascicule de 1890 de V Association des an- ciens élèves de l'École normale (Paris, Léopold Cerf, in-8o), p. 28.

52 DE L ENSEIGNEMENT PALEOGRAPHIQUE

sans aucun apparat oratoire, du but que nous avons à pour- suivre ensemble, des services que la paléographie et la di- plomatique sont appelées à vous rendre, et je vous expose- rai le plan général des vingt-cinq ou trente conférences qui constitueront le cours de cette année.

Les étudiants des Facultés des lettres reçoivent avant tout un enseignement général, développement de leurs études classiques et base indispensable de toute bonne culture litté- raire et scientifique ' ; mais d'ores et déjà ils tendent vers la spécialisation, et les divers ordres de licence et d'agrégation facilitent cette spécialisation, qui sera leur force dans l'ave- nir^. Qu'ils s'orientent vers les langues, vers la littérature et

1 Fustel de Coulanges écrivait un jour à M. Paul Guiraud: « Tandis que la plupart se cantonnent dans une 'petite partie de l'histoire, notre avantage, à nous autres professeurs, est que nous avons préalable- ment faire des études d'ensemble; aussi arrive-t-il que, lors même que nous étudions un détail, nous ne pouvons faire que toute l'histoire ne soit en quelque sorte sous nos yeux, et c'est notre supériorité.» [Asso- ciation des ancAens élèves de l'École normale^ fascicule de 1890, p. 25.)

2 « La spécialité est le secret de la force. Telles sont les paroles qu'un élève de notre École [des Chartes] devrait inscrire en tête de tous ses travaux. Le moyen âge est mille et mille fois trop vaste pour qu'il ait seulement la présomption de l'étudier sous toutes ses faces. Il faut que, dès la seconde année, il choisisse sa route. Qui prendra la philologie, qui l'histoire, qui le droit ; mais, sous peine de faiblesse, et de faiblesse insigne, spécialisez-vous. Il y a tel savant qui n'a étudié qu'un seul mois d'un seul règne d'un roi de France ; mais personne ne connaît mieux ce mois que lui. Tel botaniste n'a étudié que la flore de ce petit vallon ; mais qui la sait comme lui ? Faites comme ce savant, faites comme ce botaniste. Cependant sachez de tout un peu, car il ne faut pas emprisonner votre intelligence, en si belle prison que ce soit. Il ne faut pas que vous demeuriez étranger à rien de ce qui se passe de nos jours, et que la littérature contemporaine, par exemple, vous soit aussi inconnue que celle du moyen âge vous est familière. Soyez de votre siècle plus que de tout autre. Soyez vivants avant tout. Sachez de tout un peu, mais sachez quelque chose mieux que personne. Je le répète: la spécialité est le secret de la force.» (Léon Gautier, Quelques mots sur l'étude de la Paléographie el de la Diplomatique, 3* édition, Paris, Aubry, 1864, in-12, p. 32-33.)

DANS LES FACULTÉS DES LETTRES 5 3

l'histoire littéraire, vers l'histoire politique, vers la philoso- phie, tous ont, comme préoccupation immédiate, les grades qui leur ouvriront l'entrée d'une carrière. Les Facultés leur fournissent le moyen de conquérir ces grades, et la carrière à laquelle cette obtention donnera accès, sera, pour la plu- part d'entre eux, le professorat. La première partie de la mission des Facultés est, en effet, de former des professeurs pour les lycées et les collèges. A ce titre, elles sont des Eco- les analogues à l'Ecole normale supérieure.

Mais, de même qu'à la rue d'Ulm les examens sont loin d'être le but exclusif des trois années d'études, de même dans les Facultés l'enseignement ne se limite pas à la prépa- ration aux grades. La préoccupation scientifique s'y ajoute à la préoccupation pratique. Les Facultés se proposent de faire de leurs étudiants de bons professeurs, mais elles veu- lent aussi en faire des hommes d'étude, capables de travailler personnellement et de contribuer, pour leur part, à l'avance- ment de la science, et, dans ce dessein, elles entrepren- nent de les initier aux méthodes d'investigation, elles leur enseignent le maniement des outils de la recherche originale.

Une fois vos titres universitaires conquis. Messieurs, une fois votre « position sociale » assurée, alors que vous vous trouverez pouvoir disposer quotidiennement de plus de temps que n'en exigeront vos fonctions, vous conserverez, et avec empressement, j'en suis sûr, ces habitudes laborieuses qui auront été la dominante de votre vie d'étudiant ; mais, soit que vous visiez, à plus ou moins bref délai, le titre de docteur et la situation plus élevée il peut vous conduire, soit que, plus modestes dans vos ambitions, vous vous borniez, en dilet- tantes, à demander seulement à l'étude les jouissances si vraies et si idéales, qui résultent toujours du commerce des choses de l'esprit, vous aurez à aborder l'érudition avec vos seules forces. A quel bon résultat serez-vous susceptibles d'arriver dès l'abord, si la méthode vous manque ? Que de tâ- tonnements, que de médiocre besogne au début, que de temps consumé en efforts, s'il vous faut faire vous-même votre ap- prentissage ! En revanche, que de temps gagné, si cet appren- tissage, vous l'avez fait avant de quitter la Faculté !

C'est spécialement en vue de votre formation comme éru-

54 DE l'enseignement PALÉOGRAPHIQUE

dits que nombre de cours et de conférences complémentaires ont été créés, ici et ailleurs. Grâce à cette mesure, les Fa- cultés des lettres peuvent aujourd'hui, pour l'antiquité aussi bien que pour le moyen âge, faire une place à la critique des textes, à la bibliographie, etc. Elles se trouvent ainsi remplir la seconde partie de leur mission de haute éducation intellectuelle, et ce second ptograrame est celui qui fécon- dera le plus vos intelligences. Comme le disait avec grande justesse, en 1888, M. Ch.-V. Langlois, «ce sera sûrement le plus grand service que rendra l'enseignement des sciences auxiliaires dans les Facultés des lettres, de substituer peu à peu aux érudits très méritants, mais souvent inhabiles, qui s'étaient forgé à eux-mêmes leurs instruments de recherche, des ouvriers munis en quelques mois d'un outillage perfec- tionné. Économie de temps, économie de forces, besogne mieux faite à moins de frais, n'est-ce pas justement par que l'organisation scientifique du travail l'emporte, dans le monde moderne, sur l'initiative individuelle * ? »

L'enseignement paléographique, qui n'existe jusqu'à pré- sent que dans un petit nombre de Facultés, n'est pas seule- ment une annexe, pour le moyen âge, des cours oflSciellement consacrés à l'histoire; il est loin de s'adresser d'une façon ex- clusive aux candidats à cet ordre de licence et d'agrégation. Sa portée est beaucoup plus considérable, et il est appelé à être au moins aussi utile aux étudiants de lettres et de gram- maire, La paléographie fait partie de ce que l'on appelle au- jourd'hui les sciences auxiliaires de l'histoire, mais il faut comprendre le]mot histoire dans son sens véritable et ce sens est singulièrement étendu : il embrasse l'histoire des faits po- litiques et des institutions aussi bien que l'histoire des idées et des arts, l'histoire de la langue aussi bien que l'histoire des œuvres littéraires ^ La paléographie ne sert pas seulement à

1 Ch.-V. Langlois, l'Enseignement des sciences auxiliaires de l'his- toire du moyen âge à la Sorbonne, leçon prononcée à l'ouverture des conférences de sciences auxiliaires à la Faculté des lettres de Paris, le 9 novembre 1888, dans la Bibliothèque de l'École des Chartes^ tome XLIX, année 1888, 6' livr., p. 615,

2 « La critique littéraire, ce genre si français, est-elle aujourd'hui en bien des points autre chose que de l'histoire? » (P. GACHON,dans VUrii- versité de Montpellier, 2' année, 1, 3 janvier 1891, p. 3.)

DANS LES FACULTES DES LETTRES 55

déchiffrer des chroniques et des chartes ; elle sert aussi à aborder dans l'original les textes, qui sont du domaine de la philologie et de la critique littéraire ; elle sert aussi à péné- trer plus avant dans le domaine de la philosophie et de la jurisprudence d'autrefois. C'est par excellence l'instrument de travail qui permet de remonter aux sources et qui rend possible l'augmentation du patrimoine intellectuel du passé par la mise au jour des oeuvres inédites.

En matière d'érudition, de quelque branche qu'il s'agisse, il faut (comme dans beaucoup d'autres cas d'ailleurs), partir du connu pour arriver à l'inconnu, et le premier devoir du travailleur, quand il aborde l'étude personnelle d'une question, c'est de passer en revue les auteurs qui ont pu s'en occuper avant lui. Ce principe est tellement élémentaire, qu'il y a presque de la naïveté à le rappeler. Mais il se double d'un second, qu'il est, au contraire, indispensable de répéter bien haut, et qui est celui-ci : il faut vérifier, et d'aussi près que possible, toutes les assertions et toutes les références de ceux qui vous ont précédés, il faut remonter aux sources qu'ils ont consultées.

Ce second principe, auquel beaucoup d'auteurs n'ont jamais songé à se conformer, est la loi la plus impérieuse de l'érudi- tion.— Dans son cours de paléographie de l'École des Chartes, si pénétrant et si vivant, mon cher ancien maître M. Léon Gautier employait, pour l'introduire à toujours mais dans l'es- prit de ses élèves, une formule brutale et aiguë comme un coin : « les sources, lies sources, toujours remonter

AUX sources, ET NE JAMAIS SE CONTENTER d'ouVRAGES DE SECONDE MAIN ; ENCORE UNE FOIS, LES SOURCES. )) Et il

ajoutait : « Avec ce principe, on a un levier, qui peut, en de bonnes mains, soulever le monde de la science du moyen âge *. »

L'éminent et regretté Fustel de Coulanges enseignait iden- tiquement la même doctrine, quand il recommandait à ses auditeurs de l'Ecole normale et de la Sorbonne, « de se met- tre en communication directe avec les textes, de ne pas cher-

1 LÉON Gautier, Quelques mots Paléographie. . ., p. 17.

56 DE l'enseignement PALÉOGRAPHIQUE

cher la vérité dans un miroir, mais de la regarder face à face ' . » « La science (a-t-il écrit quelque part), ne se transvase pas d'un esprit dans un autre ; il faut qu'elle se fasse dans chaque esprit. C'est chaque esprit qui est le véritable auteur de sa science ^. »

Fustelde Coulanges a lui-même montré, avec autant d'ori- ginalité que de force, combien l'histoire des institutions de l'ancienne France avait à acquérir à cette révision des sour- ces. Et il n'est pas seul à avoir donné ce salutaire exemple. Quels merveilleux résultats ont dus à ce retour aux documents originaux, ces deux puissants rénovateurs qui s'appelaient Guérard et Taine ! pour ne citer que ces deux-là.

Vous me direz peut-être, ce que j'ai dit moi-même les premiers jours, que ce précepte de révision perpétuelle et universelle est excessif, qu'il y a des spécialistes à l'autorité desquels il faut croire. Oui, certes. Mais, d'abord, le fait de remonter aux sources, quand vous entendez faire œuvre nouvelle sur un sujet, n'a rien qui puisse porter atteinte au respect que vous professez fort légitimement pour ces spécia- listes. — Votre devoir à vous est d'être informé avec une précision parfaite : vous ne le serez que par l'étude directe des sources.

Chaque esprit porte sa personnalité, et cette personnalité se traduit forcément dans la mise en oeuvre des documents, sans que la sincérité de l'écrivain en soit le moins du monde com- promise. Que vous en ayez conscience ou non, si votre esprit a quelque vigueur native, votre manière de considérer les choses sera différente de celle de l'auteur que vous consultez. Si vous tenez à ce que votre modus videndi puisse être irré- prochablement juste, il est indispensable que vous voyiez de vos yeux.

Et puis, quels que soient le mérite et la valeur de ceux dont vous utilisez le travail, qu'y a-t-il d'offensant à sup-

1 EuG. Ledos, m. Fustel de Coulanges, dans la Revue des questions historiques, i" janvier 1890, p. 273.

* Fustel de Coulanges, De l'enseignement supérieur en Allemagne , dans la Revue des Deux-Mondes, 15 août 1879, pp. 830-831 ; Salomon Reinach, Manuel de philologie classique, édit., t. l"', p. vi ; Euo. Ledos, dans la Rev. quest. hist., janvier 1890, p. 273.

DANS r-ES FACULTÉS DES LETTRES 57

poser que telle particularité, qui sera lumineuse pour vous, a pu les laisser indifférents et être négligée par eux? Qu y a-t-il même d'offensant à supposer que eux aussi ont pu, sur un point quelconque, être incomplets, insuffisants, inexacts même?— Errare humanmn. Ne voyons-nous pas tous les jours les maîtres de la science réformer leurs jugements antérieurs, refondre leurs œuvres précédentes?

Ces appendices indigestes, abhorrés de beaucoup, que l'on intitule errata, additions et corrections, ne sont-ils pas l'une des premières caractéristiques d'une œuvre consciencieuse et éclairée ? D'autre part, n'est-ce pas pour un savant se discréditer à jamais que de se refuser à une rectification ?

Si vous êtes tenu de remonter aux sources, même à pro- pos des œuvres estimées de l'érudition contemporaine, vous le devez bien davantage à propos des historiens d'autrefois.

« Ils acceptaient sans contrôle, avec la même crédulité robuste, des textes purs et des textes corrompus, des origi- naux et des copies, des témoignages dignes de foi et des témoignages mensongers ; ils étaient satisfaits lorsque, après avoir réuni une bonne quantité de ces matériaux disparates, ils les arrangeaient pour le plaisir des yeux, en les cimentant à l'aide d'artifices littéraires et d'hypothèses. L'histoire a été longtemps une branche de la rhétorique avant d'être ce qu'elle est aujourd'liui : une science constituée ou en voie de se constituera» Se servir,' sans les passer minutieuse- ment au crible, de pareils moyens d'information, c'est vouloir de gaieté de cœur se noyer dans le faux.

Une part énorme des publications historiques, qui ont vu le jour dans ce siècle, ont absolument besoin d'une vérifica- tion sévère. Et c'est pour avoir manqué de s'atteler à cette besogne que tant d'écrivains encore de nos jours ne produi- sent que des compilations, d'une insuffisance scientifique vé- ritablement attristante. Le champ est immense qu'il importe de défricher ainsi à nouveau, et longtemps encore il pourra fournir un aliment à votre curiosité et à votre activité. Beau- coup de thèses de doctorat, et des meilleures, ont été sur- tout le fruit de grandes vérifications des sources: de ce tra-

* Gh.-V. Lanolois, dans la Bihi. Éc. des Chartes, 1888, p. 617.

58 DE L ENSEIGNEMENT PALEOGRAPHIQUE

vail persévérant et attentif sont sorties, en maintes circon- stances, de très importantes rectifications et de très impor- tantes nouveautés.

Dans beaucoup de cas, ce contrôle peut s'effectuer avec une sécurité suffisante sur des textes imprimés. Mais le plus souvent, il est indispensable de se reporter aux manu- scrits conservés dans les bibliothèques et aux chartes entas- sées dans les archives. C'est alors que la paléographie est indispensable. Je dirai même qu'il est indispensable d'être paléographe pour bien se servir des textes imprimés. Tel mot, mal transcrit par un éditeur, ou bien fidèlement mais aveuglément transcrit par cet éditeur d'après une co- pie ancienne incorrecte, vous apparaîtra dans sa pureté primitive, par l'habitude que vous aurez des procédés d'abré- viation et des formes des lettres aux diverses époques.

Il vous faudra surtout être paléographes, si vous vous occupez d'études locales. De même que dans l'antiquité tout le monde n'allait pas à Corinthe, de même tous les licenciés et tous les agrégés sortis des Facultés des lettres ne seront pas appelés à passer leur vie dans des centres possé- dant de riches bibliothèques. Beaucoup de villes pourvues de lycées n'offrent, à ce point de vue, que des ressources fort restreintes. Dans la plupart d'entre elles, il faut absolu- ment renoncer à s'occuper fructueusement de recherches d'histoire générale. A Montpellier même, malgré les trésors accumulés dans plusieurs dépôts de livres et de manuscrits réellement de premier ordre, ces recherches ne sont que partiellement possibles, Vous serez amenés par la force des choses à vous rabattre sur les éludes d'histoire régionale et locale, et j'englobe toujours sous ce mot histoire: la langue aussi bien que les œuvres littéraires, les faits politiques aussi bien que les institutions et les arts.

Sur le terrain des recherches locales, je dois vous prévenir que vous aurez à procéder tout d'abord à un déblaiement con- sidérable. Je n'exagère certainement pas en disant qu'une très grande partie des publications qui composent la littéra- ture historique de province a besoin d'être refaite. Par un patriotisme très louable, souvent aussi par simple vanité, beaucoup se sont improvisés érudits, beaucoup ont voulu pu-

DANS LES FACULTES DES LETTRES 59

blier qui son volume, qui sa brochure, El nulle part, la com- pilation de troisième et quatrième main et l'affirmation vierge de preuves ne s'étalent plus à Taise que dans cette catégorie de productions. Il faut être homme d'histoire locale par métier, pour imaginer combien d'erreurs sont encore en circulation aujourd'hui, dont la rectification sera victorieuse, dès qu'il se trouvera quelqu'un pour remonter aux sources.

Contribuez pour votre part, Messieurs, à déraciner ces er- reurs. Abordez bravement dans cette intention les bibliothè- ques et les dépôts d'archives qui existeront à côté de vous. Vous serez largement récompensés de votre peine. Vous verrez, par surcroît, les découvertes se multiplier entre vos mains K

Remonter aux sources, en effet, ce n'est pas seulement être consciencieux dans la recherche de la vérité, c'est prendre le meilleur chemin de l'inattendu et de l'inédit.

« Les documents relatifs à l'histoire du moyen âge se

comptent par millions dans la poussière des archives locales. » Les archivistes de profession et les paléographes volontaires n'en ont exploré et publié, « depuis cinquante ans, qu'une portion minime. La science du moyen âge demande et deman- dera longtemps encore des ouvriers et même des manoeuvres, des éditeurs, des faiseurs d'inventaires, de tables, de coi'pus, de monographies, de spicilèges ^, » des faiseurs de mono- graphies, surtout. Or, pour composer une bonne monographie, il faut être un paléographe exercé.

On gardera longtemps à Montpellier, et particulièrement à la Faculté des lettres, le souvenir du savant et vénéré M. Ger- main ^, qui pendant quarante-huit ans a professé ici l'histoire

1 Cf., par exemple, l'excellente étude critique due à un ancien audi- teur du cours de paléographie de cette Faculté, M. Emile Bonnet» docteur en droit, avocat à la Cour d'appel, membre de la Société archéo- logique de Montpellier, intitulée : Recherches historiques sur l'ile de Cette avant l'ouverture du canal des Deux-Mers (Montpellier, impr. Fir- min et Montane, 1894, in-8° de 122 pp. et 3 pi.).

2 Gh.-V. Lanolois, dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, 1888, p. 613.

3 Cf. sur M. Germain : i" les discours prononcés à ses funérailles par M. Castets, doyen de la Faculté des lettres de Montpellier, par

6 0 DE L ENSEIGNEMENT PALEOGRAPHIQUE

générale ', en même temps qu'il consacrait tous ses loisirs à l'histoire de Montpellier et du bas Languedoc.

« Personne (a dit M. Léopold Delisle) n'a mieux compris que M. Germain le parti qu'on pouvait tirer des trésors amas- sés dans les archives locales ; personne n'a mieux réussi à les mettre en oeuvre. Les livres et les mémoires qu'il en a tirés », le chiffre en dépasse 80, « ne sont pas seulement d'excel- lents travaux d'histoire locale ; beaucoup d'entre eux ont été dès leur apparition et restent définitivement classés parmi les ouvrages fondamentaux auxquels il faut recourir pour étu- dier les institutions du moyen âge dans le Midi de la France. C'est ce genre de mérite que l'Académie des Inscriptions en- tendit récompenser, quand elle conféra, en 1876, le titre de membre libre à M. Germain, son correspondant depuis LS61.

« L'originalité des recherches, l'abondance des informations et l'intérêt des récits se font principalement remarquer dans les publications relatives à la commune, au commerce et à l'Université de Montpellier, comme aussi à l'évêché et à l'église de Maguelone ; mais les mêmes qualités se retrouvent

M. Revillout, professeur à la même Faculté, et par M. Boyer, boursier d'agrégation ; ils ont été imprimés dans une brochure intitulée : Univer- sité de France, Faculté des lettres de Montpellier. Alexandre-Charles Ger- main, doyen et professeur honoraire de la Faculté des lettres, membre libre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, officier de la Légion d'ho?ineur, à Paris le 14 décembre 1809, décédé à Montpellier le '26 ja?i- vier 1887 (Montpellier, impr. Martel, 1887, in-8° de 21 pp.) ;

Michel Bréal, dans les Comptes rendus des séances de l'Académie des inscriptions, année 1887 (4'' série, t. XV), pp. 13 à 18 ;

LÉOPOLD Delisle, Alexa7idre-Charles Ge;v«am, notice biograpliique, suivie de la Bibliographie des travaux de M. Germain, dans le Bulle- tin historique et philologique du Comité des travaux historiques, 1887, pp. 87 à 98 ; tiré à part, in-8° de 12 pp.

Notice historique sur la vie et les travaux de M. Alexandre-Charles Germain, membre libre de l'Académie [des Inscriptions et belles-lettres], par M. H. Wallon, secrétaire perpétuel de l'Académie, lue dans la séance du vendredi 6 novembre 1891. (Paris, typ. Firmin-Didot, 1891, in-4° de 44 pp.) ; id., dans le Journal officiel, n" du 8 novembre 1891, pp. 5406 à 5410 ;

ViGiÉ, De V Université de Montpellier, son passé, son avenir (Mont- pellier, impr. Ricard, 1889, in-8°), pp. 1 à 8; etc.

1 Cf. LÉON-G. PÉLissiER, Livret de la Faculté des lettres [de Montpel- lier], pp. 9 et 16 à 18.

DANS LES FACULTÉS DES LETTRES 61

dans toutes les communications dont M. Germain a enrichi les recueils académiques de la ville qui était devenue pour lui sa véritable patrie K »

Pendant tout près d'un demi-siècle, M. Germain a été un paléographe infatigable. Et c'est en grande partie son labeur de dépouillement et de transcription dans nos archives, qui a rendu possible la constitution du Cartulaire de l'Université de Montpellie7\ Le premier volume de ce magnifique recueil ^ a vu le jour en 1890, à l'occasion des inoubliables fêtes de notre sixième centenaire ^; j'ai le plaisir de pouvoir vous annoncer que le tome second sera mis sous presse dans un avenir prochain par les soins du Conseil général des Facultés.

M. Germain est mort à la peine, sans avoir pu terminer les tables du Liber inslrumentorum *, et il a laissé encore beaucoup à faire à ceux qui voudront, comme lui, explorer les cartulaires et les layettes des archives municipales de Montpellier et des archives départementales de l'Hérault. Que de belles monographies il y a encore à écrire à l'aide de ces précieux documents ! et qui sait si, parmi ces monogra- phies, quelques-unes ne constitueraient pas de très méritan- tes et très intéressantes thèses de doctorat es lettres ?

Combien en reste-t-il aussi ailleurs de ces lots de parche- mins riches d'inédit ! Les deux volumes de notre ancien pré- sident de la Société des Langues romanes, M. Ch. de Tour- toulon, sur Jacme P' le Conquérant, roi d'Aragon, seigneur de

' LÉOPOLD Delisle, dans le Bulletin hist. du Comité, 1887, p. 88.

2 Cartulaire de l'Université de Montpellier ^]iVih\ié sous les auspices du Conseil général des Facultés. Tome i" (1181-1400). Montpellier, impr. Ricard, 1890, in-4'' de xxxix-759 pp. et 5 pi.

3 Cf. Sixième Centenaire de l' Univernté de Montpellier, compte-rendu, discours, adresses, publiés par le Conseil général de l'Université (Mont- pellier, impr. Firmin et Montane, 1891, in-4° de 175 pp.) ; Henri RouzAUD, Les Fêtes du Vl" Centenaire de l'Université de Montpellier (Montpellier, Goulet; Paris, Masson, 1891, in-4o de vii-259 pp. et plus de 280 grav.) ; Revue des Langues romanes, tome XXXIV, 1890, pp. 125 à 185 et 189 à 208.

'* A Germain, Liber instrumentoru)n memorialium, Cartulaire des Guil- lems de Montpellier, publié d'après le manuscrit original, par la Société archéologique de Montpellier. Montpellier, impr. Martel, 1884-1886, in-4o de lxxii-850 pp.

62 DE L ENSEIGNEMENT PALEOGRAPHIQUE

Montpellier ', rédigés en grande partie d'après le dépôt des archives de la couronne d'Aragon, à Barcelone, sont pour témoigner, tout aussi bien que l'ouvrage plus récent de M. Lecoy de la Marche sur le royaume de Majorque % qu'il y a encore largement matière à écrire de beaux livres histo- riques sur le Midi,

Les habitudes d'investigation paléographique, qui ont fourni à M. Germain le principal de ses travaux sur l'histoire de la ville et de l'Université de Montpellier, ont d'ailleurs continué à être en honneur dans cette Faculté des Lettres. Pour ne parler que de l'histoire politique, vous connaîtrez bientôt, Messieurs les Etudiants, si vous ne les connaissez déjà, ces publications qui ont apporté une contribution si impor- tante et si remarquée, à l'histoire des États de Languedoc ', à l'histoire des relations de la France et de l'Italie *, et tout

1 Gh. de Tourtoulon, Jacme I" le Conquérant, roi d'Aragon, comte de Barcelone, seigneur de Montpellier, d'après les chroniques et les docu- ments inédits. Montpellier, Gras, 1863-1867, 2 vol. in-8°.

' A. Lecoy de la Marche, Les relations politiques de la France avec le royaume de Maj orque {îles Baléares, Roussillon, Montpellier, etc.). Paris, Ernest Leroux, 1892, 2 forts vol. in-S".

3 Les États de Languedoc et l'édit de Eéziers (1632), par P. Gachon, chargé d'un cours d'histoire à la Faculté des Lettres de Montpellier, docteur ès-lettres. Paris, Hachette, 1887, in-S» de xviii-301 pp. ; cf. l'Université de Montpellier, année, 21, 23 mai 1891, p. 202; etc.

* LÉON-G. PÉLissiER, ancien membre de l'Ecole française de Rome, chargé d'un cours complémentaire d'histoire à la Faculté des Lettres de Montpellier : Documents pour l'histoire de la domination fran- çaise daiis le Milanais (1499-1513) (Toulouse, Privât, 1891, 1 vol. in-8° de xxi-371 pp.; Bibliothèque méridionale, 2' série, tome I); Do- cuments annotés, 1885-1891, passim; Les préparatifs de l'entrée de Louis XII à Milan, d'après les documents des archives italiennes, avec les preuves, [Montpellier, imp. Firmin et Montane, 1891], in-16 de 55 pp. ; Les Souixes milanaises de l'histoire de Louis XII, trois re- gistres de lettres ducales de Louis XII aux archives de Mila?i (Paris, Le- roux, 1892, in-8° de 80 pp., extrait du Bulletin hist. et philol. du Co- mité des travaux historiques, 1892, pp. 110 à 188) ; La politique du marquis de Mantoue pendant la lutte de LouisXlI et de Ludovic Sforza (1498-1500), s. 1. n. d., in-8° [extrait des Annales de la Faculté des lettres de Bordeaux, année 1892, pp. 35 à 120] ; Le Traité d'alliance de Louis XII et de Philibert de Savoie en 1499 (Montpellier, Boehm, 1892, in-8°, extrait des Mémoires de la section des Lettres de l'Acadé-

DANS LES FACULTES DES LETTRES 6 3

récemment, à cet épisode de l'histoire générale de l'Europe, le débat du pape Clément V avec l'empereur Henri VII *. Je n'ai pas besoin d'y insister.

Inutile d'insister non plus sur les services rendus à l'en- semble de l'histoire des événements, des mœurs, des institu- tions, par les découvertes de textes, qui se sont faites aux précédents siècles, qui se font encore tous les jours à Paris et sur tous les points de la France. Sans la paléographie, tous ces textes resteraient ignorés.

C'est la paléographie qui a rendu possibles ces recueils grandioses, que nous pouvons opposer fièrement aux Monu- menta Germanix, les Historiens des Gaules et de la France, commencés par les Bénédictins, continués par l'Académie des inscriptions, —- les Historiens des Croisades, entrepris par l'Académie des inscriptions, la Collection de Documents iné- dits sur l'Histoire de France, publiée par les soins du Ministère de l'Instruction publique, les Registres des Papes, publiés par l'Ecole française de Rome, etc.

C'est de la paléographie que vivent également les impor- tantes collections de la Société de l'histoire de France, de la Société de l'Orient latin, et des courageuses Sociétés provin- ciales de la Gironde, du Poitou, de la Saintonge, de la Pi- cardie, de la Lorraine, etc.^, qui mettent au jour actuelle- ment les documents originaux de l'histoire de leur région.

Quelle part énorme est encore celle de la paléographie dans

mie de Montpellier, 2' série, tome I, 2, pp. 51 à 164) ; Documoits sur les 7-elations de Louis XII, de Ludovic Sforza et du Marquis de Mantoiie, de 1498 à 1500, tirés des archives de Mantoue, Modè?ie, Milan et Ve7iise (Paris, Leroux, 1893, iii-8° de 99 pp.; extrait du Bull. Jiist. du Comité, 1893, pp. 282 à 377).

1 Étude sur le manuscrit G. 1036 des archives départementales de la Lozère, pièces relatives au débat du pape Clément V avec l'empereur He?iri i II, par P. Gachon, professeur d'histoire à la Faculté des let- tres de Montpellier. Montpellier, impr. Martel, 1894, in-4° de XLiv- 79 pp. (Publication de la Société archéologique de Montpellier.)

2 Cf. R. DE Lasteyiue et Eug. Lefèvre-Pontalis, Bibliographie gé- nérale des travaux historiques et archéologiques, publiés par les Sociétés savantes de la France, dressée sous les auspices du Ministère de l'Ins- truction publique (Paris, imprimerie nationale, in-4'', en cours de publi- cation), passim.

6 4 DE l'enseignement PALÉOGRAPHIQUE

ces colossales entreprises des Acta sanctorum, de V Histoire littéraire de la France, du Gallia christiana !

II

Mais je m'attarde à prêcher les «historiens», alors que j'ai peut-être davantage le devoir d'évangéliser les spécialistes de l'histoire littéraire et de la philologie.

Eh bien! à vous aussi, Messieurs de l'agrégation des lettres et de l'agrégation de grammaire, je dirai : Sojez paléogra- phes ! car vous aussi, et tout autant que vos confrères d'his- toire, vous aurez à remonter aux sources, et vous aussi, tout comme eux, vous ne serez pas insensibles au plaisir d'être des trouveurs d'inédit.

Il est de tradition, chez certains amateurs du moyen âge, d'affirmer qu'il n'y a presque plus rien à découvrir en fait d'antiquité classique. Ne soyons pas si exclusifs, si nous tenons à être vrais. Non, l'antiquité classique n'a pas « li- vré à peu près tout ce que lui restait à donner à la science * . »

En ce qui concerne l'archéologie et l'épigraphie, les trou- vailles se succèdent absolument sans interruption. L'en- seignement donné ici même par «un des plus brillants élèves de l'École d'Athènes^ », vous tient au courant de ce que cha- que campagne de fouilles ajoute à nos connaissances sur l'histoire des arts et de la civilisation helléniques. D'autre part, les institutions et les mœurs de l'époque romaine et des premiers temps chrétiens sont de jour en jour mieux étudiés par MM. Edmond Le Blant, Héron de Villefosse, l'abbé Du- chesne, AUmer, Mowat, Gagnât, etc, ~ ces dignes succes- seurs et émules de Borghesi, de De Rossi, de Léon Renier et de Desjardins, et ces progrès ont régulièrement leur écho auprès de vous.

En ce qui concerne les œuvres littéraires, la besogne va

1 E. -Daniel Grand, Cours de paléogi-aphie delà Faculté des lettres de MoJitpellier (1889-1890), leçn}i d'ouverture, dans la Revue des Langues romanes, tome XXXII, année 1889, p. 583 ; tirage à part, p. 7.

2 Sur les travaux de M. Henri Lechat, cf. les Comptes rendus de rAcadémie des inscriptions, le Bulletiii de correspo7idance hellé?iiqzie, la Revue des études grecques, la Gazette des Beaux-Arts, etc., passim.

DANS LES FACULTES DES LETTRES 65

moins vite, d'abord parce qu'il y a déjà beaucoup plus de fait à proportion, mais surtout par suite du petit nombre des ou- vriers de bonne volonté qui existent chez nous à l'heure actuelle. Il j aurait pourtant encore de quoi occuper quantité de bras, je veux dire quantité d'intelligences, etlongtem[)S !

« Combien d'auteurs anciens attendent encore une édition critique ! Combien d'œuvres dont le texte n'a pas ôtc établi !

N'est-ce pas affaire aux paléographes ^ ? » N'est-ce pas affaire surtout aux paléographes français, alors que les paléographes étrangers savent si bien explorer nos bibliothè- ques, publier nos manuscrits, et se faire une notoriété en utili- sant nos richesses nationales ?

Tout récemment, le savant directeur du Catalogue général des manuscrite des /bibliothèques publiques de France, M.Ulysse Robert, a fait paraître à l'imprimerie nationale une édition paléographique de Phèdre ', qui « restera », en ce qui con- cerne le fabuliste latin, « la base de tous les travaux qui suivront» ^, et qui constitue un digne pendant à l'édition du Pentateuque de Lyon, publiée, il y a treize ans, parle même auteur *. Il ne vous sera sans doute pas donné à tous, Messieurs les Etudiants, d'arriver à d'aussi amples et aussi honorables résultats. Votre devoir n'en sera pas moins de travailler, dans la mesure de vos forces, à l'amélioration du texte des auteurs classiques, que nous possédons déjà, en en révisant les leçons d'après les manuscrits, en même temps que, toujours les manuscrits en main, vous en étudierez la

1 Maurice Prou, compte-rendu de la Leçon d'ouveyfwe du coins de paléographie de la Faculté des lettres de Montpelli'ir, de M. E.-Daniel Gi'and, dans la Bibliothèque de l'École des C/iartes, t. LI, 5" livr. septembre-octobre 1890, p. 528.

^ Les Fables de Phèdre, édition paléographique, publiée d'après le manuscrit Rosanbo, par Ulysse Robert. Paris, imp. nationale, 1893, gr. in de xlvi-188 pp. et 2 pi.

3 PaulLejay, dans le Bulletin critique, t. XV, n" du 15 octobre 1894, p. 393.

* Ulysse Robert, Pentateuchi versio latiiia antiquissima e codice Lug- dunensi. Paris, Firmin Didot, 1881, in 4o de cxliii-331 pp.

Cf. LÉopoLD Delisle, Notice sur un manuscrit de Lyon renfermant une ancienne version latine iJiédite de trois livres du Pentateuque , dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, tome XXXIX, 1878, pp. 421 à 431, avec un fac-simiie.

5

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t^ DE L ENSEIGNEMENT PALEOGRAFHIQUE

laûgue de très près, à l'exemple de ce qu'un professeur de cette Faculté a si magistralement fait en 1890, pour le chro- niqueur Grégoire de Tours *.

Mais pourquoi ne seriez-vous pas soutenus par une autre espérance? Pourquoi ne vous serait-il pas donné, à vous aussi, de pouvoir mettre au jour quelque œuvre nouvelle complète ou fragmentaire ? Pourquoi ne retrouverait-on pas, un beau matin, ce qui nous manque de Tite-Live, de Tacite et de tant d'autres? Rien ne s'oppose, ce me semble, à ce que la bonne étoile, qui a tant favorisé, il y a quelque soixante- quinze ans, le célèbre Angelo Mai', ne vous favorise quelque peu à votre tour.

L'an dernier, à l'occasion de la rentrée solennelle des Facultés, un de vos maîtres, qui vous a quittés depuis pour la Sorbonne, M. Puech, vous énumérait les dernières décou- vertes de textes grecs faites sur des papyrus égyptiens ^. Je n'ai pas besoin d'aller, jusqu'au British Muséum, cher- cher des exemples dans les ConsUtutionH d'Aristote et dans les mimes d'Hérondas ; il ne m'est pas même nécessaire de rappeler que c'est le Louvre qui nous a rendu, il y a quatre ou cinq ans, par la main deM.Eug. Revillout, l'un des plus charmants plaidoyers d'Hypéride. Un des hommes dont la Faculté des lettres de Montpellier a le plus le droit de s'honorer, le regretté Anatole Boucherie, a trouvé, à Mont- pellier même, dans la bibliothèque de l'Ecole de médecine, un palimpseste * contenant des fragments de Priscien et de Pompeius, le commentateur deDonat*, et aussi les Ép[j!.vivsù[ia.Ta

1 Le latin de Gréf/oire de Tours, par Max Bonnet, professeur de litté- rature latine à la Faculté des lettres de Montpellier (Paris, Hachette, 1890, in-8° de 787 pp.), cf. compte-rendu par J. Brenous, dans la Revue des Langues romanes, t. XXXIV, juillet-septembre 1890, pp. 439 à 444.

* Puech, Les Dernières découvertes de textes çjrecs iné'lits. Un mime d'Hérondas, dans le compte rendu de la Rentrée solennelle des Facultés et de i Ecole supérieure de pharmacie de Montpellier, le 3 novembre 1893, pp. 25 à 38.

3 Bibl. Ec. mcd. Montpellier, ms. 141.

* A. BoucHEBiE, le Palimpseste de Montpellier, dans les Notices et extraits des Manuscrits de la fiihliofhér/ue nationale et autres bifjliofhâ- fjues, publi';s par l'Institut de France, t. XXIII, 2" partie, pp. 245 à 275.

DANS LES FACUr.TES DES LETTRES

67

de Julius Pollux \ cette espèce de guide de la conversation grecque et romaine, suivi d'un vocabulaire par ordre de ma- tières, qui ont le double intérêt de nous faire mieux connaî- tre les méthodes employées dans l'antiquité pour l'étude des langues vivantes, et d'enrichir la lexicographie d'un grand nombre de formes ou d'acceptions qui ne se trouvent pas ailleurs. Ce dernier manuscrit est celui qui a fourni li M. Bou- cherie son ouvrage le plus considérable en matière de philo- logie classique ^ mais ce n'est pas le seul, il s'en faut de beau- coup, dont son esprit curieux, sagace et prudent, ait fait sor- tir des données nouvelles pour l'histoire de la langue latine durant les premiers siècles du moyen âge ^

Qui dira d'ailleurs tout le [)rofit qu'il y a encore à tirer de cette Bibliothèque de notre École de Médecine *, oîi est con- servée « une des collections de manuscrits les plus impor- tantes qui existent après celles des bibliothèques de la capi- tale s ? »

C'est spécialement à ceux d'entre vous. Messieurs, qui se sentent un goût particulier pour la philologie et l'histoire littéraire du moyen âge, que je recommanderai de se familia- riser avec l'instrument paléographique. « Tous les textes que. . . [les romanisants] étudient ne sont pas publiés, et. . . tous ceux qui sont publiés ne l'ont pas été avec une correc- tion parfaite ^ » Il y a, dans le domaine de la langue d'oui

* Bibl. Éc. méd. Montpellier, ms. 206.

2 A. Boucherie, Epp.r5V£ÛpiaTa [/.cet] y.v.Oriixepnri oiiùiy. de Julius Pollux, publiés pour la première fois dans les Notices et extraits des Manus- crits. ... t. XXIII, 2e partie, pp. 277 à 616.

3 Cf. T. (lisez : M. Max Bonnet), notice nécrologique sur Anatole Boucherie, dans la Revue de philologie, avril 1883, pp. 140-141; repro- duite dans la Revue des langues romanes, t. XXIII, mai 1883, pp. 256- 257.

4 Sur les manuscrits de la Bibliolhôque de l'Ecole de Médecine de Montpellier, cf. le Catalogue général des Manuscrits des Bibliothèques publiques des départements, publié sous les auspices du Ministère de l'Instruction publique, t. I (Paris, impr. nat., 1849, in-4°), pp. 281 à 477 et 697 à 830.

' Grand, dans la Revue des langues romanes, t. XXXIII, p. 586; ti- rage à part, p. 10.

* Gh.-V. Langlois, Leçon prononcée h l'ouverture de la conférence sur

-19 ^%m

66 DE L ENSEIGNEMENT PALEOGRAPHIQUE

langue de très près, à Texemple de ce qu'un professeur de cette Faculté a si magistralement fait en 1890, pour le chro- niqueur Grégoire de Tours *.

Mais pourquoi ne seriez-vous pas soutenus par une autre espérance? Pourquoi ne vous serait-il pas donné, à vous aussi, de pouvoir mettre au jour quelque œuvre nouvelle complète ou fragmentaire ? Pourquoi ne retrouverait-on pas, un beau matin, ce qui nous manque de Tite-Live, de Tacite et de tant d'autres? Rien ne s'oppose, ce me semble, à ce que la bonne étoile, qui a tant favorisé, il y a quelque soixante- quinze ans, le célèbre Angelo Mai, ne vous favorise quelque peu à votre tour.

L'an dernier, à l'occasion de la rentrée solennelle des Facultés, un de vos maîtres, qui vous a quittés depuis pour la Sorbonne, M, Puech, vous énumérait les dernières décou- vertes de textes grecs faites sur des papyrus égyptiens ^. Je n'ai pas besoin d'aller, jusqu'au British Muséum, cher- cher des exemples dans les Constitutions d'Aristote et dans les mimes d'Hérondas ; il ne m'est pas même nécessaire de rappeler que c'est le Louvre qui nous a rendu, il y a quatre ou cinq ans, par la main de M. Eug. Revillout, l'un des plus charmants plaidoyers d'Hypéride. Un des hommes dont la Faculté des lettres de Montpellier a le plus le droit de s'honorer, le regretté Anatole Boucherie, a trouvé, à Mont- pellier même, dans la bibliothèque de l'École de médecine, un palimpseste* contenant des fragments de Priscien et de Pompeius, le commentateur deDonat*, et aussi les Epu.n-Dixjit.xrtx.

* Le latin de Grégoire de Tours, par Max Bonnet, professeur de litté- rature latine à la Faculté des lettres de Montpellier (Paris, Hachette, 1890, in-8° de 787 pp.), cf. compte-rendu par J. Brenous, dans la Revue des Laiigues romanes, t. XXXIV, juillet-septembre 1890, pp. 439 à 444.

2 PuECH, Les Dernières découvertes de textes grecs inédits. Un mime d'Hérondas, dans le compte rendu de la Rentrée solennelle des Facultés et de V Ecole supérieure de pharmacie de Montpellier, le 3 novembre 1893, pp. 25 à 38.

3 Bibl. Ec. méd. Montpellier, ms. 141.

* A. Boucherie, le Palimpseste de Mojitpellier, dans les Notices et extraits des Manuscrits de la liibliothèque nationale et autres bifjliotliè- gues, publiés par l'Institut de France, t. XXIII, 2' partie, pp. 245 à 275.

DANS LES FACUr,TES DES LETTRES 67

de Julius Pollux \ cette espèce de guide de la conversation grecque et romaine, suivi d'un vocabulaire par ordre de ma- tières, qui ont le double intérêt de nous faire mieux connaî- tre les méthodes employées dans l'antiquité pour l'étude des langues vivantes, et d'enrichir la lexicographie d'un grand nombre de formes ou d'acceptions qui ne se trouvent pas ailleurs. Ce dernier manuscrit est celui qui a fourni ù M. Bou- cherie son ouvrage le plus considérable en matière de philo- logie classique ^, mais ce n'est pas le seul, il s'en faut de beau- coup, dont son esprit curieux, sagace et prudent, ait fait sor- tir des données nouvelles pour Tlastoire de la langue latine durant les premiers siècles du moyen âge ^.

Qui dira d'aillt'urs tout le profit qu'il y a encore à tirer de cette Bibliothèque de notre École de Médecine*, est con- servée « une des collections de manuscrits les plus impor- tantes qui existent après celles des bibliothèques de la capi- tale ^ ? »

C'est spécialement à ceux d'entre vous, Messieurs, qui se sentent un goût particulier pour la philologie et Thistoire littéraire du moyen âge, que je recommanderai de se familia- riser avec l'instrument paléographique. « Tous les textes que. . . [les romanisants] étudient ne sont pas publiés, et. . . tous ceux qui sont publiés ne l'ont pas été avec une correc- tion parfaite ®. » Il y a, dans le domaine de la langue d'oui

' BibL Éc. méd. Montpellier, ms. 306.

2 A. Boucherie, Epi^-nveitiiara. [-/ai] v.y.On^spt'JTi b^izdta de Julius Poilus, publiés pour la première fois dans les Notices et extraits des Manus- crits. ... t. XXIII, 2e partie, pp. 277 à 616.

s Cf. T. (lisez : M. Max Bonnet), notice nécrologique sur Anatole Boucherie, dans la Revue de philologie., avril 1883, pp. 140-141 ; repro- duite dans la Revue des langues romanes, t. XXIII, mai 1883, pp. 256- 257.

4 Sur les manuscrits de la Bibliothèque de l'École de Médecine de Montpellier, cf. le Catalogue général des Manuscrits des Bibliothèques publiques des départements., publié soufe les auspices du Ministère de l'Instruction publique, t. I (Paris, impr. nat., 1849, in-4°), pp. 281 à 477 et 697 à 830.

' Grand, dans la Revue des langues romanes, t. XXXIII, p. 586; ti- rage à part, p. 10.

^ Ch.-V. Langlois, Leçon prononcée n l'ouverture rie la conférence sur

68 DE l'enseignement PALEOGRAPHIQUE

et de la langue d'oc, encore plus de vérifications à faire et aussi encore plus de chances de découvertes que dans le do- maine de Tantiquité classique. Et c'est pourquoi, huit ans avant que M. Ch.-V. Langlois n'inaugurât officiellement à Montpellier une conférence de sciences auxiliaires, dès 1879, M. Boucherie avait officieusement, spontanément, fait à la paléographie une place annexe à côté de son enseignement de la philologie romane.

A l'heure actuelle, il y a un avenir certain réservé à ceux qui feront leur spécialité de notre langue et de notre littéra- ture du moyen âge. (Quelques-uns de vos camarades parais- sent déjà s'en être aperçus). L'enseignement supérieur abesoin de sujets dans cette branche^ et ceux-là d'entre vous seront des gens avisés, qui sauront profiter des ressources, in- contestablement uniques en province, que vous ofi're, pour cette partie, l'enseignement de la Faculté des lettres de Montpellier.

N'est-ce pas aussi pour vous un avantage bien précieux que le voisinage des six cents manuscrits de l'École de Mé- decine? La langue et l'histoire littéraire de la France au moyen âge, la langue d'oui, tout au moins, n'y sont pas moins bien représentées que la langue et l'histoire littéraire de l'antiquité classique. Les oeuvres marquantes appartenant aux diverses littératures médiévales, qui en ont été tirées jusqu'ici, forment déjà une très belle série, un véritable Thésaurus anecdotorum montpelliérain, auquel restera attaché, au premier rang, un nom particulièrement cher et à cette ville et à cette Faculté, je veux dire celui de l'éditeur du Pseudo-Turpin, à'Il Fiore et de Maugis d'Aigremont^.

les sciences auxiliaires de l'histoire du moyen âge, à la Faculté des let- tres de Montpellier, le 15 décembre 1886, dans la Revue internatio- nale de l'Enseignement^ t. XIII, p. 240.

1 On peut regretter que l'École des Chartes ne se préoccupe pas da- vantage de fournir des philologues à l'Université, alors qu'elle a en ce moment si peu de débouchés à offrir à ses archivistes-paléographes. Il est vrai que l'École des Chartes n'a pas à s'inquiéter de former des professeurs. N'importe, il y aurait utilité, à l'heure actuelle, pour un certain nombre de jeunes chartistes, à suivre la même voie que MM. Léon Clédat, Antoine Thomas et Ernest Langlois.

2 Ferdinand Gastets, doyen de la Faculté des lettres et maire de la

DANS LES FACULTES DES LETTRES 69

Utilisez les bibliothèques et les archives de Montpellier, Messieurs, pendant que cela vous est facile. Qui sait si plus tard il vous sera donné d'y revenir autaut que vous pourrez le désirer?

Plus tard, quelle que soit la ville du Midi oî; vous soyez amenés à planter votre tente, vous aurez toujours, à côté de vous, quelques dépôts d'archives. Explorez-les avec la préoc- cupation du linguistique. « Les archives méridionales ont été moins fouillées que celles du Nord, à cause de leur éloigne- ment de Paris et surtout à cause de la différence de langue '.» Le Petit Thalamus de Montpellier^, le Cartulaire municipal de Limoges^ et le Livre de l'Èipermer de Milhau*, ont plus

ville de Montpellier: Turpini Historia Karoli Magni et Rothotandi, texte revu et complété d'après [les] sept manuscrits [de Montpellier]. Montpellier, 1880, in-S" de xii-92 pages (Publications spéciales de la Société des langues romanes, VII) ;

// Flore, poème italien du XIII° siècle en 232 sonnets, imité du Roman de la Rose, par Durante, texte inédit publié avec fac-similé, introduc- tion et notes, Montpellier, 1881, in-8° de xxiv-i84 pages et une pi. (Publications spéciales de la Société des langues romanes, IX); cf. « Il Flore » et ses antiques, dans la Revue des langues romanes^ t. XXXV, avril-juin 1891, p. 307 à 316 ;

Maugls d'Algremont, cJianson de geste, texte publié d'après le manus- crit de Peterhouse et complété à l'aide des manuscrits de Paris et de Montpellier, Montpellier, 1893, in-S" de 416 pages, extrait de la Revue des langues romanes, t. XXXVI, janvier-aoôt 1892, pp. 1 à 416.

1 Boucherie, l'Enseignement de la philologie romane en France, leçon d'ouverture des conférences de philologie romane faite à la Faculté des lettres de Montpellier, le 16 novembre 1878, dans la Revue des lan- gues romanes, série, t. VI, p. 217.

2 Le Petit Thalamus de Montpellier publié pour la première fois d'après les manuscrits originaux par la Société archéologique de Mont- pellier. — Montpellier, 1836-1840, in-4° de lxix-653 pages.

Il y a lieu d'espérer que, d'ici quelque temps, M. Ghabaneau nous donnera une édition définitive de ce texte important.

3 Archives municipales de Limoges, AA. 1. (cf. Antoine Thomas, Inventaire sommaire des archives communales de Limoges antérieures à 1790, pp. 1-2. Ce manuscrit, d'un intérêt philologique considérablci sera publié par M. Ghabaneau, dans la Revue des .langues romanes de 1895. L'impression du texte (258 pages in-8°) est à l'heure actuelle complètement terminée.

* L. GoNSTANS, le Livre de l'Épervler, Cartulaire de la commune de Millau [Aveyron], suivi d'autres documents relatifs au Rouergue, publiés

70 DE L ENSEIGNEMENT PALEOGRAPHIQUE

d'un frère digne d'attirer votre attention. Et combien d'au- tres morceaux de moindre envergure, dont vous pourrez, si vous le voulez, tirer un parti intéressant ! Les archives vous permettront notamment de caractériser ces anciens dialectes, dont la mode d'aujourd'hui, une mode qui passera, es- saie de diminuer l'importance, et dont la réelle vitalité vous apparaîtra dans les chartes des anciennes communautés d'habitants et dans les minutes des notaires, La paléo- graphie, qui vous aura ouvert l'accès de ces dépôts si incom- plètement explorés, vous permettra de discerner du premier coup d'œil si le registre ou le simple feuillet volant, que l'im- prévu met entre vos mains, est un morceau de valeur ou in- signifiant.

Je viens de vous signaler les anciennes archives des notai- res ; les archives des familles contiennent, elles aussi, bien souvent des pièces curieuses pour la philologie comme pour l'histoire. C'est de ces deux sources que proviennent les docu- ments en langue d'oc du pajs de Saint-Pons, qui s'impriment en ce moment à Montpellier *^ et dont le pendant serait utile pour beaucoup d'arrondissements du Midi.

Faites attention aux fragments de parchemin, utilisés dans les anciennes reliures. L'histoire politique et l'histoire litté- raire ont rencontré bien des textes précieux. A Gand, en 1887, M. Ferd. Vanderhaeghen a mis la main, dans ces conditions, sur un document considérable pour la littérature provençale, qui a été déterminé et publié par M. A. Scheler - :

avec une introduction, un glossaire et une table de noms propres. Montpellier, 1882, in-8° de xvi-316 pages (Publications spéciales de la Société des langues romanes, XI).

1 Le livre des franchises et libertés des habitans de Saint-Po7is et au- tres documents en langue d'oc de Saint-Pons et de la Salvetat (1442- 1600), publiés avec des notes et un glossaire, par Camille Chabaneau (Montpellier, Goulet, 1895, in-4<'), tirage à part des Textes en langue d'oc du pays de Saint-Pons^ qui forment Tappendice (pp. 85 et suiv.), de l'in- ventaire-sommaire des archives communales de Saint-Pons. (En ce mo- ment sous presse, à Montpellier, impr. Ricard.)

2 Aigar et Maurin, fragments d'une chanson de geste provençale in- cojuiue, publics, d'après un manuscrit récemment découvert à Gand, par Auguste Scheler, bibliothécaire du Roi. Bruxelles, Olivier, 1887, in-S" de 63 pp.

DANS LES FACULTES DES LETTRES 71

deux fragments de la chanson de geste à''Aigar et Maurin, à la- quelle Bertrand de Bornfait allusion dans une de ses poésies'.

C'est dans des conditions identiques que, plus récemment, ont été découverts, par M. Paul Guillaume, archiviste des Hautes-Alpes, un fragment d'une traduction provençale du Poman de Merlin, a trouvaille des plus intéressantes ^, « par M. Pierre Vidal, bibliothécaire de la ville de Perpignan, un curieux morceau de chansonnier, également en langue d'oc ^, et par M. Charles Revillout, pi'ofesseur honoraire de cette Faculté, deux feuillets de Girart de Rossillon, notre plus belle chanson de geste après le Roland ^.

Les archives d'ailleurs ne contiennent pas que des textes administratifs. Dans les Hautes-Alpes, les archives com- munales de trois villages du canton de Briançon (Puy-Saint- André, Puj-Saint-Pierre et Névache), ont fourni à eux seuls cinq importants mystères en langue vulgaire de la fin du moyen âge ^ : en 1865, le Mystère de Saint-Pierre et Saint-Paul ^ et le Mystère de Saint- Pons '' ; en 1878, le Mystère de Saint-

' Antoine Thomas, Poésies complètes de Bertrand de Born (Toulouse Privât, 1888), p. 105.

' C. Chj^baneau, Fragme?its d'une traduction provençale du Roman de Merlin, dans la Revue des langues romanes, t. XXII, septembre et no- vembre 1882, pp. 105 à 115 et 237 à 242.

3 G. Chabaneau, Fragment d'un chansonnier provençal, dans la Re- vue des langues romanes, t. XXXV, 1891, pp. 88 à 9i.

* C. Chabaneau, Fragments d'un manuscrit de Girart de Rossillon, dans la Revue des langues romanes, t. XXXIII, pp. 133 à 137.

s Deux de ces mystères ont paru dans la Revue des langues romanes.

6 Découvert en juin 1865 à Puy-Saint-Pierre, par M. Bing, archiviste des Hautes-Alpes ; publié en 1887, par M. l'abbé Paul Guillaume, archiviste des Hautes-Alpes, sous les auspices de la Société d'études des Hautes Alpes: Cf. Paul Guillaume, Istoria Pétri et Pauli, mystère en langue provençale du XV^ siècle (Gap, 1887, in-S" de xx-236 pp.).

■^ Découvert en juin 1865 à Puy-Saint-Pierre, par M. Bing; publié en 1887-1888, par M. Fabbé Paul Guillaume : cf. Paul Guillaume, Istorio de Sanct Poncz, dans la Revue des langues romanes, t. XXXI, 1887, juillet-septembre, pp. 317 à 420, et octobre-décembre, pp. 461 à 553; tome XXXII, 1888, janvier, pp. 5 à 24, et mai-juin, p. 250 à 285; tiré à part, sous ce titre : Istorio de Sanct Poncz, mystère en langue provençale du XV^ siècle, publié d'après un manuscrit de l'époque (Gap et Paris, 1888, in-S" de xv-243 pp.).

72 DE L ENSEIGNEMENT PALEOGRAPHIQUE

André ', 1881, le Mystère de Saint-Eustache ^, et le Mystère de Saint- Antoine de Viennois^, soit plus de la moitié des huit pièces, qui composent actuellement le répertoire du théâtre provençal ancien *.

Pour vous citer des exemples plus voisins de nous, aux archives départementales de l'Hérault, il existe un comput en vers provençaux, du XIIP siècle^ ; dans l'arrondisssement de Saint-Pons, à la mairie de Cessenon, j'ai moi-même rencon- tré au milieu de chartes municipales et de pièces de procédure

1 Découvert en 1878 à Puy-Saint-André, par M. l'abbé Fazy, alors curé de Saint-Ghafrey ; publié en 1883, par M. l'abbé Fazy, sous ce titre : le Mystère de Saint-André, par Marcellm Richard, 1512 (Aix-en- Provence, imprimerie provençale, in-8° de 146 pp.) Cf. compte rendu de cette publication, par M. l'abbé Paul Guillaume, dans le Bul- letin de la Société d'études des Hautes- Alpes, 1883, pp. 505 à 516; l'Édition du Mystère de SaiM- André, réponse au compte rendu de M. Vabbé Guillaume, archiviste des Hautes- Alpes et laicréat de l'Athé- née de Forcalquier, par M. l'abbé J. Fazy, curé à Letret (Gap, Richaud, s. d. [mars 1884] in-8° de 13 pp.): Compte rendu critique de cette réponse, par Paul Guillaume dans le Bulletin Soc. étud. Hautes-Alpes, avril-juin 1884, pp. 241 à 265, avec un fac-similé ; tiré à part, in-8° de 15 pp.

2 Découvert en juin 1881 au Puy-Saint-Pierre, par l'abbé Paul Guil- laume ; publié par lui en 1882 : cf. Paul Guillaume, le Mystère de saint Euslache, dans la Revue des langues romanes, t. XXI, mars, pp. 105 à 122 ; juin, pp. 290 à 301 ; t. XXII, juillet, pp. 5 à 19 ; août, pp. 53 à 70 ; octobre, pp. 180 à 199; novembre, pp. 209 à 237; tiré à part, 1883, in-8'' de 115 pp.; 2" édition, suivie d'une traduction fran- çaise, 1891, in-8o de 161 pp.

3 Découvert en octobre 1881, dans les archives de Névache, par M. l'abbé Paul Guillaume, publié par lui en 1884, sous les auspices de la Société d'études des Hautes-Alpes : Cf. Paul Guillaume, le Mys- tère de Sa?it Anthoni de Viennes, publié d'après une copie de l'an 1506 (Gap, 1884, in-8° de cxx-224 pp. et 2 fac-similé).

■i Cf. sur ces diverses trouvailles, la Revue des langues romanes, tome XXXII, pp. 276-277, l'introduction du tirage à part de Vfstorio de Sanct Poncz, pp. v-vi, et le Rapport de l'archiviste départemental, dans le volume du Conseil général des Hautes-Alpes, session d'août 1882, rapports des chefs de service, p. 111.

5 M. Ghabaneau en a donné l'édition définitive en 1881, dans la Re- vue des Langues romayies, tome XIX, pp. 157 à 179 ; tiré à part : Comput en vers provençaux:, publié, traduit et annoté (1881, in-S» de 28 pages).

DANS LES FACULTES DES LETTRES 7 3

en désordre, une œuvre du célèbre spéculateur du XIIP siè- cle, Guillaume Durand, que j'ai tout lieu de croire inédite'.

Au surplus, d'une façon générale, tenez pour certain que partout vous chercherez, vous trouverez. Il y a des dé- couvertes à faire, même à la Bibliothèque nationale. Témoin ce Roman de Galerent^, œuvre d'une valeur littéraire vrai- ment supérieure, et qui était resté, « non seulement inédit, mais encore absolument inconnu », jusqu'en 1877, époque M. Boucherie eut la chance de le rencontrer, dans un ma- nuscrit mentionné au catalogue sous ce titre : « Histoire de Bretagne en vers.» Cette trouvaille, «dans le lieu du monde il devait le moins, semble-t-il, s'attendre à une pareille bonne fortune», fut une des dernières et des plus vives joies de philologue du vaillant professeur montpelliérain ^. Je vous ai déjà cité plus d'une fois, Messieurs, le nom de Bou- cherie, et ce n'est pas seulement parce que je suis heureux de pouvoir à mon tour rendre hommage à sa mémoire. Bou- cherie est une des plus belles figures d'érudits que notre vieille ville universitaire puisse offrir à votre admiration et à votre imitation *. En même temps, l'ensemble de son œuvre constitue l'un des meilleurs exemples que Ton puisse citer à Montpellier, des services que la paléographie est ap- pelée à rendre à la philologie et à l'histoire littéraire, pour la période romane aussi bien que pour la période classique.

A côté de Boucherie, j'aurais voulu, à maintes reprises déjà,

' Cf. Jos. Berthelé, Rappoi't sur le service des archives départemen- tales, communales et hospitalières du département de l'Hérault, durant l'exercice 1893-1894, dans le volume du Conseil général de l'Hérault, session d'août 1894, rapports des chefs de service, p. 131.

* Le Roman de Gâtèrent, comte de Bretagne, par le trouvère Renaut, publié pour la première fois d'après le manuscrit unique de la Biblio- thèque nationale, par Anatole Boucherie. Montpellier, 1888, in-S" de xv-220 pp. (Publications spéciales de la Société des Langues roma- nes, XIV).

3 Chabaneau, introduction placée en tête de l'édition du Roman de Galerent, pp. vu et viii.

* Sur la vie et les travaux de M. A. Boucherie, cf. la Revue des Layigues romanes, tome XXIII (3" série, tome IX), avril et mai 1883, pp. 195 à 208 et pp. 256-257. Son portrait a été donné en tête de l'é- dition du Roman de Galerent.

74 DE L ENSEICiiNEMENT PALEOGRAPHIQUE

VOUS proposer l'exemple de celui qui fut son meilleur ami, de celui qui porte si dignement ici le drapeau de la langue d'oc, depuis le jour Montpellier, par une faveur insigne, fut dotée de trois chaires que, jusque-là(1878), Paris avait été seul à posséder. -- Mais je sais que la modestie des vivants a des exigeances qu'il convient de respecter. Je tiens, au moins, Messieurs, à saluer respectueusement au passage l'au- teur àe\di Conjugaison française^ et de la Grammait^e limou- sine^, le re])résentaint de V Institut de France dans cette Fa- culté des lettres^, le maître éminent qui personnifie l'Ecole montpelliéraine de philologie romane.

Jos. Berthelé. (A suivre.)

Camille Ghabaneau, Histoire et théorie de la Conjugaison fran- çaise, — dans le Bulletin de la Société archéologique et historique de la Charente, 4" série, tome V, année 1867 (Angoulème, in-8', 1868), pp. 405 et suiv. ; tiré à part (Paris, Franck, 1868, in-S" de 135 pp.).

Nouvelle édition revue et augmentée (Paris, Wieweg, 1878, in-S» de 137 pp.) : prix Archon-Despérouses de l'Académie française en 1879 (cf. Académie française, séance publique annuelle du jeudi 7 août 1879, Rapport de M. Camille Doucet sur les concours de l'amiée 1879, Paris, Didot, in-4°, p. 20).

2 Camille Chabaneau, Grammaire limousine, dans la Revue des Langues romanes, tome II, année 1871, pp. 167 à 222-, t. III, 1872, pp. 369 à 381; t, IV, 1873, pp. 62 à 79, 407 à 423 et 650 à 670; t. V, 1S7Î, pp. 171 à 196 et 435 à 481 ; t. VI, 1874, pp. 171 à 205 et 462 à 475; t. VII, 1875, pp. 145 à 178; t. VIII, 1875, pp. 159 à 208; t. XI, 1877, pp. 13 à ; tiré à part sous ce titre : Grammaire limousine, phonétique et parties du discours (Paris, Maisonneuve et Cie, 1876, 1 vol. in-8'' de 384 pp.)

3 Cf. la Revue des Langues romanes, tome XXX, 1886, pp. 256 et 314.

LA LEGENDE DE BOILEAU

( Suite )

§ 5. PRÉSENTATION DE BOILEAU A LOUIS XIV. LA PENSION ET LE

PRIVILÈGE (1674).

A la fin de 1673, Boileau, qui possédait à la cour tant d'amis enthousiastes : le duc de Vivonne et ses deux sœurs, Mesdames de Thianges et de Montespan, sans compter le chi- rurgien Félix, son frère Pujmorin et peut-être aussi Racine, pouvait mettre Louis XIV lui-même au nombre de ses plus chauds partisans. C'était beaucoup incontestablement ; ce n'é- tait pas assez pourtant, car le pas difficile n'avait pas été, franchi : la chambre du Roi ne lui avait pas encore été ou- verte. La Fontaine, qui ne fut jamais présenté, écrivait plus tard, en s'adressant à Madame de Thianges:

Chacun attend sa gloire ainsi que sa fortune

Du suffrage de Saint-Germain, Le maître y peut beaucoup ; il sert de règle aux autres,

Comme maître premièrement, Puis, comme ayant un sens meilleur que tous les nôtres : Qui voudra l'éprouver obtienne seulement

Que le roi lui parle un moment '.

Boileau ne l'avait point encore obtenu et, faute de cet hon- neur, il n'était encore, pour employer l'expression de La Fon- taine, qu'un auteur de Paris. Ce qui le désolait, c'est que sa fameuse épître iv, loin de réunir tous les suflTrages, était criti- quée par de bons juges. Pendant les vacances de 1672, se trouvant à Bâville, chez le premier président de Lamoignon, il avait chargé le P. Rapin d'envojer son oeuvre au célèbre Bussy-Rabutin, alors exilé dans ses terres de Bourgogne. Le vaniteux grand seigneur fit faire par le père jésuite une ré-

' Épître à Madame de Thianges, 1680, Œuvres de La Fontaine, éd. Lefebvre, 1838, t. II, p. 493. Épître XIV.

76 LA LEGENDE DE BOILEAU

ponse honnête à ce compliment. Mais vers le même temps il ne se gênait pas pour se moquer agréablement, dans une lettre à Corbinelli , de ce qu'il y avait dans le pas- sage du Rhin de factice et d'apprêté. « Vous me demandez, écrivait-il, comment je feroissi j'étois l'historien du Roi, pour persuaderàla postérité les merveilles de sa campagne; je dirois la chose uniment, et sans faire tant de façons qui, d'ordinaire, sont suspectes de fausseté, ou au moins d'exagération, et je ne ferois pas comme Despréaux qui, dans une épître qu'il adresse au Roi, fait une fable des actions de sa campagne, parce que, dit-il, elles sont si extraordinaires, qu'elles ont déjà un air de fable '. » Il parait que, ne se bornant point à cette critique fine et spirituelle, mais bénigne, au moins dans la forme, il adressait à un autre de ses amis une « lettre sanglante, pleine de plaisanteries », contre l'épître. L'on di- sait même, que plus audacieux encore et sans crainte de léser la majesté royale, il avait mis sous le vers de la fin :

Je t'attends dans deux ans aux bords de l'Hellespont,

cette pasquinade irrévérencieuse : Ta7'are, pompon ^ Bussy ne

s'en était ouvert qu'à quelques correspondants, mais le secret fut mal gardé. Si bien qu'à son retour à Paris, Boileau trouva mille gens venant lui dire qu'une lettre de Bussy-Rabutin contre lui courait le monde. Le satirique faisait parade d'une grande égalité d'âme à l'égard de ses censeurs; il était même as- sez indifférent en réalité aux injures de Linière ou de Cotin. Mais la critique de Bussy lui tenait à cœur ; il résolut de s'en venger, rapporte Brossette, et il dir, son dessein à quel- ques personnes par le moyen desquelles M. de Bussy en fut informé. « Ce comte, ajoute le commentateur, prit adroite- ment les devants pour prévenir la satire. Dans cette vue, le 10 d'avril 1(573, il écrivit séparément au P. Rapin, et au comte de Limoges, tous deux amis de M. Despréaux, pour les prier de voir le poète et de le détourner de cette entreprise^. » On dirait, à lire ce récit, que Bussy, ce médisant redoutable,

1 Lettre de Bussy à M. de Corbinelti, à Bussy, le 24 octobre 1672.

2 Lettre du comte de Limoges à Bussy, 26 avril 1673.

' Brossette, Comment, sur le dernier vers de l' Epître IV.

LA LEGENDE DE BOILEAU 77

eût eu peur d'un tel advet'saire '. C'est possible après tout. Ainsi que l'a dit Régnier et que Boileau devait le répéter plus tard aux journalistes de Trévoux :

« Corsaires à corsaires, L'un l'autre s'attaquant, ne font pas leurs affaires ^. »

Mais, s'il eut peur, le ton hautain et méprisant de sa lettre au P. Rapin ne le témoigne certainement pas : « J'ai de la peine à croire qu'un homme comme lui soit assez fol pour perdre le respect qu'il me doit et pour s'exposer aux suites fâcheuses d'une pareille affaire ; cependant, comme il peut être enflé du succès de ses satires impunies, qu'il pourroit bien ne pas sçavoir la différence qu'il y a de moi aux gens dont il a parlé, ou croire que mon absence donne lieu de tout entreprendre, j'ai crû qu'il étoit de la prudence d'un hom- me sage d'essayer à détourner les choses qui lui pourroient donner du chagrin et les porter à des extrémités. J'ai toujours, ajoutait-il ensuite, foi^t estimé l'action de Vardes, qui, sachant qu'un homme comme Despréaux avoit écrit quel- que chose contre lui, lui fit couper le nez ^. » Il est probable que ni Rapin, ni même le comte de Limoges ne parlèrent de cette menace sauvage ; Bussj, du reste, ne fut pas réduit à l'extrémité de couper le nez d'un grand poète. Celui-ci ne s'exposa pas à cette mésaventure grotesque ; il expliqua froi- dement ses griefs aux mandataires du comte, se plaignit de la joie que les prétendues critiques de Rabutin avaient causée à ses ennemis, montra une pièce manuscrite de Linière, dans laquelle ce dernier, après avoir dit contre lui cent choses offensantes, ajoutait que M. de Bussy en disait bien d'autres plus fortes ; il parla, en outre, des choses contre le roi que

1 Boileau le sut et se disposait à lui répondre lorsque Bussy-Rabutin qui redoutait cet adversaire, fit faire quelques démarches auprès de lui par le P. Rapin, et le comte de Limoges. Monmerqué, Lettres de Sévigné, t. III, p. 49, note a.

* Régnier, Sat. XII. CEuvres de Boileau, t. II, p. 472, Èpigramme» XXXV.

3 Lettre de Bussy au P. Rapin du 10 avril 1673. Supplément aux mémoires et lettres de M. le comte de Bussy-Rabutin, seconde partie, p. 198 et 199.

7 8 LA LEGENDE DE BOILEAU

l'on attribuait au comte, et se défendit d'avoir songé à écrire lui-même une satire contre l'exilé. Il avouait seulement avoir eu l'intention de répondre par un ouvrage d'esprit justificatif à un ouvrage qui avait critiqué le sien, ne fût-ce que pour avoir l'honneur d'entrer en lice contre un tel combattant. Mais quand même Rabutin aurait dit pis que pendre de lui, il étoit trop juste et trop honnête homme, pour ne pas toujours le fort estimer, et par conséquent pour dire quelque chose qui pût lui déplaire *. » La conclusion de ces pourparlers fut un échange de compliments entre le satirique et le grand seigneur. Boileau commence le 25 mai 1673; l'irascible Rabutin lui répond le 30. Il ne songeait plus à couper le nez du poète. Celui-ci l'avait appelé l'homme le plus poli de la cour, et l'autre lui rendait sa louange en lui disant : « J'ai remarqué dans vos ouvrages un air d'honnête homme que j'ai encore estimé plus que tout le restée » Un tel aveu, sous une telle plume, ne constituait-il pas pour Despréaux des lettres de naturalisation dans la société polie ?

Cette correspondance s'échangeait au printemps de 1673. Cependant la guerre de Hollande continuait; le roi faisait une campagne dans les Pajs-Bas et ne rentrait à Saint-Germain que le 20 octobre. Vers le même temps, M"^ de Sévigné revenait de Provence, après un long voyage de quatre semaines, pendant lequel elle avait visité ses terres de Bourgogne et son château de Bourbilly. Quand elle arrive à Pans, l'une des premières choses qu'elle entend répéter, c'est un bon mot de Despréaux. Un de ses amis, serviteur de la maison de Condé, Gourville, avait emmené le satirique à Tournay, pour y rendre visite à M. le prince, qui commandait alors l'armée de F'iandre. Pauvre armée, formée seulement de quatorze bataillons de nouvelle levée, mal instruits et sans expérience de la guerre, et dont le chef écrivait à Louvois : « Vous n'aurez pas de peine à croire qu'on a de méchantes heures quand la réputa-

' Lettre du comte de Limoges à Bussy, à Paris, ce 26 avril 1673, Supplément aux mémoires et lettres de M. le comte de Bussy -Rabutin, seconde partie, p. 199 et 200.

2 Ces lettres sont rapportées dans la Remarque de Brossette sur le vers dernier de VÉpitre IV, t. 1, p. 214 et 215.

LA LEGENDE OK BOILEAU 79

tion d'un liomme roule sur des troupes comme celles-là. ' » Condé voulut cependant faire voir cette piteuse armée à son visiteur: bien! qu'en dites-vous, lui dit-il? Mon- seigneur, lui répondit Despréaux, je crois qu'elle sera fort bonne quand elle sera majeure. C'est, ajoute M™° de Sévigné, que le plus âgé n'a pas dix-huit ans. Le mot est joli, sans doute, mais l'épigramme était une flatterie pour Condé. Ne résumait-elle pas d'une façon pittoresque le sentiment même du prince ^?

Boileau commençait donc à prendre dans le monde l'état d'homme important. On le recevait chez les seigneurs et chez les altesses. Ses bons mots étaient colportés de bouche en bouche ; on craignait son esprit, mais l'on recherchait son commerce. «Vos ennemis même, lui écrivaitBussj ^ vous ac- cordent leur estime dans leur cœur, s'ils ne sont pas les plus sottes gens du monde. » Dans son désir de se l'éconcilier tout à fait avec le satirique, Rabutin va loin peut-être. Tous les ennemis de Boileau ne l'estimaient pas. Le comte bourgui- gnon lui-même nous l'atteste. N'écrivait-il pas au mois d'oc- tobre 1673 : (( M™^ de Scudéry m'étant venue voir me dit en- tre autres nouvelles, qu'il y avait deux ou trois jours que le duc de Montausier, parlant à Vineuil de Despréaux, lui avoit dit que c'était un pendart qui avoit choqué mille gens dans ses satyres, mais qu'à la vérité jamais homme n'avoit fait de plus beaux vers que lui et qu'il le fallait envoyer aux galères avec une couronne de laurier sur sa tête *. » Vineuil, ajou- tait M""^ de Scudéry, avait redit le propos ; Despréaux l'avait

' G. Rousset, Histoire de Louvois, ch. VI, p. 485.

2 Gourville se rendit à Tournay, se trouvait le prince de Gondé, vers ia fin de seplembre. Il fut retenu par M. le duc {Mémoires de Gourville, coll. Petitot, série, t. LU, p. 462), et ne revint qu'au mois de novembre avec les deux princes {Lettre de A/"° de Sévigné du 17 no- vembre). Mais Despi'éaux revint beaucoup plus tôt.

3 Lettre du 30 mai 1673, rapportée par Brossette. Convn. sur l'Épi- tre IV, vers dern., t. I, p. 215.

* Vineuil était de race bourgeoise, frère du président Ardier. Il était secrétaire du Roi, avait l'esprit satirique et se fit l'année suivante, exiler à Saumur pour avoir mal parlé de son maître V. Tallemant, t. IV, p. 331. M-"° de Sévigné, t. IV, p. 136, 167, 169, 172, 188. On l'appelait à la Cour M. le marquis de Vineuil.

80 I.A LEGENDE DE BON, EAU

SU, avait menacé de s'en venger, « disant qu'il avoit vingt ri- mes plus fortes les unes que les autres *. » Boileau, nous l'avons déjà vu, se portait volontiers à de semblables mena- ces. Mais il n'eut pas besoin de se venger de son implacable ennemi, le roi lui procura bientôt la plus douce vengeance qu'il pût espérer. Ce prince voulut le voir et le fit mander à la Cour. Jusque-là, si ses amis lui avaient acquis la faveur royale, cette faveur ne s'était pas encore montrée par des ef- fets. Son aimable et spirituelle protectrice, M"^ de Thianges parvint enfin à inspirer à Louis XIV le désir de le connaître en personne. Despréaux venait d'achever dans le second chant de son Lutrin le récit épisodique de la Mollesse, elle lui en demanda une copie pour la montrer au Roi, Ce prince « fut entièrement touché, dit Brossette, de la manière fine et dé- licate avec laquelle ses louanges étaient exprimées dans ses vers ^. » Il en voulut voir l'auteur et ordonna qu'on le fit venir à la Cour.

Cet épisode de la mollesse est, en effet, l'un des morceaux les plus achevés de l'art classique. Tous les commentateurs se récrient à l'envi sur l'élégance et l'harmonie de l'ensem- ble, sur le fini des détails. Mais il n'est pas sûr qu'à l'époque, assez difficile à préciser, M™'' de Thianges en donna lec- ture à Louis XIV, il ne fût pas composé depuis plusieurs an- nées déjà. Voici du moins ce que raconte Brossette. « M™** la duchesse d'Orléans, Henriette-Anne d'Angleterre, première femme de Monsieur, frère du Roi, était si touchée de la beauté de ce vers (le dernier du II chant du Lutrin), qu'ayant un jour aperçu de loin M. Despréaux dans la chapelle de Ver- sailles où elle était assise sur son carreau, en attendant que le roi vînt à la messe, elle lui fit signe d'approcher et lui dit à l'oreille : Soupire, étend les bras, ferme l'œil et s'endort. » Berriat, par des arguments très plausibles, a voulu prouver la fausseté de cette historiette. Il est probable qu'il a raison. Le commentateur, et pourquoi pas Boileau lui-même? a bien pu confondre les deux duchesses d'Orléans, attribuer par mégarde à Henriette d'Angleterre une heureuse saillie d'Eli-

1 Supplément aux lettres, seconde partie, p. 17 et 18.

2 Brossette, Rem. sur le vers 121 du II' chant du Lutrin, t. I, p. 377.

LA LEGENDE DE BOILEAU 81

sabeth-Charlotte de Bavière. Cependant, malgré les raisons si fortes, alléguées par Berriat, il n'est pas absolument im- possible que la première Madame soit l'héroïne de l'anecdote racontée par Brossette *. Ce qui mettrait forcément la compo- sition de l'épisode en 1670 au plus tard. Si la chose était sûre, il aurait été nécessairement arrangé depuis et remanié dans sa forme primitive. Aux environs de 1670, quand la guerre se préparait, mais n'avait pas été déclarée, Boileau n'aurait pu écrire des vers comme ceux-ci ;

En vain deux fois la paix a voulu l'endormir, Loin de moi son courage, entraîné par la gloire, Ne se plaît qu'à courir de victoire en victoire ^.

Allons plus loin, puisque nous sommes en voie de conjec- tures. L'éloge de Louis XIV si bien amené, mais qu'on peut à la rigueur détacher du morceau, n'aurait-il pas été ajouté pour la circonstance, et peut-être inspiré par Mesdames de Montespan et de Thianges? La campagne de 1673 venait de se terminer au désavantage de la France, et Louis XIV en- trait dans l'année 1674 avec la nécessité de rétablir sa for- tune'. 11 j travaillait de toutes ses forces avec son ministre Louvois. Ces beaux vers dans lesquels les plaintes et les do- léances de la Mollesse relèvent si haut l'ardeur et la persévé- rance du Prince n'étaient-ils pas bien faits pour lui plaire :

Ce doux siècle n'est plus. Le ciel impitoyable A placé sur le ^ trône un prince infatigable, Il brave mes douceurs, il est sourd à ma voix. Tous les jours il m'éveille au bruit de ses exploits. Rien ne peut arrêter sa vigilante audace. L'été n'a point de feux, l'hiver n'a point de glace.

Les Mortemart étaient alors au comble de la faveur. Ma- dame de Montespan en était arrivée à protéger la reine elle-

1 Toutefois, il y aurait encore bien des inexactitudes, au moins dans les détails. Voir Berriat. Erreurs de Brossette, 40, t. III, p. 491 à 493.

2 Lutrin, Ch. II, v. 140 c 141.

3 Camille Rousset, Histoire de Louvois, t. I, p. 510 et 514.

* Le est la vieille leçon, celle qui fut récitée à Louis XIV. Lutrin, ch. II, V. 134, éd. Berriat, t. II, p. 327.

6

82 LA LEGENDE DE BOILEAU

même*. Ses enfants allaient être légitimés ou venaient de rêtre ; Madame Scarron, leur gouvernante, était introduite à la Cour ^ Le duc de Vivonne, frère de la favorite, était à la veille d'être nommé gouverneur de Champagne ^ : M™° de Thianges, leur sœur, avait marié sa fille, avec le duc de Ne- vers, petit-neveu de Mazarin *. Ce fut sous les auspices et par la protection de cette famille, si bien en cour, que Des- préaux y fut enfin introduit. Il a fourni sur sa présentation des détails fort curieux qu'a conservés Brossette et qu'il est im- portant de citer dans leur teneur : a Le Roi, qui ne connais- soit Boileau que par ses Satires, voulut voir le Poëte qui le savoit si bien louer, et ordonna à M. Colbertde le faire venir à la Cour. Quelques jours après, M. Despréaux parut devant le Roi, étant présenté par M. de Vivonne. Il récita à Sa Ma- jesté une partie de Lutrin, qui n'avoit point encore paru, et quelques autres pièces, dont le Roi fut très satisfait. A la fin, Sa Majesté lui demanda, quel étoit l'endroit de ses poésies qu'il trouvoit le plus beau ? Il pria le Roi de le dispenser de faire un pareil jugement : ajoutant qu'un Auteur étoit peu capable de donner le juste prix à ses propres Ouvrages ; et que pour lui, il n'estimoitpas assez les siens, pour les mettre ainsi dans la balance. N'importe, dit le Roi, je veux que vous me disiez votre sentiment. M. Despréaux obéit en disant que l'endroit dont il étoit le plus content étoit la fin d'une Epître qu'il avoit pris la liberté d'adresser à Sa Majesté ; et récita les quarante vers par lesquels finit cette Epître. Le Roi n'avoit pas vu cette fin parce que l'Auteur l'avoit faite depuis peu, pour être mise à la place de la Fable de l'Huître et des Plaideurs. Ces der- niers vers touchèrent sensiblement le Roi, son émotion parut dans ses jeux et sur son visage. Il se leva de son fauteuil avec

1 La reine a prié Quantova (M°" de Montespan) qu'on lui fit revenir auprès d'elle une espagnole qui n'était pas partie. M"" de Sévigné, lettre du 10 novembre 1673.

2 Les princes furent légitimés le 20 décembre. M"" Scarron fut éta- blie à la cour avec les enfants et dans l'appartement de M"" de Mon- tespan. Voir Théophile Lavallée, Con-esp. générale de M^' de Maintenons t. I, p. 192 et 193.

3 Lettre de M""» de Sévigné du 12 janvier 1674,

* Lettre de M"^ de Sévigné du 10 décembre 1670.

LA LEGENDE DE BOILEAU 83

un air vif et satisfait. Cependant comme il est toujours mai- tre de ses mouvemens, et qu'il parle sur le champ avec tant de justesse qu'on ne pourroit mieux dire après y avoir pensé long-temps: Voilà qui est très beau, dit-il, cela est admi- rable. Je vous louerois davantage, si vous ne m'aviez pas tant loué. Le public donnera à vos ouvrages les éloges qu'ils mé- ritent, mais ce n'est pas assez pour moi de vous luiier: Je vous donne une pension de deux mille livres : j'ordonnerai à Colbert de vous les païer d'avance, et je vous accorde le pri- vilège pour l'impression de tous vos Ouvrages. Ce sont les propres [)aroles du Roi ; et Ton peut croire que l'Auteur ne les a pas oubliées. »

« Avant que le Roi eût ainsi parlé, M. de Vivonne, frappé de la beauté des vers qu'il venoit d'entendre, prit brusque- ment l'auteur à la gorge, et lui dit, par une saillie que la présence du Roi ne put retenir. : « Ah ! traître, vous ne m'aviez pas dit cela*. »

Ch. Revillout. (A suivre.)

* Brossette, Commentaire sur le dernier vers de VÉplb^e /, t. I,p. 192.

SOUVENIRS D'UN COLLEGIEN

DU TEMPS DE l'eMPIRE (1811-1813)

( Suite )

* Au bout de l'année scholaire de 1813, mes premiers jours de vacances furent consacrés à visiter le collège de Sorèze et à assister aux exercices publics de la fin de l'année. Ce collège est un beau bâtiment, ancien (sic) école royale militaire, diri- gée par les bénédictins. Situé à l'une des extrémités de la petite ville à laquelle il a donné naissance, immédiatement adossé à ce petit chaînon des Cevennes, nommé la Montagne Noire, dont la dernière ondulation vient mourir dans son parc, il découvre devant lui la plaine riante et fertile de Revel. Ce collège [Fol. 15 v°] a traversé la Révolution sans être détruit. Avec elle il est revenu aux idées saines, et sous le despotisme, il a toujours conservé un vague souvenir des idées et des ins- titutions libérales ; les sciences, la littérature française et étrangère, les arts d'agrément, qui y sont cultivés avec un égal succès, font penser à ceux qui ne savent pas en trouver d'autre explication que l'étude de la latinité y est négligée. Il suffit d'assister une fois aux exercices de cette Ecole pour être entièrement désabusé de cette erreur. Un des agréables talents qui excite le plus l'admiration des étrangers, c'est la perfection avec laquelle les élèves de cette institution jouent les chefs d'œuvres dramatiques de nos grands maîtres.

On ne va pas à Sorèze sans visiter aussi le bassin de Saint- Ferréol, situé à trois quarts de lieue. Les savants, les gens de l'art, en trouveront ailleurs la description scientifique. Cet ouvrage n'a rien de frappant pour les yeux du vulgaire, mais

' Autre fragment, marqué par un alinéa.

DU TEMPS DE l'EMPIRE 85

pour si peu qu'on ait d'instruction, on éprouve le sentiment de l'intérêt pour un établissement utile à la patrie et de la reconnaissance pour celui qui l'inventa et le fit exécuter'. Ce sont ces sentiments que, tout en trottant sur une rosse efflan- quée, je cherchiais à exprimer dans un distique ou un qua- train. Mais, hélas! Pour moi, Phébus fut sourd et Pégase ré- tif, et la pierre qui forme la barrière du bassin passera vrai- semblablement à la postérité, sans les vers que je destinais pour l'y accompagner.

VI

Ce fut pendant les vacances de cette année que se frappa le grand coup qui devait avoir pour suite l'affranchissement du monde de la tyrannie de Napoléon. Les premières années de mon adolescence ne m'avaient laissé apercevoir en lui que le vainqueur d'Iéna, d'Austerlitz et de Wagram; le bruit de ces glorieux faits d'armes, frappant mes oreilles enfantines, m'avait prévenu en sa faveur; mais, plusieurs années avant sa chute, les idées et les ouvrages républicains, la conversa- tion d'un oncle et de quelques autres individus, et, plus que tout cela, les basses flatteries des journaux qui redoublaient lorsqu'il s'agissait d'un acte de despotisme, toutes ces diffé- rentes causes contribuèrent à me rendre un de ses plus ar- dents et implacables ennemis.

[Fol. 16] Dans cette situation je vis sans douleur l'affreux désastre de Moskow. Ses résultats ne m'offrirent que peu de satisfaction, lorsque je vis Napoléon balancer encore le sort de l'Europe. Mais qu'il fut affreux, le coup qui fera à jamais saigner mon cœur, ce coup qui priva mon siècle du plus illus- tre des républicains ! 0 Moreau ! ô notre Fabius! Toi que je n'ai jamais vu et que j'aimais cependant comme on aime un ami d'enfance, toi que je me représentais simple, bon, affa- ble, populaire, sans morgue et sans prétention, tel enfin que tu étais réellement, accepte les effusions du cœur^ d'un

' Note de Mahul: « M. Andreossy, dans une Hist. du canal, en 2 vol. in-4'', 1804, en a revendiqué la gloire pour un de ses ancêtres, lucquois d'origine, qui certainement la partagea. La famille de Riquet a répondu ou fait répondre à cet ouvrage. »

2 Le tribut de l'admiration, effacé.

86 SOUVENIRS D UN COLLEGIEN

jeune ami de la liberté qui plus d'une fois arrosa ton nom des larmes de l'admiration et de l'amour, et qui depuis en a versé de bien plus amères. Sans doute, tu n'es pas à plaindre d'être mort comme Turenne, puisque, tandis que ce dernier faisait, au nom d'un despote, une guerre peut-être injuste, toi, tu com- battais pour délivrer ton pays de la tyrannie et y rétablir la liberté (car ceux qui osèrent t'accuser de porter les armes contre ta patrie furent ou des idiots ou des scélérats). Mais c'est nous S ce sont les Français qui firent par ta mort une perte irréparable, une perte qui décida de leur avenir ^ ; car nul doute que s'il eût vécu, ce brave et loyal militaire, tous les partis ne se fussent réunis autour de lui, et après avoir secoué le joug de la tyrannie, n'eussent remis temporaire- ment dans ses mains les destinées de la liberté renaissante. Je n'ai pas besoin de réfuter ici ceux qui ont si extrava- gamment prétendu faire de Moreau un royaliste. Ils n'en apportent aucune preuve, et cela suffit pour que nous soyons autorisé à regarder comme républicain celui qu'on vit en 1789 l'un des cbefs des jeunes insurgés bretons ; celui que la mort d'un père, victime des factions en 1793, ne détacha pas de la cause de la liberté ; celui qui, nouveau Brutus, sut [en 1797^], en dénonçant* Pichegru, sacrifier les sentiments delà nature aux austères devoirs d'un bon citoyen; celui qui refusa en 1799 de^ s'emparer du pouvoir que les traîtres qui le mettait (sic) à l'encan * vendirent depuis à Bonaparte '' ; celui qui con- damna ouvertement les pas qu'il ^ vit faire à ce dernier vers le trône ; celui qui, dans sa défense, professa le plus pur répu- blicanisme, et" qui chassé de sa patrie par un tyran ingrat, traversa les mers et passa presque dans un autre monde pour y retrouver une république '".

* Qui fîmes effacé. 2 Sort, effacé.

' La date en surcharge ; tout, effacé.

* Le traître, effacé.

B Se charger, effacé.

'Le trafiquaient, en trafiquaient, effacé.

'Dans Bonaparte, wen surcharge.

* Lui effacé.

9 Celui enfin, effacé.

'"On a eu la même manie à l'égard du général Malet. Un abbé Lafont,

DU TEMPS DE L EMPIRE 87

VII

[Fol. 16 v°] 1814. Quant en ouvrant les journaux, (dont, par parenthèse, je n'ai pas omis un alinéa depuis trois ans), je vis ce fameux bulletin de la battaille de Leipzick, malgré la satisfac- tion que je ressentais de voir humilier Buonaparte et détruire sa puissance, je ne pus m'empécher néanmoins' d'éprouver un saisissement qui se manifesta bientôt par un tremblement assez sensible pour être apperçu de ceux qui étaient avec moi. Depuis je me suis sceu bon gré à moi-même de cet inté- rêt puissant qui m'attache à ma patrie. Cependant après ces revers, même après la révolution de Hollande, je ne pensais pas que la coalition osât passer le Rhin ou^ du moins tenter une invasion sérieuse sur la capitale. C'était cependant ce que j'appellais de tous mes vœux, me flattant que le tyran, dont le despotisme n'avait eu jusque-là d'autre prestige que celui de la victoire, tomberait dès que ce prestige serait dissipé; me flattant que lorsque l'expérience aurait prouvé, même aux plus prévenus, que ses mains meurtrières n'étaient pas capables de soutenir les rênes de l'état, le sénat et le corps législatif s'en empareraient, et par l'impossibilité de se choisir un chef, attendu que nul n'était marquant par aucun genre de supériorité, qu'on reviendrait naturellement à un gouvernement républicain. Car alors, qui pensait en France aux Bourbons ?

A cette époque, si la liberté de la presse n'existait nulle part en France, la liberté de parler était pleine et entière dans nos Ecoles de droit (^ c'est cette année que j'en ai commencé l'étude.) Dans les moments qu'avant la classe nous passions

dans une brochure consacrée à l'histoire des defforts (sic) de ce coura- geux républicain pour renverser le despotisme, s'évertue à nous rappeler que Malet dans sa prison était devenu royaliste; mais il se garde bien de le prouver, si bien que c'est à sa brochure que je renvoie ceux qui pourraient encore douter des opinions de Malet. Elle lèvera tous leurs doutes. Buonaparte n'en eu [sic] aucun cas ; il cria à l'idéologisme. (Note de Mahul.)

1 Cependant, effacé.

2 Même, effacé.

3 Car effacé.

8 8 SOUVENIRS D UN COLLEGIEN

autour du poêle ou au soleil, que n'avons-nous pas dit? Quelles imprécations n'avons-nous pas faites contre Bonaparte? (Car pendant son règne, il y avait bien moins de bonapartistes que depuis sa chute !) Quels vœux n'avons- nous pas formé en fa- veur de l'ennemi et contre ce Congrès de Chatillon qui nous faisait frissonner qu'on n'accordât la paix à Napoléon. Et cela, au milieu de grouppes d'une soixantaine d'individus, dont les deux tiers était ordinairement inconnus entre eux. Je doute que dans aucune taverne de Londres on politiquàt sur ce sujet avec plus d'ardeur et de liberté. Cependant on voyait par ci par quelques bonapartistes qui soute[FoL. 17]naient les menson- ges des bulletins, lesquels, toujours chantant victoire, nous glaçaient d'épouvante, et plus d'une fois nous réduisirent au découragement et au désespoir. Quant je dis no?<s, je parle en très grande partie des royalistes qui ra'entendant parler si fran- chement contre le gouvernement, me prenait [sic) pour un des leurs. Ceux de Toulouse, il y a beaucoup de nobles ou du moins de gens qui s'en croient, étaient alors dans une grande fermentation. Ils parlaient beaucoup, ilsformaient des projets, ils désignaient ceux qui devaient être chefs ou officiers dans une insurrection ; je crois bien que leurs dames leur ourlèrent quelque pan d'étoffe blanche pour leur servir de drapeau ; un des leurs alla à travers les montagnes parler à Saint-Jean-cie- Luz au duc d'Angoulêrae, que les Anglais y amenèrent au commencement de janvier ; on disait même qu'un nommé Ri- gaud, fils d'un ex-conseiller au Parlement, garde d'honneur réfractaire, était dans l'Avovron prêt à lever dans les monta- gnes l'étendard de la révolte avec quelques autres paysans réfractaires comme lui; mais ils temporisèrent prudemment, et laissèrent la Providence agir sans leur assistance. Mais n'an- ticipons pas sur les événements.

Fontainebleau étant menacé, Bonaparte en fit partir Pie VII, qu'il y tenait prisonnier ; on ne fut informé à Toulouse de son passage que la veille du jour qu'il eut lieu. Dès le matin, une grande foule se porta à sa rencontre ; il avait couché à Gri- solles, petite ville à quatre lieux [sic) de Toulouse ; le sémi- naire avait été l'y rejoindre le 2 février; à dix heures et demie du matin, on voit paraître sa voiture escortée de quelques gendarmes et environnée d'ecclésiastiques à cheval. Une voi-

I

DU TEMPS DE L EMPIRE 89

ture pour le colonel de gendarmerie Lagorse, qui raccompa- gnait, et une autre pour trois ou quatre domestiques formaient toute sa suite. Il était seul dans la sienne avec Farclievêque d'Edesse, son confesseur. La douleur et le chagrin se peignaient sur son visage, 11 donna sa bénédiction au peuple qui l'ap- plaudissait avec transport ; il entretint un moment l'archevê- que et le préfet, que le commissaire extraordinaire Caffarelly avait voulu détourner d'aller le voir; et, au bout d'un quart d'heure qu'il fallut pour changer de chevaux dans un mauvais faubourg, il reprit sa route en dehors de la ville, accompagné des acclamations de la foule toujours grossissante et du cor- tège nombreux de tous les équippages de la ville qui le suivi- rent fort loin.

[Fol. 17 v°] Je le suivis ainsi à pied à côté de la portière de la voiture, barbotant dans la boue, l'applaudissant avec trans- port et me flattant en le regardant qu'il distinguait mon ardeur ; je voyais alors en lui la victime du tyran qui m'oppri- mait alors ; je voyais le seul homme qui, depuis dix ans, osât résister au dominateur de l'Europe ; et, sans approfondir les motifs de cette résistance, je savais au moins qu'ils ne pou- vaient jamais excuser Napoléon. Ces pensers faisaient bouil- lonner ma rage contre lui et redoublait ma vénération pour un vieillard persécuté et courageux qui n'avait pas encore, alors, rétabli les jésuites, proscrit les francs-maçons, etc.

Quand la fatigue m'obligea à m'arrêter, je l'avais bien con- templé à mon aise, mais je n'en étais pas rassassié ; je trouve un jeune homme pour compagnon de voyage ; je monte à cheval et nous allons à sa poursuite. Nous marchons toute la nuit et nous l'atteignons à Castelnaudary, il couchait. Un grand nombre de Toulousains y étaient venus * aussi par di- verses voies. Le matin, avant de partir, il donna sa bénédic- tion au peuple de la fenêtre de sa modeste chambre à cou- cher. C'est en cette occasion que je vis une femme qui, ne sachant comment exprimer son transport, s'arracha la coëffe et la jetta contre terre en faisant des contorsions. Je le revis encore au moment il allait monter en voiture. D'autres, plus heureux que moi, parce qu'ils furent plus hardis, le vi-

' Comme nous, effacé.

90 SOUVENIRS D UN COLLEGIEN

rent dans son appartement. Il alla coucher chez le maître de poste de Moux, petit village situé à quatre lieux [sic] environ après Carcassonne. Dans cette dernière ville, il changea de chevaux comme à Toulouse, hors des murs et n'y entra point ; mais il fut reçu avec plus de solennité. Lévêque, le sémi- naire et le chapitre allèrent processionnellement au devant de lui ; les cloches sonnèrent, le préfet Trouvé se présenta à la portière avec les autorités constituées, fit bénir son épé et l'accompagna jusqu'à Moux, Il n'y eut que le général de bri- gade commandant le département, un malotru, nommé Pou- get, qui, malgré qu'il fût connu du Pape pour avoir été son gardien à Savone, malgré que le pape ait demandé de ses nouvelles et de celles de sa famille, s'excusa d'aller le voir sous le vain prétexte qu'il était malade. Puisqu'il a été si sot, malgré qu'il soit mon compatriote, je veux l'achever par une anecdote que j'ai entendu compter de lui. A. la battaille de Marengo, il se tint en arrière et ne parut point sur le champ de bataille. Le lendemain, le premier consul lui demanda [Fol. 18] il avait été la veille. « J'étais blessé » , répondit le général. Bonaparte, s'appercevant qu'effectivement il avait une égratignure au doigt, lui répondit: « Ah! vous étiez blessé ? Eh bien, je vous fais général de brigade. » Il était alors général de division..

Pour en revenir au pape, je le quitte à Castelnaudary ; on affectait de ne le faire coucher qu'en de petits lieux. On ne pouvait pas savoir si on le transférait de prison ou s'il allait revenir librement à Rome. Tout me porte à croire qu'il était encore prisonnier. Quelques jours après son passage, nous vîmes passer successivement quinze ou seize cardinaux persé- cutés comme leur chef et se rendant en différents exils. Des ecclésiastiques m'ont assuré que le cardinal Pacca, qui passe aujourd'hui pour être l'âme de la cour de Rome, annonça positivement le prochain rétablissement des jésuites.

Peu de temps s'était écoulé depuis le passage de Pie VII, lorsque vers le soir du 17 mars, sans presque nous y atten- dre, nous vîmes arriver le roi Ferdinand *, que relâchait Napoléon, par l'effet d'un traité conclu à Valençay et bientôt

1 Relâché par, effacé.

DU TEMPS DE L EMPIRE 91

cassé par les Cortès. Son train était des plus modestes, ce qui ne l'empêcha pas de recevoir quelques applaudisse- ments, quelques : nVive Ferdinand fi> 11 y eut même des roya- listes qui prétendirent avoir crié : (.(Vivent les Bourbons !n Mais, fort heureusement pour eux, personne ne les entendit. Les Espagnols réfugiés, dits Joséphistes, qui se trouvaient alors en grande quantité à Toulouse, se présentèrent à son anti- chambre, chamarrés des cordons et des uniformes de leur Joseph. Le roi leur fit dire par le duc de Sari Carlos qu'il ne pouvait pas les recevoir, mais, qu'arrivé en Espagne, il se souviendrait d'eux, et l'Europe sait qu'il ne les a pas oubliés.

Le lendemain, de grand matin, il se remit en chemin et alla coucher à Carcassonne. Il avait avec lui, outre le duc de San Carlos, son second frère, Tinfant Don Carlos, et son oncle, l'enfant Don Antonio, frère de Charles IV. A Car- cassonne, il vit quelques Français qui avaient été gardes du corps de son père ; quelques dames furent admises à lui baiser la main, et l'ingénieur en chef du département lui présenta une carte très développée * du canal du Midi. Voici des - détails qu'une feuille, intitulée VAmi de la religion et du roi, a publiés dans le temps, à l'exception de quelques cir- constances dont j'ai été mieux informé.

Un de mes cousins, curé d'une succursale de Carcassonne, qui, pendant [Fol. 18 v"] son émigration, a fréquenté la plus haute société de l'Espagne et du Portugal, et qui joint à cet avantage un esprit cultivé et un caractère intrigant, ce cousin, dis-je, nommé Pinel, fit offrir au roi de lui dire la messe le lendemain, avant son départ, jour de saint Joseph. Le roi accepte l'offre, et l'abbé, avec son air de dignité et ses orne- ments d'une élégance et d'une richesse épiscopale, se rend de grand matin, célèbre la messe, et, la messe finie, adresse au roi un petit discours, fort bien fait, que je n'ai pas retenu, dont la substance était à peu près qu'il priait la nation espagnole, dans la personne de son chef, de pardonner aux Français les maux que malgré eux ils lui avaient causés. Il entrait dedans des éloges pour les Bourbons et pour les

' Détaillé, effacé. 2 Quelques, effacé.

92 SOUVENIRS D UN COLLEGIEN

Espagnols, toutes choses qui exigeaient alors un véritable courage pour être prononcées. Le roi en fut si content, qu'il dit au curé : « Monsieur le curé, je suis fâché de n'avoir pas ici ma cassette pour vous donner une bague comme souvenir, mais voilà un rouleau de vingt-cinq napoléons pour les pau- vres de votre paroisse. Je ne vous oublierai pas en Espagne.» L'abbé Pinel s'entretint encore, avant de prendre congé de la famille royale, avec le bon vieillard Antonio, qui lui exprima ses regrets de ce que, pendant sa captivité à Valençay, faute d'un confesseur qui entendît l'espagnol, il avait été privé de taire ses pâques depuis cinq ans.

Mais nous voici arrivés au dénouement de la grande ca- tastrophe ; je ne parlerai que des événements arrivés dans le midi de la France, les seuls doni, j'ai été le témoin. Depuis le désastre de Vittoria, qu'on peut appeler le Leipsik du Midi, les Anglais avaient franchi les Pyrénées. Arrêtés pendant près de six mois sur les bords de l'Adour par l'armée du maréchal Soult, ils débordèrent comme un torrent, aussitôt que Napo- léon eût attiré à lui vers Paris les meilleures divisions de cette armée. La bataille d'Orthez dans laquelle un grand nombre de conscrits, enfujantprécipitamment, occasionnèrent du désor- dre, livra à l'ennemi tout le pays depuis les Pyrénées jusqu'à la Garonne et à la mer. 11 marcha sur Bordeaux. Tout le monde connaît la conduite de cette ville, l'événement la jus- tifie. Ce que peut-être on ne sait pas, c'est que six cents hommes environ de la garde nationale qui ne partageaient pas les opinions de leurs concitoyens, furent prêts à en venir aux mains avec eux *.

{A suivre.)

1 Cette phrase remplit les dernières lignes du fol. 18 verso, et le texte est visiblement interrompu par la perte de quelque feuillet du cahier. On retrouve, dans les idées exprimées en son journal par Mahul et dans la façon de les exprimer, toute la bizarrerie de l'auteur : Mahul était un esprit fantasque et peu équilibré, qui passait pour avoir le mauvais œil; en Languedoc, le neuf de pique, qui dans certains jeux est une mauvaise carte, s'appelle le Mahul, comme ailleurs le Bazaine.

VARIETES

L'Hippoglossum Valentinum de Glusius

Une erreur s'est glissée, p. 440, 3, dans la « Liste des plantes envoyées par Peiresc à Clusius », liste que j'ai publiée dans le 10, an. 1894, de la Revue ; j'avais cru que le « livre » dont parlait le grand érudit était la Rariorumplantarum historia de Clusius, le seul ouvrage du botaniste de Leyde que j'eusse alors d'ailleurs à ma dis- position, et comme VHippoglossum Valentinum ne s'y trouve pas et qu'il n'y est question que de V Hippoglossum Dioscoridis, j'avais été amené à supposer avec doute, il est vrai, que 1*5', Valenti- num pouvait être, comme le \'H. Dioscoridis, un Polygonatum,. 11 n'en est rien. Le livre auquel se référait Peiresc était, non la Ra- riorum plantarum historia, qui venait de paraître *, mais un autre ouvrage de Clusius, beaucoup plus ancien, les Rariorum aliquot stir- pium per Hispanias observatarum Idstoriae, publiées à Anvers eu 1576. Dans cet ouvrage se trouve, non seulement mentionné, mais figuré, V Hippoglossum Valentinum; c'est, non un Polygonjitum, mais évidemment la Globularia alypum L.

Lire aussi p. 441, ligne 18, Psoralea et non Psolarea ; ligne 19, Valiniè et non Validiè. Charles Joret,

BIBLIOGRAPHIE

RoMANiA, XXI II, 4 (octobre 1894). P. 497. P. Meyer. Notice sur un manuscrit de la Bibliothèque Sainte- Geneviève, renfermant des extraits de Maurice de Sully. Complément de l'article du même vo- lume, p. 177 sqq. L'auteur signale, comme copié à part dans le ms. Sainte -Geneviève, L. f. in-fol. 13, l'exemple du moine et de l'oiseau qu'il avait déjà reproduit d'après tous les mss. connus. II le trans- crit en grande partie, et donne en même temps une description du ms. plus précise que celle qui figure dans le catalogue publié récem- ment par M. Kohler. P. 508. G. Paris. La com'position du livre de Joinville. La partie principale du livre est constituée par les mé- moires de Joinville sur la croisade de 1248 (§§ 110 à 666 de l'éd. de Wailly), mémoires personnels et dont il est le centre. Il les a dictés uniquement d'après ses souvenirs (ce qui explique les quelques erreurs qu'on a pu y relever), probablement en 1272 ou 1273. Beaucoup plus tard, la reine Jeanne lui ayant demandé un livre sur

1 Elle avait été publiée à Anvers, en 1601, trois ans avant la lettre de Peiresc.

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les actions et les paroles mémorables de saint Louis, il dicta une première partie, qui comprend la jeunesse du roi et les faits anté- rieurs à sa première croisade, avec intercalation (§§ 20-67) de ses paroles édifiantes, et la fin de l'ouvrage, qui contient les actes de saint Louis de 1254 à 1270, et dont une partie est empruntée à une rédaction française de la vie écrite en latin par Geoffroy de Beaulieu et Guillaume de Nangis. Après la mort de Jeanne, Joinville com- pléta son oeuvre encore inachevée à ce moment et la dédia à son fils, Louis de Navarre et Champagne (1309), plus tard Louis X. 11 rédigea alors les 18 premiers paragraphes, qui comprennent la dédicace et le récit des quatre « faiz » saint Louis « mist son cors en aventure de mort pour espargnier le domaige de son peuple », récit qui figurait déjà dans les mémoires. On ne peut qu'admirer la sagacité avec laquelle l'éminent critique a su démêler les éléments disparates du précieux ouvrage du bon chroniqueur, et qu'approuver l'éloge mérité par lequel il termine son excellent mémoire. P. 525. A. Jeanroy. Observations sur le théâtre méridional du XV^ siècle. Dansune consciencieuse étude, M. Jeanroy s'efforce de prouver que le théâtre méridional, qui montre une réelle indépendance au X1V« siècle (Sainte Agnès et VEsposalizi de Nostra Dana), s'asservit de plus en plus au X V"^ à celui du Nord. Peut-être pourrait-on trouver qu'il juge trop sévèrement les mystères briançonnais, dont plusieurs ne sont pas sensiblement plus mauvais que les œuvres similaires écrites en français à la même époque. Les défauts communs au théâtre du Nord et à celui du Midi au XV^ siècle nous semblent plutôt imputables au temps qu'à l'infériorité des méridionaux, en ce qui concerne les apti- tudes dramatiques. P. 261. A, Morel-Fatio. L'Isopo castillan. Ce recueil, imprimé pour la première fois àBurgos, en 1496, n'est guère, sauf sept exemples pris ailleurs, qu'une version en castillan d'Ara- gon, de V^sop latin de Steinhœwel, imprimé d'abord à Ulm, vers 1474, par Johann Zeiner. L'Henri à qui il est dédié n'est pas, comme on l'a cru, le frère d'Alphonse V d'Aragon : c'est rinfant];Henri Fortuna, son neveu, qui fut vice-roi de Catalogne à partir de 1480. Quelques extraits assez étendus permettent de juger de la langue du livre et de reconnaître le bien fondé de ce que dit l'auteur sur ses origines.

MÉLANGES. P. 576. A. Jeanroy. Une nouvelle Plainte de la Vierge au pied de la Croix. C'est un lai du milieu du XII'' siècle, tiré du ms. fr. 12483 de la Bibl. nationale, qui se distingue par une richesse de rimes qu'on ne rencontre guère dans la poésie pieuse avant Gautier de Coinci. P. 581. Annie R. Pugh. Le Jugement du roy de Behai- gne de Guillaume de jifachautet le Dit de Poissy<Ze Christine de Pisan. Christine a pris comme modèle le poème de Guillaume dfe Machaut et y a fait des emprunts considérables. P. 586. A. Thomas. Fr. frai-

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sil. Ce mot viendrait, comme l'a. fr. faïsil, de *facile, dérivé de fax. On ne voit pas bien le pourquoi de l'épenthèse de IV, à moins qu'il n'y ait eu influence de braise. Il faut noter d'ailleurs que, dans les patois du Midi, fraisa (fresà) et fresilhà ont le sens de « réduire en petits brins (la paille) », « ameublir (la terre) », ce qui semble bien indiquer un dérivé de la racine frag. Ne faudrait-il pas tenir compte àefragium, « fracture »? ital. frisone (de frisionem, « gros -bec »).

Comptes rendus. P. 588. D. Reichling. Das « Doctrinale » des Alexander de Villa-Dei. Éloges avec quelques réserves. M. G. Paris profite de l'occasion pour faire la distinction entre le latin du moyen âge, « langue d'érudits, uniquement apprise à l'école, non d'après un usage vivant, mais d'après les grammaires et les auteurs, » ne pré- sentant d'innovations sérieuses que dans le vocabulaire et la versifi- cation, et le latin populaire, qui s'est continué par les langues roma- nes. — P. 594. E. Gorra. DeU'epente.si di iato nelle lingue romanze (G. Paris : excellente méthode, information très étendue). M. G. Paris approuve, sauf réserves sur des points de détail, les conclusions de ce travail important, qui sont : « La prétendue épenthèse d'hiatus se résout, quand on l'examine de près, dans le développement organique àej, w d'une voyelle palatale ou labiale contiguë à une autre, ou se réduit à un fait d'analogie, de morphologie ou de syntaxe, ou bien le soi-disant élément épenthétique remonte à un son antérieur. » P. 601. Marius Sepet, Un drame religieux