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GAZETTE ANECDOTIQ.UE
TROISIÈME ANNÉE — TOME II
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GAZETTE
ANECDOTICIUE
LITTERAIRE, ARTISTIQUE
ET BIBLIOGRAPHIQUE
PUBLIEE PAR G. D'HEYLLI
Paraissant le i5 et le dernier jour de chaque mois
TROISIEME ANNEE — TOME II
PARIS
LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES Rue Saint-Honoré, 338
M DCCC I. XXVIII
GAZETTE ANECDOTIQUE
Numéro 13 — i5 juillet 1878
SOMMAIRE.
Morts royales. — Hystérie académique. — M. Sardou au Théâtre- Français. — Mgr de Belzunce. — La Liste civile impériale. — A travers les tribunaux — Abbé, Médecin et Poète. — Nécrologie; Eugène Razoua.
Varia. — Le Schah écorché. — Les Diamants delà Couronne, — Les Enfants naturels. — La Pierre de la Bastille. — Ultima verba. — Deux Professions de foi. — Le Phonographe. — Vers de Louis Veuillot. — Une Commune à part, — Annonce matrimoniale.
Morts royales. — Le mois de juin a été fatal pour les têtes couronnées: un roi et une reine, le roi Georges de Hanovre et la reine Mercedes d'Espagne, sont morts dans ce mois à quelques jours de distance l'un de l'autre.
Le roi Georges était Irès-connu à Paris, où il vivait II — 1878 I
depuis sa dépossession par la Prusse, en 1866. Il avait grand air et était un dilettante émérite, ce qui le rendait sympathique et même populaire. Il avait, en effet, l'ha- bitude de fréquenter beaucoup les concerts et les théâ- tres de musique. En été il allait aux eaux, et, partout où il se montrait, il était toujours affable et simple. On lui a fait à Paris de solennelles obsèques, puis le corps a été transporté à Windsor, où ont eu lieu les funér^ailles définitives, le défunt étant membre de la famille royale d'Angleterre. Voici, comme document relatif aux litres et qualités du roi Georges, les paroles que prononça à haute voix le roi d'armes de la jarretière au moment où le cercueil fut descendu dans les caveaux de la chapelle de Windsor :
« Ici repose feu Son ex- Majesté Georges-Frédéric- Alexandre-Charles-Ernest-Auguste, duc de Cumberland et de Teviotdale, comte d'Armargh, duc de Brunswick et de Lunebourg, chevalier de la Jarretière, cousin de Sa Majesté la reine de Grande-Bretagne et d'Irlande, que Dieu garde, et à laquelle il donne longue vie, santé et honneur. »
On sait que le feu roi était aveugle, mais on sait moins comment lui était survenue cette terrible infirmité. « C'est à Windsor précisément, nous dit le correspon- dant du Figaro, qu'il avait été victime d'un accident ayant entraîné une complète cécité. Le prince Georges présidait un tricket match entre les clubs de Windsor et
d'Eton. Un élève d'Eton venait de gagner la partie par un coup brillant, le prince debout dans le pavillon, l'ap- plaudissait beaucoup, tenant à la main une longue bourse terminée par un gland d'or. Dans son enthou- siasme, il agitait cette bourse dont le gland vint le frap- per fortement à l'œil gauche. On s'empressa de porter secours au prince; mais l'œil atteint fut perdu, et la ma- ladie se communiqua à l'œil droit, qui fut bientôt perdu également. »
Le roi Georges avait cinquante-neuf ans, mais, hélas! la jeune reine d'Espagne venait d'en avoir seulement dix-huit^ lorsqu'une mort implacable est venue la ravir au bonheur si récent de son intronisation et de son ma- riage ! Elle avait, comme chacun sait, épousé son cou- sin Alphonse XII au mois de janvier dernier. Il y avait eu dans ce mariage un petit bout de roman qui en faisait une chose gracieuse et respectable. Les conve- nances diplomatiques n'y étaient entrées pour rien, et cette union royale avait été considérée en Espagne, aussi bien par le peuple que par la noblesse, comme Paurore d'un règne plein de joies et de bénédictions.
Fille du duc de Montpensier, petite-filie de Louis- Philippe, la jeune princesse se rattachait par sa nais- sance à la France elle-même, où sa mort a causé une vive et universelle émotion.
Hystérie académique, — C'est Philarète Chasles qui
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fut atteint de cette grave et inguérissable maladie. On vient de vendre la collection des lettres autographes qui composaient son cabinet, et celles que nous allons citer montrent à quel point ce critique, souvent dé- sagréable^ était possédé du désir de s'asseoir dans un fauteuil académique. Un fait assez piquant à citer à ce sujet, c'est que c'est lui qui était chargé, au Journal des Débats, de rendre compte des réceptions à l'Académie, ce qui donnait chaque fois un nouveau crève-cœur à son ambition toujours déçue. On sait en effet qu'il ne fut jamais nommé. Sa correspondance prouve toutefois que ce n'est pas faute de promesses et de sollicitations !...
En 1847, au moment où il posait sa vingtième candi- tature peut-être, J. J. Ampère lui écrivit pour l'engager à l'ajourner encore, attendu « que lui-même n'était que nommé, mais non reçu, ce qui l'empêcherait de voter pour lui «.
En 1850, il est de plus en plus candidat. Eugène De- lacroix lui écrit pour lui rendre compte des démarches qu'il a faites en sa faveur. « Il a trouvé Sainte-Beuve un peu mieux disposé; Alfred de Musset, — son concur- rent, — sort de la pénombre où il se tenait volontaire- ment, et il devient redoutable, à ce que lui dit Mérimée. «
Dix ans plus tard, en 1860, c'est le poëte Emile Des- champs qui lui écrit une jolie lettre : « Saisissant, dit-il, par les cheveux l'occasion de renouer leur confraternité de la Comédie française... L'Académie ne se laisse pas
saisir ainsi, continue-t-il. Mais ne trouvez-vous point qu'il vaut mieux qu'on dise de vous et de moi : « Pour- quoi ne sont-ils pas de l'Académie? » que si l'on disait : « Pourquoi en sont-ils?... »
Lors de la candidature de Ph. Chasles, en 1851, c'est Pongerville qui cherche à lui mettre du baume dans l'âme et qui l'excite à se présenter, dans une lettre moitié prose et moitié vers, et aussi moitié sardonique :
L'Académie est maîtresse coquette... On en médit, mais on veut l'épouser... Épousez-la, c'est un fort bon parti... Avec plaisir je serai de la noce...
Plus tard, quand Prévost-Paradol est lui-même de l'Académie, il est sollicité de donner sa voix à son « vieux maître Philarète Chasles». Les jeunes, lui répond-il, sont toujours à la disposition de leurs amis les vieux. Laissez-moi pourtant protester contre votre prétendue vieillesse, et souhaiter pour ma jeunesse votre ardeur et votre talent... »
Suit une série de lettres de Sainte-Beuve (trente-huit, qui ne figurent pas encore dans sa Correspondance), dont trois sont relatives aux successives candidatures de Philarète Chasles. Dans une première lettre, il cherche à le consoler à l'avance d'un échec possible... « Rester critique, rester écrivain indépendant et en face du pu- blic, ce serait encore le plus beau rôle, ne dût-on jamais être de l'Académie. » Dans une autre, il le supplie de ne
pas s'abandonner à sa mauvaise humeur : « Nous avons tous passé par là, par cette sorte d'attente d'antichambre très-impatientante. Musset dut y passer lui-même. Une fois à l'Académie, bien des choses se calment. Pas d'irri- tation, il ne faut pas dire : « Nommez-moi, ou je pars pour Boston!.,. » Enfm, dans une dernière lettre du 29 mars 186$, il lui promet d'appuyer sa candidature; mais il lui reproche avec amertume en même temps d'avoir fait de lui un portrait malveillant, dans un de ses cours au Collège de France, et, afin qu'il ne puisse nier, il lui cite ses propres paroles.
M. Thiers est plus oifficile à séduire. Le 6 août 1862, il écrit à Philarète Chasies une très-spirituelle épître sur sa candidature, qu'il regrette bien de ne pouvoir patronner : « N'assistant pas aux séances, je suis, dit-il, sans in- fluence à l'Académie. »
Autre lettre, celle-ci du poète Viennet, qui, à propos de la candidature de Philarète Chasies, se livre à un éreintement de la littérature contemporaine (24 février 1861). « Il ne connaît rien de plus stupide de la part des académiciens que d'admettre parmi eux les ennemis de tout pouvoir, ceux qui ont renversé les d'Orléans. » Il traite de « sauvages» les Gautier, les Févalet «autres rejetons de la préface de Cronwell ». Le seul littérateur pour qui il consentirait à voter est Henri Martin.
Tout le monde se mêle, d'ailleurs, de la candidature de Chasies, même ceux qui ne sont pas de l'Académie,
car voici Francisque Sarcey, qu'on ne s'attendait guère à voir en cette affaire, et qui lui écrit, en 1864, une lettre dans laquelle il traite très-durement la docte assemblée, comme pour consoler Philarète Chasles de ses échecs renouvelés. Quant aux fortes têtes qui dirigent les qua- rante et leur vote, elles envoient simplement à Chasles de l'eau bénite... d'Académie, et de Barante et Guizot, puis plus tard de Laprade^ E. Legouvé et John Le- moinne (en 1 862 , alors qu'il est, lui aussi, déjà candidat).
Nous avons gardé pour la (m trois lettres de Jules Ja- nin, qui^ lui aussi, fut longtemps candidat malheureux. Ils se poussaient d'ailleurs tous deux, lui et Chasles, vers l'Institut, à coup d'articles élogieux échangés l'un sur l'autre. « Dites de moi ce que vous pensez, écrit-il à Chasles le 30 décembre 1844 : cela ne peut faire de mal d'habituer la boutique à entendre parler de moi. Si une fois j'y étais, moi qui serais un des assidus^ et de tous les jours, je vous remettrais en selle... » Il a mijoté un article qui fera dire que ce Philarète Chasles est un homme bougrement fort... « Il vous manque, conclut- il, de manger un peu de jésuite : c'est un peu coriace, mais de haut goût. »
Le 4 janvier 185 1, il lui écrit pour lui dire que, lui aussi, il serait bien heureux d'être enfm à l'Académie. «(Allons, bon courage ! et aimons-nous les uns les autres, c'est le plus court! n Ce fut là en somme la vraie devise de Jules Janin.
Enfin, le 3 mars 1852, Janin écrit une dernière lettre à Chasies « pour lui remonter le moral ». Chasles, en effet, avait exhalé vivement sa colère, et Janin le rappelle au calme et lui cite même une sentence de Sénèque appropriée à la circonstance^ et il ajoute : « Si vous avez quelque chose de mieux, donnez-moi-z'en ! »
Mais le bon Janin eut au moins cet avantage sur son ami Chasies de mourir dans la peau d'un académicien.
M. Sardou au Théatre-Francais. — Le nouvel aca- démicien s'est piqué d'honneur. Il avait une comédie promise au Palais-Royal, mais il vient de déclarer au directeur de ce théâtre qu'il ne la lui donnerait qu'après avoir terminé une œuvre sérieuse pour la Comédie fran- çaise, les palmes qui viennent de lui être octroyées lui faisant un devoir de reparaître victorieusement surnotre première scène littéraire.
Ce sera la seconde fois seulement, depuis vingt-trois ans que M. Sardou fait du théâtre, que l'auteur de Nos Intimes sera joué rue de Richelieu. Sa première pièce représentée par les sociétaires date déjà du 1 1 avril 1862; elle s'appelait la Papillonne, et fut jouée par Got, Le- roux, et M"«'^ Aug. Brohan et Figeac. L'histoire de son arrivée à la Comédie française , est assez piquante; elle nous a été racontée par M. Sardou lui-même et figure dans un Journal intime de la Comédie française que nous allons prochainement publier :
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« Après le grand succès de la comédie Nos Intimes, on trouva tout à fait étonnant que le Théâtre-Français n'eût pas encore ouvert à deux battants les portes de la maison de Molière à M. Sardou. Le ministre d'État, M. Fould, se fit volontiers, en cette circonstance, l'in- terprète du sentiment public, et il demanda tout de suite à M. Sardou une comédie nouvelle pour notre premier théâtre. « Soit, répondit Sardou, je vous la promets pour l'hiver prochain!— Non, répliqua le ministre, c'est immédiatement qu'il nous la faut! — Mais vous ne pou- vez vraiment m 'obliger à bficler en quinze Jours une pièce destinée à une scène aussi importante ! — Bah ! vous en avez bien quelqu'une toute faite en portefeuille! — Pas la moindre, je vous jure! — Mais le Gymnase ou le Vaudeville n'ont-ils pas une comédie de vous bientôt prête à passer? — Pas davantage; j'ai lu sim- plement à Fargueil et à Félix trois actes... — Nous les prenons!... — Je m'y refuse formellement.il s'agit d'une pièce un peu bouffonne qui sera très-bien à sa place sur une scène de second ordre, mais qui ne peut avoir au- cun succès rue de Richelieu. — Nous la prenons, vous dis-je, il nous la faut! — Mais... — Je le veux!... » Tel fut à peu près le dialogue vif et animé qui s'établit entre le ministre et M. Sardou, et à la suite duquel ce dernier reprit sa comédie au théâtre de la Bourse pour l'apporter à celui de la rue de Richelieu. »
Ajoutons que la Papillonne est une pièce extragaie
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qui a eu beaucoup de succès partout ailleurs qu'à la Comédie française, où elle ne fut Jouée que trente fois de suite. « C'est celle de mes pièces, nous disait encore Sardou, qui me rapporte le plus de droits en province! » Cette fois il s'agit d'une grande comédie écrite spé- cialement pour la Comédie française, et qui doit être digne à la fois de notre premier théâtre, de l'Académie et de M. Sardou lui-même.
Mgr DE Belzunce. — Voilà ce grand prélat, qui était si populaire à Marseille, mis aujourd'hui à l'index. Le jour de la procession annuelle qui célèbre, à Marseille, le grand souvenir du dévouement de Mgr de Belzunce pendant la peste de 1 720-1 721, il y a eu des mani- festations publiques dans la grande cité phocéenne, les uns voulant couronner la statue de l'évéque, les autres arrachant et détruisant les couronnes déposées à ses pieds. Enfin on a été jusqu'à tenter de renverser le mo- nument du prélat, et il n'est pas sûr encore qu'il ne sera pas enlevé un de ces jours pour éviter dans l'avenir le retour de semblables manifestations. Tout cela est regret- table, d'autant plus que c'est par suite d'excès dans les deux sens que toutes ces querelles mi-politiques et mi- religieuses ont éclaté. Quanta Mgr de Belzunce, qu'avait- il à faire dans tout cela ? On le déclare auteur de tout le mal cependant, et l'on va jusqu'à assurer, dans certains journaux, que son dévouement de 1720 a été singulière-
ment exagéré. Nous voulons venger la mémoire du cou- rageux évêque en publiant la déclaration suivante, dont le signataire n'est pas suspect de cléricalisme. Elle fera sans doute réfléchir les promoteurs de la destruction du monument de Mgr de Belzunce :
Lettre au Pire de La Tour.
7 février 1746.
L'évêque de Marseille, pendant que la contagion dépeuplait cette ville, et qu'il ne trouvait plus personne ni qui donnât la sépulture aux morts, ni qui soulageât les mourants, allait le jour et la nuit, les secours temporels dans une main et Dieu dans l'autre, affronter de maison en maison un danger beau- coup plus grand que celui où l'on est exposé à l'attaque d'un chemin couvert. Il sauva les tristes restes de ses diocésains par l'ardeur du zèle le plus attendrissant, et par l'excès d'une intrépidité qu'on ne caractériserait pas sans doute assez en l'appelant héroïque. C'est un homme dont le nom sera béni avec admiration dans tous les âges.
Voltaire.
La Liste civile impériale. — M. Alph. Gautier, ancien secrétaire général du ministère de la maison de l'empereur et des beaux-arts, a écrit récemment au Times^ en réponse à des assertions erronées de ce jour- nal sur l'ancienne liste civile impériale, une lettre qui contient de curieux chiffres, lettre qui, vu la situation de
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son auteur, peut passer pour un document authentique.
Le Times avait assuré que l'empereur, qui n'avait que 2 5 millions de fixe par an, avait souvent trouvé le moyen d'en dépenser 3 5. Voici ce que M, Alph. Gautier répond à cette allégation :
« La liste civile de l'empereur Napoléon III se com- posait d'abord d'une dotation en argent fixée, comme pour le roi Louis XVI, pour l'empereur Napoléon I", pour les rois Louis XVIII et Charles X, à 25 millions; il avait ensuite, comme ses prédécesseurs, la jouissance des revenus de la dotation immobilière et mobilière de la couronne, lesquels s'élevaient annuellement à 5 millions environ.
« Le budget de la liste civile impériale comprenait encore^ pour ordre et pour satisfaire aux règles de la comptabilité, des recettes qui n'entraient dans ses caisses que pour en sortir : telles, par exemple, que la dotation de 1 50^,000 francs affectée aux princes et princesses de la famille impériale; la subvention de 300,000 francs allouée par le ministre de la guerre pour l'escadron de cent-gardes, qui lui coûtait 800,000 francs; la subven- tion de 800,000 francs allouée à l'Opéra, dont la cou- ronne payait toutes les dépenses, et qui lui imposait un sacrifice annuel de 3 à 400,000 francs; les recettes de ce théâtre; prévues pour une somme qui variait de i million à 1,300,000 francs; vous trouverez donc, si vous voulez additionner tous ces chiflfres, en y joignant quelques re-
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celtes accidentelles, un total qui a pu s'élever quelque- fois à 5 5 ,000^000 de francs. »
A TRAVERS LES TRIBUNAUX. — Jusqu'au genou. — Il s'agit d'un pseudo-comte russe, qui se nommait, selon lui, Edmond Zalewski, et qui était tout simplement Polonais et pas comte du tout. Un soir qu'il avait sans doute bu comme boivent ses compatriotes, le Polonais fut recueilli, évanoui sur le grand chemin, par un fermier de Stains, M. Tillet, lequel avait le cœur compatissant. Il reçut en effet le sieur Zalewski chez lui et le soigna de son mieux.
Zalewski déclara alors à son hôte qu'il était comte, qu'il était riche, et, quelques jours après, il lui demanda la main de sa fille, car le fermier avait une fille. Le père, qui n'était pas tout à fait ébloui par les belles phrases du Polonais, hésita bien un peu; mais la fille, qui rêvait d'être comtesse, vainquit ses scrupules, mit à la porte son amoureux ordinaire, et Tillet dut consentir à marier les deux jeunes gens. C'est ici que la chose se complique, et ce qui suit aurait pu servir de canevas à un nouveau conte rémois de feu M. de Chevigné.
Le Russe, une fois agréé par la famille Tillet, ne tarda pas à risquer une demande non moins insolite que délicate. Il avait une chambre où il était mal, paraît- il, et il s'en fut tout bonnement trouver son futur beau- père en lui demandant, puisqu'il allait être bientôt son
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gendre, l'autorisation de prendre par avance un petit à- compte sur ses droits d'époux en allant partager la chambre et le lit de sa fiancée. Mais le beau-père, cette fois, se fâcha tout de bon, fit au Polonais les plus vives remontrances et voulut le mettre à la porte.
Mais un Polonais ne se laisse pas intimider facilement. Le nôtre, très-fier de sa noblesse, qu'entre parenthèses il n'avait pas, se rua sur le beau-père, le bouscula dans son escalier, et enfin le rossa d'importance.
Le brave fermier alla alors se plaindre en justice, et les investigations de la police lui prouvèrent que Zalewski n'était ni Russe ni comte, qu'il avait quelques peccadilles d'escroquerie sur la conscience, et que même il ne s'ap- pelait pas Zalewski. Seulement il refusa de donner son vrai nom.
A l'audience comparaissent naturellement, comme té- moins, le père Tillet et sa fille. La déposition de cette dernière est assez piquante et aurait presque exigé le huis- clos.
« Mademoiselle, interroge M. le président Boulanger, le prévenu vous avait promis de vous épouser!
Le témoin. — Oui, Monsieur. Un jour, dans le jardin, il me prit la taille, m'embrassa et me dit : « Il est affreux, ton fiancé, il est abominable! Tu es donc bien pressée de te marier?... Eh bien, marie-toi avec moi, veux-tu? J'ai un oncle qui me laissera un million. Tu seras comtesse, tu auras un bel équipage, tu danseras
avec des princes, et tu n'auras qu'une chose à faire : dépenser de l'argent toute la journée ! . . .
M. le président. — Le prévenu n'a-t-il pas essayé un jour d'aller plus loin?
Le témoin (d'un air confus). — Oh! Monsieur... Je ne me rappelle pas...
M. le président. — Il faut dire toute la vérité^ mon enfant. Recueillez vos souvenirs. Voyons^ la scène de la voiture?
Le témoin (à demi-voix). — Ah ! oui, un soir, à la brune, nous étions en voiture, lui et moi, avec papa. Papa dormait un peu. Alors, monsieur m'a embrassée bien fort. . .
M. le président. — Bien fort .''... Le témoin (levant les yeux au ciel). — Bien fort!... et puis il a fait des gestes... M. le président. — Des gestes ? Le témoin (avec dignité]. — Ah! mais, Monsieur, jusqu'au genou seulement!... Je lui ai donné un souftlet, il a retiré sa main en jurant, et ça a réveillé papa. (Sensa- tion.)
M. le président. — Voyez-vous, mon enfant, il ne faut pas écouter comme cela les inconnus qui passent. Il vaut mieux s'en rapporter aux jeunes gens du pays ! (Rires.)
Le témoin (d'un air convaincu). — Oh I oui ! « (Mou, vement.)
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En somme, le faux Zalewski s'est vu condamner, sous ce nom_, à un an de prison et cinq ans de surveillance de la haute police. Mais M"" Tillet va-t-elle maintenant trouver facilement un autre amoureux?
Abbé, MÉDECIN ET Poète. — L'abbé est M. Moigno, qui dirige le journal les Mondes; le médecin est le docteur Lantier, qui s'intitule « ex-chirurgien de l'ambulance municipale de l'administration des postes, auteur du traitement guérissant mathématiquement les maladies des femmes, etc.^ etc. » M. Lantier, ayant fait paraître dans le susdit journal un long travail sur le traitement balsa- mique et pneumatique des blessures, voulut ensuite le publier en brochure, ce à quoi consentit M. Moigno. Mais l'abbé et le médecin cessèrent d'être d'accord quand il fallut payer la facture de l'imprimeur, chacun prétendant laisser à l'autre le soin de la régler.
De là procès, dans lequel l'avocat de l'abbé a dé- montré que, la brochure n'étant qu'un long dithyrambe en l'honneur du médecin, son client n'avait pu avoir aucun intérêt à en prendre les frais pour lui. C'est aussi ce qu'a pensé le tribunal en mettant à la charge du mé- decin le payement des frais d'impression. Mais M. Lan- tier a largement de quoi se consoler dans les éloges pompeux dont son travail présente le curieux assem- blage, et desquels nous détachons la poésie suivante, qui mérite d'être conservée aux siècles à venir :
A M. le Docteur Lantier.
A mesure que l'homme invente des machines
Pour sa destruction, L'art de guérir s'attache à tirer des racines
Sa conservation.
Conserver! tout est là; c'est la loi que, docile,
Accepte un médecin, Celui qui, sous le feu, court panser le mobile
Menacé de sa fin.
Quoi de plus meurtrier que l'obus et la balle ? Entre eux et le soldat est-il un intervalle,
Un délai protecteur ? Il est tombé déjà que l'écho gronde encore... Va-t-il mourir? Peut-être .. Un drapeau blanc s'arbore,
Et voici le docteur.
En hardi novateur, riche de faits qu'il cite, A l'amputation il pose une limite ,
Soucieux d'un trépas ; La trouvant abusive, il démontre l'urgence D'un mode d'opérer autre, et dont l'excellence
Ne se conteste pas.
Le mode est découvert, il n'est plus un problème. C'est par l'emploi d'une eau qu'il fait du vieux système
Un objet de rebut. C'est en toi. doux extrait. Teinture basalmique. Qu'un brave, mutilé par l'arme satanique,
Trouvera son salut !
Signe : Lafeuillade, rue du Faubourg-Saint-Denis, 148.
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NÉCROLOGIE. — Eugène Razoïia. — Le communard qui portait ce nom vient de mourir en Suisse. C'était un ancien militaire qui n'a dû sa notoriété qu'aux nombreux procès politiques qui ont émaillé son existence. Il avait été condamné à mort par contumace en 1872.
Sous l'Empire, Razoua fit du journalisme; il écrivit des articles dans la Vie parisienne, qu'il signait du pseudonyme de Mustapha, souvenir de l'Algérie, où il avait servi dans les spahis. Il était alors surtout connu des habitués du café de Madrid comme un intrépide buveur d'absinthe. Il pouvait, en effet, se passer de tout, même de manger, pourvu qu'il eût de l'absinthe. Ce qu'il en a absorbé dans sa vie, trop longue, hélas ! est incalculable. Ses excès ont dû être la principale cause de sa mort, car c'est en sortant d'un café de Genève, où il venait de se livrer à ses libations habituelles, que l'an- cien commandant de l'École militaire pendant la Com- mune est tombé subitement foudroyé.
Varia. — Le Schah écorché. — Voilà quelques jours que, pour employer le langage des journaux solennels, nous n'avons plus le Schah de Perse dans nos murs. Il aura sans doute gardé la meilleure impression de son passage en France, avec une exception, pourtant, en ce qui concerne les hôteliers, dont l'un a entrepris de Pé- corcher de la belle façon. Disons tout de suite, à l'hon- neur des Parisiens, que cet hôtelier est de Fontainebleau.
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Pendant les deux jours qu'il a eu l'honneur d'héberger la Majesté persane, il lui a confectionné une note qui pourra rester comme un document d'histoire contem- poraine. On y voit en effet : un melon de 60 francs; — trois voitures pour 800 francs ; — i , 5 00 francs de fleurs ; — des pêches à 10 francs l'une, t^? cxtera. Mais le Schah a montré ses griffes, et on a transigé, paraît-il, pour une somme encore assez ronde.
Seulement l'histoire nous apprend que le Schah, avant d'être écorché chez nous, a été écorcheur dans sa patrie, et cela dans le sens le plus sérieux et le plus cruel du mot. La Vie littéraire a fait dernièrement quelques re- cherches sur la vie de ce bon prince, et nous lui emprun- tons les petites anecdotes que l'on va lire :
« En Angleterre, au dîner officiel que lui donna le prince de Galles, le Schah remarqua le duc de S"*, un des plus riches lords anglais, et, le désignant au prince, il lui dit ;
« Vous allez lui faire couper la tête.
« — Pourquoi donc? répondit le prince étonné.
« — Mais pour lui prendre son argent», reprit le bar- bare, de l'air le plus naturel du monde. Et le prince put à grand'peine faire comprendre à son hôte que l'aimable coutume de couper la tête aux gens dont on convoite la fortune n'est plus de mise en Europe.
« Voici maintenant un trait d'amour fraternel :
« Quand il monta sur le trône, à la mort de son père,
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le Schah avait un tout jeune frère. Pour ne redouter plus tard ni compétiteur ni rival, il résolut de se débarrasser de cet enfant, et donna tout simplement ordre de l'assassiner.
« Dans le palais vivait, auprès des princes, un vieux précepteur qui les avait élevés. Le cœur du vieillard s'attendrit sur le sort qui menaçait son plus jeune élève ; il Taimait tendrement, et résolut de le sauver. Il alla trouver le Schah, et lui dit : « Maître, je me charge de te « débarrasser de ton frère...
« — Fais », dit le Schah.
« Le précepteur sort, cherche Tenfant, qui jouait dans les jardins, l'appelle et le couvre de caresses, pleure même sur sa tête, — nous avons dit qu'il l'aimait ten- drement, — puis, d'un coup rapide, il lui enfonce ses pouces dans les yeux, et les fait jaillir hors des orbitres...
« Cette horrible exécution accomplie, il revient vers le Schah, et lui dit :
« Maître, tu es délivré, jamais l'enfant ne pourra régner, la loi dit qu'il faut un voyant pour conduire les autres : il est aveugle... »
<.< C'est ainsi que le Schah inaugura son règne. »
Nous continuons à citer la Vie littéraire :
« Un peintre français de grande valeur, M. JeanLau- rens, qui a vécu plus de dix ans en Perse, a vu, dans ce pays, enterrer vivante une femme adultère.
« La malheureuse, garrottée, jetée dans un trou peu profond, fut recouverte de terre. Pendant quelques se-
condes des convulsions horribles secouèrent le sol. Puis la foule vint piétiner sur cette fosse. Voilà les mœurs du pays ! Mais écoutez encore :
« Après la prise d'une ville ennemie, le Schah faisait son entrée triomphale; et, comme d'autres se font pré- senter les clefs de la ville, il se fit apporter sur des pla- teaux trente livres pesant d'yeux arrachés aux principaux habitants.
« Une autre fois, des malheureux avaient conspiré contre cet aimable maître; il les fit saisir, traîner sur la place publique ; là, on leur arracha toutes les dents; puis à coups de marteau, le bourreau les leur enfonça dans le crâne, en dessinant avec ces clous horribles le nom du Schah, le seigneur tout-puissant.
« Ce que nous venons de raconter est de l'histoire, hideuse dans sa nudité. Ces faits suffisent à peindre l'homme à qui la République française et les souverains d'Europe ont donné l'hospitalité. »
Les Diamants de la Couronne. — La foule assiège, au palais du Champ de Mars, la tribune vitrée où sont ex- posés ces merveilleux diamants, que M. Benjamin Ras- pail a récemment proposé à la Chambre de vendre aux enchères publiques comme absolument inutiles. La Pa- trie reproduit , sur la valeur de ces diamants , divers renseignements qui ne sont pas tout à fait nouveaux, mais que nos lecteurs peuvent avoir oubliés :
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« D'après l'inventaire fait sous Louis XVIII, ces joyaux étaient au nombre de plus de 64,000 ! A l'époque en question, ils pesaient 18,751 carats et étaient éva- lués vingt millions neuf cent mille deux cent soixante francs.
« Les principales pierres sont le Régent et le Sancy, dont tout le monde connaît l'histoire; et parmi les ob- jets les plus précieux nous citerons: le Glaive impérial, d'une valeur de 240,700 fr.; la plaque en brillants du Saint-Esprit, estimée 386,000 fr., et celle de la Légion d'honneur, coûtant 45,000 fr. Une parure de perles, des- tinée aux souveraines, ne vaut pas moins de 1,165 >0'^° ^''- i une autre parure en brillants etsaphirsacoûté28o,ooofr. La couronne de France, qui compte environ 5,360 pier- res précieuses, parmi lesquelles le Régent, figure sur les états pour la somme de quatorze millions sept cent deux mille francs. »
Les Enfants naturels. — M"'^ Gagneur a résolu de fonder une œuvre d'adoption des enfants naturels. Elle s'est adressée à Victor Hugo pour placer sous son patro- nage cette oeuvre dont ses romans contiennent déjà Pembryon. Voici le passage le plus intéressant de sa lettre, qui est trop longue pour que nous puissions la reproduire tout entière ici :
« Les statistiques le démontrent, ce sont des enfants naturels qui peuplent en grande partie nos prisons et nos bagnes.
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<( lien naît par an 5 0,000; sur 56 millions d'habitants, la France en compte près de 2 millions, et cette propor- tion augmente chaque jour.
« Depuis quelques années, un mouvement marqué de l'opinion se produit en leur faveur. Les économistes comme les moralistes plaident leur cause; nos législa- teurs cherchent le remède; la littérature proteste contre cette injustice sociale; le théâtre en réhabilite les inno- centes victimes.
« Sans doute, l'État les assiste; mais l'État c'est un être impersonnel, qui nepeutsuppléeraux soins dévoués, à la sollicitude affectueuse de l'initiative privée, et ses secours ne s'adressent qu'à la première enfance.
« Notre projet de société a donc pour but de créer une vaste famille à ces orphelins, à ces déshérités; de les protéger surtout au moment où l'État cesse de les assister, c 'est-à-dire à l'âge de quatre ans et de douze ans, quand ils sont déclarés enfants trouvés ; de les élever dans des écoles professionnelles spéciales, agricoles et industrielles; puis de les suivre dans la vie, de fonder pour eux des cercles, salles de lecture, cours instructifs; de les aider à se placer et à contracter d'honnêtes ma- riages ; de les adopter, en un mot. C'est pourquoi nous voudrions appeler cette société : l'Adoption.
Victor Hugo a répondu à M""* Gagneur par la lettre suivante :
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Paris, 25 juin 1878. Madame,
L'idée est belle et grande; j'y adhère de toute mon âme de- vant Dieu, et de tout mon cœur devant les mères.
Ahl vous avez raison, venez au secours des innocents; et les plus augustes des innocents, ce sont les enfants.
Ce que vous faites aujourd'hui, l'État, honteux de manquer à ses devoirs, le fera un jour.
En attendant, Madame, soyez bénie dans votre bonne œuvre.
Victor Hugo.
La Pierre de la Bastille. — Il paraît que la com- mune de Montreuil-sous-Bois possédait une précieuse relique qui n'est rien moins qu'une pierre provenant des démolitions de la Bastille au lendemain du 14 juillet 1789. Cette pierre serait authentique et la municipalité de la susdite commune veut faire une cérémonie publique à l'effet de donner à la pierre en question la place d'hon- neur dont elle est digne. Nous n'avons pas à nous pro- noncer sur le plus ou moins d'authenticité de la relique Montreuilloise:onsait qu'en matière de reliques, c'est la foi seule qui sauve! Nous nous bornerons à reproduire, comme curiosité, l'arrêté pris parle maire, après délibé- ration du conseil municipal , au sujet de la fête projetée pour l'inauguration de la pierre, arrêté qu'il serait vrai- ment dommage de ne pas conserver dans notre Gazette :
COMMUNE DE MONTREUIL-SOUS-BOIS
« Le maire de Montreuil a l'honneur d'informer ses concitoyens que le conseil municipal, en séance du 29 mai 1878, a décidé que, pour subvenir aux frais de la fête d'inauguration de la pierre f revenant des cachots de la Bastille, et envoyée dans tous les chefs-lieux de canton de France, une souscription publique serait ouverte pour donner à la manifestation un véritable ca- ractère républicain et patriote.
« Ce fragment d'un monument élevé par la tyrannie, et qui a vu tant de souffrances et de cruautés, était resté ignoré dans les archives de Montreuil. Il mérite certaine- ment une place d'honneur et sera encastré à droite de la porte principale de la maison commune.
« Tous les citoyens sont appelés à contribuer le plus largement possible, selon la mesure de leurs fonds, à cette grande fête, qui sera célébrée le 14 juillet prochain, jour anniversaire de la prise de la Bastille par le peuple.
« Les souscriptions sont reçues chez MM. les membres du conseil municipal.
« Montreuil-sous-Bois, le 31 mai 1878.
« Le maire, A. Chereau. »
Ultima verba. — Se souvient-on encore — on oublie si vite en France et surtout à Paris! — de ce pauvre
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poëte, nommé Victor Meyret, qui se Jeta à la Seine, en 1873, dans une heure de désespérance? Le malheureux n'avait plus le sou et sa maîtresse l'avait quitté. Il ne voulut pas survivre à l'amour éphémère qu'elle lui avait donné non plus qu'à la perte de ses illusions, et il se pré- cipita dans la rivière du haut du pont de la Concorde, après avoir laissé sur le parapet une feuille de papier, maintenue par une grosse pierre, et sur laquelle feuille étaient écrits les vers suivants, qui formeront sans doute l'épilogue du petit volume dans lequel on va réunir quel- ques œuvres éparses du pauvre garçon :
Mon bonheur dura quinze jours à peine, Il lui faut toujours des amours nouveaux. Allons, imbécile, un saut à la Seine, L'écrevisse attend sous les verts roseaux.
C'est un fin régal que la chair malsaine
D'un cadavre mou, verdi par les eaux.
Que jusqu'à Saint-Cloud le courant entraîne,
Et laisse aux cailloux morceaux par morceaux!...
Comme je ne sais nul mets qui lui plaise Plus que récrevisse à la bordelaise, Ecrevisses, sus!... sus! .. je vous attends!...
Repaissez vos becs de mes chairs meurtries. Puissiez-vous ensuite être, un soir, servies A celle pour qui je meurs à vingt-ans !
Deux Professions de foi. — M. Charles Cousin vient
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de publier, sous le titre de Voyage dans un grenier, un livre bien singulier et, ma foi, bien amusant, malgré le décousu qui a présidé à l'arrangement des pièces curieuses qu'il renferme. La plupart de ces pièces sont des lettres ou documents inédits. Nous en citerons deux qui constituent de véritables professions de foi littéraires, et qui sont signées de noms célèbres à divers titres.
Voici d'abord une lettre signée F. S. (lisez Francisque Sarcey), et dans laquelle le critique théâtral du Temps refuse de se laisser enrôler dans la franc-maçonnerie :
Monsieur,
N'attribuez mon long retard à répondre à vos offres obli- geantes qu'à l'hésitation d'un homme qui ne veut pas prendre une détermination grave sans avoir longtemps pesé le pour et le contre.
Je me suis promis, le jour où j'ai mis le pied hors de l'Uni- versité, de n'être jamais d'aucune association, de ne posséder jamais aucun titre, de n'ambitionner jamais aucune place, de faire mon trou seul et de rester seul et libre : je me suis tenu parole jusqu'à ce jour. M'engager dans la maçonnerie, ce serait changer ma vie du tout au tout : car, une fois la pre- mière brèche faite, tout l'édifice des résolutions premières ne tarderait pas à crouler. L'idée me viendrait peut-être d'être ou député, ou sénateur, ou académicien, ou vénérable, ou dé- coré, ou n'importe quoi tenant à quelque chose.
Ce sont autant de liens dont on charge sa plume.
11 me semble qu'un journaliste ne doit rien être que journa- liste.
Le public en a plus de confiance en lui. Il me croira davan-
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tage, quand je lui parlerai de la maçonnerie, si je n'y appar- tiens pas.
C'est une grande force que de se tenir en dehors de tout.
Je vous prie d'agréer, Monsieur, etc.
F. S.
Suit un billet de Théodore Barrière, dont la conclusion misanthropique ne surprendra personne :
Mon cher Monsieur,
Vous me demandez si je connais M. de Rothschild? Hélas ! ou plutôt heureusement, non. Je ne me lie jamais avec les heureux de la terre, afin de garder mon libre arbitre.
Règle générale, je ne me lie avec personne, afin d'être tou- jours à même de dire du mal de tout le monde.
Salut empressé.
Théodore Barrière.
Les Bourreaux d'autrefois. — Nous devons la com- munication du curieux document qui suit à l'obligeance du savant magistrat Ch. Desmaze :
Letlre à monsieur le procureur du roy au bailliage " et siège présidial d'Amiens.
Saint-Quentin, !«■■ avril 1754. Monsieur,
Nous avons à nous plaindre de l'exécuteur que vous avez pris la peine de nous envoyer. C'est un homme qui ne sçait pas son métier. — Agnès Duchesne a été par luy pendue, samedy dernier, mais il l'a dépendue sans l'avoir entièrement
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étranglée, de façon que cette fille, ayant donné quelques signes de vie au moment qu'on allait l'inhumer, monsieur le mayeur * a été obligé de se transporter au lieu de l'enterrement, et d'y appeler l'exécuteur pour lui faire achever là son office, ce qui a fait un grand tumulte dans cette ville. — Lorsqu'il a roué le nommé Betfort, il y a deux ans ou environ, il ne lui a cassé qu'un des membres, et, dix ans auparavant, il avait en- core maltraittée une fille condamnée à être pendue. Un homme si maladroit ne doit pas continuer ce service. Nous aurions pu le punir ici par la prison ; mais, comme messieurs du présidial sont ses supérieurs et juges naturels, nous avons cru qu'il était plus à propos de vous en porter nos plaintes, afin que vous ayez la bonté d'y mettre ordre et de faire en sorte que le service se fasse mieux à l'avenir.
Nous avons l'honneur d'être, monsieur le procureur du roy, très sincèxement, vos très humbles serviteurs.
Pour le mayeur, L'adjoint
Mallet, Greffier secrétaire.
Le- Phonographe. — Tout Paris connaît aujourd'hui ce merveilleux instrument qui répète les sons avec une exactitude qui sans doute va s'améliorer de jour en jour; mais ce que tout Paris ne sait pas, c'est que l'idée du phonographe est vieille de deux siècles. Cyrano de Ber- ' gerac y a pensé , et voici ce qu'il en dit dans son Histoire comique des estât et empire de la Lune.
« Mon démon me dit: « Pour vous divertir, voici un
I. Le maire.
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<( livre que je vous laisse. » Ce livre était dans une boîte .. A l'ouverture de la boîte, je trouvai je ne sais quoi de métal presque semblable à nos horloges, plein de je ne sais quels petits ressorts et de machines impercep- tibles. C'est un livre, à la vérité, mais c'est un livre mi- raculeux, qui n'a ni feuillets ni caractères; enfin, c'est un livre oili, pour apprendre, les yeux sont inutiles : on n'a besoin que des oreilles. Quand quelqu'un donc sou- haite lire, il bande, avec grande quantité de toutes sortes de petits nerfs, cette machine; puis, il tourne l'aiguille sur le chapitre qu'il désire écouter, et au même temps il en sort, comme de la bouche d'un homme ou d'un in- strument de musique, tous les sons distincts et différents qui servent, entre les grands lunaires, à l'expression du langage... »
Si vous voulez vérifier vous-même la citation, nous vous conseillons de le faire dans la jolie édition d'ama- teurs publiée par la Librairie des Bibliophiles, sous le titre de Voyages fantastiques de Cyrano de Bergerac.
Vers de Louis Veuillot — Nous trouvons, dans le Journal des Demoiselles du mois de novembre 1860, les vers suivants, auxquels le nom de leur signataire donne une valeur de curiosité :
LA MER. Du haut de la colline, assis sous le vieux frêne,
J'ai vu le beau matiti rire dans le ciel cla'r.
Des souffles embaumés sans bruit traversaient l'air,
Effleurant les buissons plus ornés qu'une reine.
Non loin de mes regards, immobile, la mer. Libre de vils fardeaux dans sa paix souveraine, Autre ciel tout d'azur, épanchait sur l'arène Ses étoiles d'argent où se jouait l'éclair.
Dieu me faisait sentir sa présence sublime :
Il descendait du ciel, il montait de l'abîme!
Je priais. — Tout à coup, remplissant le chemin,
L'homme, hélas! apparut: un berger maigre et blême. En haillons, l'œil méchant, vomissant le blasphème, Menait ses moutons paître, un fouet à la main,
Louis Veuillot.
Une Commune à part. — Il paraît que le journal l'Écho de la Mayenne avait insinué que les femmes de la Bacon- nière, commune de ce département, n'étaient pas toutes d'une fidélité exemplaire. Aussi le maire de cette com- mune vient-il d'adresser au susdit journal, à la demande de ses administrées, la notification suivante, dont il serait regrettable de priver nos lecteurs :
Dans votre numéro du samedi i^ juin, vous racontez comme arrivée en la commune de la Baconnière une histoire de flagrant délit d'adultère qui aurait été suivi du meurtre ou de l'amant ou du mari.
Les femmes de cette commune, que j'administre comme
maire, me prient de vous faire savoir qu'il n'y a rien de vrai dans votre histoire et que toutes sont fidèles à leurs maris.
Le maire de la Baconnierey Dominique.
Y a-t-il beaucoup de maires en France qui pour- raientdélivrer, à coup sûr, de pareils certificats?
Annonce matrimoniale. — On n'invente pas ces choses- là !... Voici ce que nous lisons dans un des derniers nu- méros des Petites Affiches :
Trente-quatre ans, orphelin, élève de l'École centrale (mé- canique), possédant 200,000 francs, plus la nue propriété d'un immeuble rapportant 25,000 francs, sur un tête de quatre- vingts ans, désire se marier à demoiselle ou jeune veuve de fortune et d'honorabilité relatives. Rien des agences. Poste res- tante jusqu'au 20 juin, A. G. J. L.
Honorabilité relative!... Il faut avouer que M. A. G. J. L. n'est vraiment pas assez difficile!
Georges d'Heylli.
Le Gérant, D. Jouaust.
Paris, imprimerie Jouaust, rue Saint-Honoré, 338.
GAZETTE ANECDOTIQUE
Numéro 14 — 51 juillet 1878
SOMMAIRE.
Le Qiiatorze Juillet. — Une Lettre de Ledru-Rollin. — Béranger auteur dramatique, — A propos de l'Académie. — Lettre de Voltaire.
— Nécrologie : Fr. Bazin.
Varia. — Assassin et poète. — A propos du Capitaine Fracasse.
— Liszt à Paris. — Courbet peint par Vermersch. — Histoire d'un mot. — Se retirer à temps. — Victor-Emmanuel et les décorations.
— Un Patriarche. — Poëme inédit de Baudelaire. — Un Nom de pont.
Le Quatorze Juillet. — On avait voulu, cette an- née, donner une certaine solennité à l'anniversaire de la prise de la Bastille; mais le gouvernement en a interdit a célébration en tant que fête politique. Le même jour on a célébré le centenaire de J. J. Rousseau, qui n'est pourtant ni né ni mort ce jour-là; mais cette fête est loin
II — iSyS 3
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d'avoir eu le même éclat que le centenaire de Voltaire. S'il faut des fêtes, pas trop n'en faut, et le public finit par s'en fatiguer.
A propos de cet anniversaire de la prise de la Bastille, les journaux ont publié bon nombre d'articles dans les- quels ils ont répété tous à peu près la même chose. Rien de bien neuf d'ailleurs sur ce sujet, qui a déjà donné lieu à tant de discussions pour et contre depuis quatre- vingt-dix ans!
Rappelons cependant que la démolition de la fameuse forteresse, commencée en 1789 sous la direction du sieur Palloy, ne fut terminée que le 21 mai 1791, et qu'elle coûta la somme, énorme pour l'époque, de 943,769 fr. Citons encore ce fait, probablement oublié , qu'au lende- main de la prise de la Bastille, un sieur Manuel, se di- sant homme de lettres, et qui y avait été enfermé comme auteur d'un pamphlet relatif au procès du collier de la reine, guida le peuple dans la chambre même qu'il avait jadis occupée. Il voulait s'assurer s'il retrouverait une pièce de vers qu'il avait écrite pendant sa détention et dissimulée sous la doublure d'un dossier de fauteuil. Manuel retrouva en effet cette pièce intacte, parodie des imprécations de Camille des Horaces^et il la lut à haute voix au milieu des acclamations de la foule :
La Bastille, où la nuit sert des tyrans heureux 1 La Bastille, où la haine est le plaisir des dieux 1 La Bastille, où la force enchaîne le génie !
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La Bastille, où l'on meurt sans sortir de la vie ! Puissent les citoyens ensemble conjurés. Enfoncer ses cachots par le fer assurés ! Et si, pour ébranler ce colosse de pierre, Paris ne suffit pas, vienne la France entière! A pas précipités que cent peuples divers Passent pour la détruire et les monts et les mers ; Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles ; Que l'enfer agrandi s'ouvre par ses entrailles ; Que le ciel en courroux, allumé par mes vœux, Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux. Puissé-je de mes yeux y voir tomber la foudre, Voir ses canons en cendre et ses soldats en poudre, Son dernier gouverneur à son dernier soupir, Moi seul en être cause et mourir de plaisir!
Comme on l'a vu, les vœux de Manuel, jusques et y compris la mort du gouverneur, furent entièrement réa- lisés !
Une Lettre de Ledru-Rollin. — Nous devons à M. Auguste Magen, l'un des plus dévoués collaborateurs de notre Gazette, la lettre suivante, écrite par Ledru- Rollin à un ami qui lui avait dédié son livre :
10 juin 1857.
Mon cher M...,
Je suis vraiment honteux de ne vous avoir pas encore ré- pondu. Je n'ai guère qu'une excuse : c'est le désir que j'avais d'aller vous surprendre un jour dans votre retraite pour vous dire tous mes remercîments.
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On s'occupe des élections avec une ardeur qui ne me laisse pas sans quelque espoir. Si faible que soit une influence à distance, j'ai dû m'y consacrer tout entier, puisqu'on voulait bien me consulter. Comment négliger un souffle qui passe sur le pays et semble lui rendre quelque vie?» Pour moi, je le recueille, je le hume pour ainsi dire, avec cette anxiété fié- vreuse du vieux marin qui voit les premières rides de la brise après un calme mortel.
Des quelques paroles que vous voulez bien consigner de moi avec trop d'éloges je ne me rappelais rien ; elles ne tra- duisent plus à mon gré ma pensée d'aujourd'hui. Ah! si c'é- tait à recommencer! Ce qui n'était alors qu'à l'état de senti- ment est devenu depuis, par une étude constante et sous l'em- pire des faits, une conviction profonde, arrêtée, invariable. Je n'avais pas moi-même assez dépouillé le vieil homme: les langes de l'enfance sont difficiles à déchirer, et on reste long- temps enfant sous le joug des premières impressions et sous l'influence de l'air qu'on a d'abord respiré.
Lorsque je pense qu'à l'heure qu'il est la presque totalité des têtes dirigeantes et des écrivains de notre grand parti voient dans l'institution chrétienne le berceau de la liberté, bien que l'histoire lue à ses sources enseigne le contraire, mon esprit se révolte et s'indigne. Pas de compromis, pas de transaction possible entre le dogme indéfini du progrès, tou- jours ouvert, toujours révisible, et les dogmes fermés, immua- bles, de la théogonie du moyen âge. Vouloir enter celui-là sur ceux-ci est une contradiction et un non-sens.
Le mot de Mirabeau est profondément vrai : « Pas de ré- volution conquise, assurée, aussi longtemps que la France ne sera pas déchristianisée, w
Il doit être la devise des hommes d'État futurs; non qu'il doive s'appliquer par la force : pas de violence dans le do- maine sacré de la conscience, tant qu'on n'en sortira pas pour conspirer contre l'État. Cette transformation des vieilles
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croyances doit s'opérer par la liberté absolue, illimitée^ sans privilège comme sans exclusion pour personne, en vertu de l'enseignement répandu partout et de la science, des sciences naturelles surtout, coulant à plein bord. Au temps de réac- tion catholique où nous vivons, votre livre est donc presque courageux ; il est surtout utile, puisqu'il lutte contre un cou- rant qui entraîne encore, même parmi nos amis, tant d'esprits égarés
Il est essentiel de remonter jusqu'à l'origine de ces croyances. La connaissance plus approfondie des langues du passé, l'his- toire mieux connue des religions de l'Inde, toutes les décou- vertes de la science moderne, en offrent amplement les moyens.
Le rire de Voltaire n'a fait qu'effleurer les lèvres; les es- prits plus chercheurs de notre temps veulent être convaincus par des raisons sans réplique, c'est-à-dire par le dernier état de la science mis à la portée de tous.
C'est parce que je vous sais, mon cher M..., dans cette voie, que j'accepte volontiers votre dédicace amicale, moins pour le très-peu que j'ai fait dans le passé que comme en- gagement envers l'avenir, si jamais il se rouvre pour moi.
A vous, Ledru-Rollin.
On sait que nous n'avons pas à juger les idées expri- mées par cette lettre de Ledru-Rollin; elle nous a sur- tout paru intéressante en ce que, n'étant pas destinée à la publicité, elle révèle les sentiments intimes de son auteur sur une des plus redoutables questions de notre temps.
Déranger hUteur dramatique. — Le journal la
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Chanson vient de publier, sous ce titre, un article de M. L. Henry Lecomte qui est des plus curieux, et au- quel nos lecteurs nous sauront certainement gré de faire un large emprunt.
L'auteur de l'article cherche d'abord à démontrer que, dans sa Biographie, Déranger ne parle pas de lui avec toute l'exactitude désirable au point de vue de ses tentatives comme auteur dramatique. Le poëte essaye, au contraire, de nier non-seulement ses aptitudes pour le métier d'auteur de théâtre, mais encore les propres ouvrages auxquels il collabora et qui furent représentés sans sa signature, aussi bien que ceux qu'il a laissés en portefeuille et qui ont été retrouvés après sa mort.
Voici d'abord la liste des pièces pour lesquelles le ré- pertoire des agents dramatiques attribue formellement à Béranger une part de collaboration et de droits :
Les Caméléons, ou Une matinée d'un homme en place, vaudeville en un acte, avec Moreau et Wafflard (Vau- deville, 25 octobre 1815);
Haguenier, ou l'Habit de cour, vaudeville en un acte, avec Antier et Delespine (Porte-Saint-Martin, 10 juil- let 1818);
La Lanterne sourde, ou les Deux portefaix, vaudeville en un acte, avec Désaugiers, Antier et Hubert (Vaude- ville, 20 mars 1823);
La Maison de plaisance, vaudeville en un acte, avec d'Epagny et Antier (Vaudeville, 8 octobre 1823);
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Attila, ou le Troubadour, vaudeville en un acte, avec Antier et Bilderberck (Vaudeville, 7 février 1824);
Les Femmes, ou le Mérite des Femmes, vaudeville en un acte, avec Antier (Gaîté, 23 mars 1824).
Les ouvrages dramatiques posthumes de Béranger sont au nombre de trois, dont les manuscrits appar- tiennent à la famille de Benjamin Antier, qui les a com- muniqués à M. Lecomte. Ces trois pièces sont une comédie en vers, un opéra-comique et un vaudeville.
La comédie a pour titre le Paresseux; la scène se passe à Paris, sous le premier Empire. Cléon, homme de plai- sir, prétend faire épouser sa fille Elise à son ami Dorante. Elise préférerait le chevalier Valère, et Dorante a pris jadis avec une comtesse, sa cousine, des engagements gênants pour ses projets. On est arrivé pourtant sans incidents au jour du mariage, et la pièce commence par le récit suivant d'un valet, qui parle ainsi des tracas in- séparables de toute noce bien ordonnée :
Que de peines, bon Dieu, pour nos apprêts de noces!
Lettres^ bijoux, musique, habits, festins, carrosses,
À tout il faut penser, courir je ne sais où,
Sortir la bourse pleine et rentrer sans un sou.
De son côté, mon maître aura fait ses affaires :
Pour voir curé, témoins, magistrats et notaires,
Recueillir de l'argent, pénétrer à la cour,
Il m'a fait l'éveiller dès la pointe du jour.
Il n'a depuis dix ans fait une œuvre pareille!
Bien lui prend que l'amour l'ait tiré par l'oreille,
Et moi, s'enteud : car, seul, Tainour en vain, je crois,
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Pour l'arracher du lit l'eût éveillé dix fois.
Ce bon monsieur Dorante a tant, tant de paresse !
Mais que pense de nous la jalouse comtesse,
Cette belle cousine? Elle doit tout savoir.
Pour nous laisser en paix, il faut qu'à se pourvoir
Elle travaille aussi... Ma foi, ce serait sage :
Le plaisir de changer venge bien d'un volage I..,
Voici encore un petit portrait assez lestement débité par le même valet sur le compte de son maître, le pa- resseux :
Le jour ne faisait que de naître
Qu'avec grand bruit chez lui j'ouvre porte et fenêtre :
« Monsieur.'' Monsieur? Monsieur? il faut vous marier!
Debout, Monsieur, debout i... » Je me tue à crier:
« Monsieur, vous dormirez après le mariage!... »
Il bâille, ouvre les yeux, se frotte le visage,
Et dit:« Qj-ielle heure est-il? — Sept heures et le quart
(Il était moins). — Maraud, tu m'éveilles trop tard! »
— Ce qu'il n'a jamais ditl — et, grâce à sa tendresse,
Le voyant en bon train de vaincre la paresse,
Je sors, et de Paris deux fois j'ai fait le tour...
Il est midi, bientôt il sera de retour. »
Puis vient Dorante lui-même, qui cherche à excuser son capital défaut, lequel n'est pas ce qu'on croit. N'a- t-il pas fait la guerre et ne s'est-il pas distingué?
Si je n'eusse reçu deux blessures fort graves, On me verrait encor combattre avec nos braves; Mais, quitte envers l'Etat, en paix avec l'honneur, Je suis le doux penchant qui me mène au bonheur. Ennemi des emplois dont le faix importune,
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Je ne voudrais pas faire un pas vers la fortune ; .le dédaigne les biens qui font tant de jaloux, Et, malgré les brocards dont vous m'accablez toui, Ce qu'on nomme paresse est ma philosophie !
Ces quelques citations, auxquelles le nom de leur au- teur donne surtout une valeur, offrent une idée suffisante du ton poétique de toute cette comédie, que M. Lecomte déclare « absolument remarquable » et digne de la Co- médie française, où le détenteur actuel du manuscrit, M""' Antier, consentirait très-volontiers à la laisser jouer. Ce serait là; certes, une curiosité de haut goût; mais la mémoire de Béranger a-t-elle vraiment besoin de ce sur- croît de gloire littéraire, qu'un insuccès d'ailleurs pour- rait compromettre ?
La seconde pièce, opéra-comique, se nomme la Vieille Femme ci le Jeune Mari. Le manuscrit porte en tête ces mois, de la main même de l'illustre chansonnier : Lue en assemblée générale le 26 juillet 1810. Cette note est suivie de l'indication du refus de la pièce, en ces termes : Pièce refusée comme étant immorale, ce qui est très-édi- fiant de la part de MM. les comédiens. C'est, parait-il, une pièce fort gaie et que connut sans doute le vaude- villiste Rochefort, père du trop célèbre pamphlétaire de ce nom: car sa pièce Sc;pio«, jouée aux Variétés, en 1836, par Frédérick-Lemaître, en a reproduit très-exactement l'intrigue.
La troisième e*^ dernière pièce est un à-propos-vau-
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deville intitulé : les Acteurs bourgeois. On retrouve dans les couplets de cette pièce l'esprit et la verve de Déran- ger, et, à ce titre, quoi qu'en puisse penser M. Lecomte, qui est d'un avis contraire, c'est celle des trois pièces en question que nous préférerions. Voici bien, dans les couplets qui suivent, empruntés au début de la pièce et débités par le jardinier qui mouche les chandelles, un spécimen de la finesse sarcastique de l'auteur. C'est le tableau très-réussi du contraste des coulisses avec la rampe :
Un amant,
Exprimant
Son martyre, Se dit tout près d'expirer, Et, s'il vous fait pleurer. Au foyer s'en va rire.
Telle aussi Fait ici L'inhumaine Qui, pour s'en laisser conter, A hâte de quitter La scène.
Deux amants pris de tendresse S'unissent-ils dans la pièce,
Ce nœud vain ,
De l'hymen Fait l'office : Car, en vrais époux déjà. Us disputent dans la Coulisse.
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Par divers Des travers Que l'on fronde, Je vois qu'un spectacle ainsi Nous peint en raccourci Le monde.
Voici deux autres couplets également traités avec une spirituelle observation. Il s'agit d'un voyage de Momus, envoyé par Thalie sur la terre, et qui raconte ainsi son voyage de l'Olympe à notre globe :
En courant, j'ai vu de là-haut Les voyageurs de votre sphère; J'ai vu par excès ou défaut Bien des gens perdus sur la terre;
Si, pour se délasser
J'ai vu des gens passer
La borne qu'on redoute, J'ai vu que, pour les remplacer, ■ D'autres étaient en route.
J'ai vu peu d'esprits s'élever;
J'ai vu des intrigants descendre;
J'ai vu les méchants s'entraver
Dans les chemins qu'ils voulaient prendre;
J'ai vu des courtisans
Ramper dans tous les sens;
J'ai vu, quoi qu'il en coûte. Vers le bien marcher quelques gens,
Mais tous restaient en route.
Un peu plus loin, voici Molière lui-même en scène, et
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qui fait son propre portrait dans des termes pleins de ressemblance et de justesse :
Toujours j'ai défendu le goût,
De l'art j'ai posé les limites;
La raison réprouvait en tout
Les erreurs qu'enfin j'ai proscrites;
En badinant j'ai combattu
Le faux savoir et le caprice;
J'ai fait sourire la vertu,
Et n'ai fait pleurer que le vice.
J'atteignis, pour servir les lois, Où les lois ne peuvent atteindre, Et tel qui fit taire leur voix Eut sans cesse la mienne à craindre. Près de l'innocent abattu, Mon cœur démasqua l 'artifice, Et, pour consoler la vertu, J'ai fait la peinture du vice.
Citons encore le dernier couplet du vaudeville fmal, lequel est d'une bonne humeur tout à fait philosophique :
L'homme, sur la scène du temps,
N'est qu'une marionnette : Cinq fils, qu'on appelle des sens,
Font agir la follette. Cette machine, par le sort
De quelque attrait douée, S'éveille et rit, bâille et s'endort,
Et la farce est jouée !
C'était la première fois qu'on publiait un renseigne-
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ment quelconque au sujet de ces trois pièces, et qu'on donnait au public tous ces fragments inédits. Le même numéro du journal auquel nous les empruntons cite en- core une petite chanson également inédite de Béranger, trouvée dans les papiers de M'"^ Mélanie Waldor, et qui n'a qu'un couplet :
LA CHANSON.
Il faut dans une chanson Finesse, grâce et saillie, Bien moins d'art que de folie, Plus d'esprit que de raison: Sans gaîté point de critique, Quelque licence poétique, Même un jeu de mots comique, Le tout sur des airs badins. Ayez ces façons de plaire, Et la France tout entière Répétera vos refrains.
A PROPOS d'Académie. — Les récentes luttes acadé- miques d'où sont sorties les nominations de MM. Henri Martin et Renan, préférés à MM. Taine et Wallon, ont remis en circulation quelques anecdotes relatives à la noble assemblée des immortels. Voici les réflexions un peu dures qu'elle inspirait à Rivarol, et qui sont bien faites pour consoler les candidats éliminés:
« Mettez-vous bien dans l'esprit qu'il en est des com- pagnies littéraires comme de celles de commerce. Quand
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un peuple est pauvre et sans industrie, il faut alors créer des compagnies, leur donner des privilèges exclusifs; mais, quand chaque citoyen est devenu commerçant, il faut alors détruire ces corps privilégiés, car ils dégéné- reraient en monopole et voudraient étouffer l'industrie générale prête à éclore.
« Ainsi, quand une nation est barbare et que quelques têtes possèdent à elles seules le peu d'esprit qu'elle a, il est nécessaire de les rassembler, afin que les regards du peuple incertain se tournent vers elles et qu'on sache bien qu'il n'y a des lumières et du goût que chez elles.
« Mais, quand une fois cette nation a goûté les plaisirs de l'esprit, que les bons modèles se sont multipliés en tout genre et qu'un vernis de littérature s'est répandu sur toutes les conditions de la société, alors ces chambres privilégiées, le faste de leurs inscriptions, leurs séances, leurs adoptions et leurs exclusions excitent plus de murmures que d'émulation. Attaquées par les aspirants qu'elles repoussent, elles ne sont jamais défendues par leurs membres ; le vœu général est contre elles, et, après avoir rendu à une nation le service de lui donner une Académie, le plus grand bien qu'on puisse lui faire est de la lui reprendre. »
Léon Gozlan, dont on va de nouveau publier les œuvres, avait-il lu ce passage de Rivarol ? C'est ce que nous ne saurions dire. Tant il y a qu'il céda, comme
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tant d'autres, à la tentation d'aller s'asseoir sous le dôme de l'Institut; et voici l'anecdote que M. Jules de Carné nous raconte à se sujet dans le Paris-Journal:
« Il eut, lui aussi, l'ambition d'être académicien; mais il ne pouvait se résoudre à faire les visites obligatoires. Il se décida néanmoins, en voyant que la montagne ne venait pas à lui, à aller à la montagne. Il fut arrêté net dans ses démarches par l'incident suivant :
a II s'était présenté — c'était sa troisième visite aca- démique — chez un immortel qui n'était pas favorable à sa candidature, M. Patin, si j'ai bonne mémoire.
« Que me voulez-vous? lui dit celui-ci assez brusque- « quement dès qu'il eut entendu annoncer le visiteur ; « vous venez me demander ma voix? Je n'ai jamais lu « aucun de vos ouvrages.
« — Ce n'est pas votre voix que je viens vous de- « mander, Monsieur, riposta vivement Gozlan : c'est «• votre fauteuil. ;>
« L'académicien fit une grimace ; il n'était pas encore revenu de son étonnement que Gozlan était dehors. L'auteur du Médecin du Fecq renonça dès ce jour à entrer à l'Académie. »
Lettre inédite de Voltaire. — On en découvre touslesjours.C'estlePo/}'i'//^/zo/2(Revuebibliographique) qui nous offre la suivante ; elle avait été adressée par le chantre de la Henriade à un M. d'Alissac, de Valréas
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(Vaucluse)j qui se proposait d'écrire une Histoire de; Papes, dont il soumit la préface à Voltaire. Cette préface était remplie d'éloges et même de coups d'encensoir à l'adresse du grand homme, qui ne put faire autrement que de la trouver parfaite :
Vous avez orné, Monsieur, le tombeau d'un vieillard octo- génaire qui se meurt; vous lui avez envoyé de trop belles choses et vous lui en dites de trop flatteuses pour qu'il lui soit facile de vous exprimer toute sa sensibilité. J'ai lu deux fois la préface de l'Histoire des Papes : . elle est écrite avec autant de force que de vérité, et je n'y ai trouvé d'autre défaut que les éloges que vous voulez bien m'y donner. Votre entreprise est grande et utile; je voudrais être à portée de vous en facili- ter l'exécution : j'y trouverais ma gloire dans ce monde et mon salut dans l'autre; mais il siérait tout au plus à un vieux pé- cheur tel que moi d'être l'historien de la papesse Jeanne, et, après avoir tant parlé des souverains pontifes, il ne me reste rien à démêler avec eux que le soin de recourir à leur indul- gence et à leur... {un mot iliisibte]. C'est à vous, Monsieur, sujet des successeurs de saint Pierre et leur historien, à m'ob- tenir cette double faveur. Je vous en demande pour gage un exemplaire de la première édition de votre ouvrage, et vous prie de me croire, etc., etc.
Voltaire,
Gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. A Ferney, 2 auguste 1777.
L'authenticité de la susdite lettre est d'ailleurs indis- cutable : son original est collé au verso de la couverture
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du premier volume in-folio (manuscrit) de cette Histoire des Papes, qui n'a jamais été achevée. Le rédacteur du Polybiblion, qui a eu longtemps ce manuscrit entre les mains, nous assure que le monde savant n'a rien perdu à ce qu'il restât toujours inédit.
NÉCROLOGIE. — Fr, Bazin. — L'auteur d'un Voyage £n Chine, opéra-comique joué il y a une vingtaine d'an- nées à la salle Favart, ne fut pas un musicien de gé- nie : il était plus savant qu'inspiré. Professeur éminent, il a formé d'excellents élèves: c'était en outre un homme bon, dévoué, et que la mort a surpris au lendemain d'un triomphe tout personnel. Le 30 juin, jour de la grande fête nationale donnée aux étrangers par la France, il dirigea l'orchestre et les chœurs du concert des Tuileries, et un morceau de sa composition, qu'on y exécuta, lui valut une ovation considérable. Le surlendemain, 2 juillet, il succombait à une attaque d'apoplexie, à l'âge de 5 2 ans. Voici une piquante appréciation musicale de Bazin, em- pruntée à un album par Ph. Audebrand, qui l'a reproduite dans Vlllustration :
« Les biographes disent que Mozart était triste. La belle découverte ! Allez aux Italiens écouter le Don Juan, et pour sûr vous vous arrêterez à la sérénade. Tout y est vif, hilare, dansant. Mozart a pris tout le trésor de sa gaieté et l'a répandu là dedans pour réjouir le présent et l'avenir, et des historiens aux oreilles d'âne vous diront:
4
TO
« Il était triste ! « Oui, pardieu ! comme Callot et Molière l'ont été, en faisant rire des millions d'hommes ! »
Fr. Bazin.
Varia. — Assassin etpoëtc. — Bientôt vont paraître de- vant la Cour d'assises les deux assassins de la veuve Gillet : Barré et Lebiez. Le dernier, étudiant en médecine man- qué, journaliste avorté, était aussi poète à ses heures, et nous donnons ici, comme échantillon de son talent, une pièce dont le titre n'est pas précisément folâtre :
A UN CRANE DE JEUNE FILLE.
De quelque être charmant reste froid et sans vie, Beau crâne apprêté par mes mains,
Dont j'ai sali les os et la face blanchie
D'un tas de noms grecs et latins;
Sombre et froid compagnon de mes heures d'étude,
Toi qu'à l'instant j'ai rejeté Dans un coin, ah! reviens tromper ma solitude,
Réponds à ma curiosité :
Dis-moi combien de fois ta bouche s'est offerte
Aux doux baisers de ton amant ; Dis-moi quels jolis mots de ta lèvre entr'ouverte
Dans les heures d égarement...
Insensé! Tu ne peux répondre, pauvre fille!
Ta bouche est close maintenant : L'impitoyable Mort, de sa noire faucille
A brisé tes charmes naissants.
Triste leçon pour nous, qui croyons que la vie Peut durer pendant de longs jours !
Et jeunesse, et bonheur, et beauté qu'on envie, Tout passe ainsi que les amours.
Je rêve au temps qui fuit. Alors je te regarde, Et, tandis que je suis à plaindre ton destin, Je crois t'entendre dire en frissonnant : « Prends garde, Mortel I ton tour viendra demain ! »
Vous aviez raison, monsieur le poëte, de nous dire dans vos vers que chacun doit s'attendre à voir venir son tour ; mais vous avez eu le grand tort, dans la vie réelle, de vouloir faire passer les gens avant leur tour.
A propos du Capitaine Fracasse. — Nous ne par- lerons guère de l'opéra nouveau que MM. Catulle Mendès et Emile Pessard viennent de faire jouer au Théâtre- Italien, transformé en Théâtre-Lyrique. La pièce est amu- sante et la musique peu originale, mais très-scénique. Nous préférons vous parler des deux auteurs de la pièce, plus intéressants, à coup sûr, que la pièce elle-même.
M. Emile Pessard est « un jeune ». Né en 1843, il commence seulement à percer. Fils d'un père musicien, il fut d'abord excellent pianiste. Entré au Conservatoire, il fit de solides études d'accompagnement et d'harmonie dans la classe de Bazin, qui est précisément mort le jour même de la première représentation du Capitaine Fracasse. Pessord remporta, en 1861 et 1862, les
second et premier prix d'harmonie; en 1866, il était proclamé prix de Rome, et sa cantate intitulée Dalila fut exécutée à l'Opéra le 21 février 1867. Depuis il a fait jouer deux petits actes à l'Opéra-Comique : la Cruche cassée et le Char. Le voilà aujourd'hui lancé sur la route de la notoriété et du succès.
Quant à M. Catulle Mendès, tout le Paris lettré et artiste connaît ce blond Parnassien fantaisiste. M. Men- dès est en effet l'une des gloires incontestées du Par- nasse contemporain. Il a épousé la fille de Théophile Gautier, connue en littérature sous le nom de Judith, pendant que M. Emile Bergerat, un autre Parnassien, mais moins enraciné, épousait l'autre fille du poëte, laquelle n'a point jusqu'à ce jour, que nous sachions, marché dans les mêmes voies que sa sœur aînée.
Nous ne vous raconterons pas la vie littéraire de M. Mendès, qui a une suffisante notoriété, et nous vous parlerions, certes, encore moins de sa vie privée, s'il n'avait tenu à la mettre lui-même en évidence. En effet, M. et M"'" Mendès viennent de plaider en séparation, et tous les journaux ont publié l'assignation lancée par cette dernière à l'adresse de son mari, ainsi que la lettre incroyable par laquelle M. Mendès a répondu aux atta- ques motivées de sa femme. Toute l'assignation de M""' Mendès a pour but de démontrer que son mari ne craignait pas de paraître en public avec sa maîtresse, qu'il lui offrait des bijoux et des cadeaux pendant qu'on
r o
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saisissait son mobilier au domicile conjugal, et que l'argent et les bénéfices de la communauté, qui auraient dû servir à alimenter le ménage régulier de M. Mendès, étaient employés par lui au profit de son ménage illégal. A l'articulation de ces faits, M. Mendès a répondu par la lettre suivante, qui simplifiait singulièrement la tâche des juges, puisque le mari coupable avouait lui-même aussi clairement sa culpabilité :
A Madame Mendcs.
Madame,
J'ai reçu l'assignation que vous avez cru devoir ni'envoyer, et j'ai lu les motifs sur lesquels s'appuie votre requête.
Je crois inutile de les discuter.
Je dois dire seulement que toute tentative de votre part pour être reçue dans mon domicile serait une vaine tentative. Vous jugerez bon, je pense, de vous en épargner et de m'en épargner les pénibles circonstances.
A toft ou à raison, ma vie a pris une direction qui la sépare absolument de la vôtre. Vous n'ignorez pas et personne n'ignore que je me suis créé, depuis bien des années déjà, une nouvelle famille, que j'ai une femme que j'aime et j'estime, et qui est ma véritable femme; que j'ai des enfants de cette femme; en un mot, que j'ai contracté des devoirs qui, pour être moins légitimes au point de vue de la loi, n'en sont pas moins sacrés à mes yeux.
De là, Madame, entre vous et moi, la nécessité d'un éloignement et l'impossibilité de remédiera cet état de choses.
Permettez-moi d'ajouter qu'en dépit des amertumes com- munes de notre situation, je ne cesse pas d'avoir pour votre
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personne la plus cordiale sympathie, et la plus vive admiration pour votre beau talent.
Catulle Mendès,
18, place des Batignolles.
Nous devons dire que le tribunal a été absolument interloqué par cett^ épître insolite et inattendue. M. Men- dès faisait d'ailleurs défaut, et la cause a été jugée en cinq minutes. M. et M"^® Mendès sont aujourd'hui séparés judiciairement de corps et de biens. C'était là d'ailleurs ce qu'ils désiraient tous les deux.
Liszt à Paris. — Ce célèbre. pianiste est venu, lui aussi, visiter l'Exposition. M. Philibert Audebrand, qui l'a rencontré, nous parle de lui en ces termes dans le journal ^Illustration :
« C'est Franz Liszt, le premier pianiste de tous les temps, un grand musicien et un petit prêtre. Il est en habit ecclésiastique, la soutane traînante et le tricorne sur la tête. Cet appareil ne l'empêche pas pourtant d'al- ler faire visite au diable. Ces jours-ci, il est allé en per- sonne souhaiter le bonjour à Victor Hugo, en compagnie de M. Ernest Renan. Vous avez bien lu, u en compagnie de l'auteur de la Vie de Jésus ». Une autre fois, il assiste à un dîner de grands seigneurs ; une autre fois, il fait le tour du Salon ayant un journaliste sous le bras. On pré- tend qu'il est allé, l'autre soir, à l'Opéra, entendre le
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Faust de Gounod. Et pourquoi pas, puisqu'en Italie tous ceux qui portent !a robe de prêtre font à Rome, à Naples et à Milan ce qu'il fait à Paris? Mais soyez tranquille, Franz Liszt se garde à carreau. D'abord il a obtenu per- mission plénière du pape Léon XIII ; ensuite il porte sur lui, sous forme de scapulaire, un aphorisme de Zordis, grand prêtre d'Epaphos, ainsi traduit par feu Champol- lion : « Respecte le musicien, parce qu'il est le seul qui parle la langue du ciel. »
Courbet peint par Vennersch. — Il s'agit du peintre célèbre auquel on doit la chute de la colonne Vendôme et de l'écrivain qui ressuscita, pendant la Commune, le Père Duchesne, lequel poussa à la démolition de la mai- son de M. Thiers et au massacre des otages. Ce Ver- mersch avait publié en 1869, sous le titre de les Binettes rimées (Paris, in- 18, chez Gayet), une plaquette con- tenant quelques portraits en vers de célébrités littéraires et artistiques du moment. Cette plaquette est dédiée par le futur communard Vermersch à « son ami Eugène Schnerb «, actuellement préfet de la Corse et ancien ré- dacteur du XIX" Siècle. Elle est devenue aujourd'hui une curiosité et une rareté en librairie, et elle contient, en dehors des portraits à la plume de E. de Girardin, Daudet, Banville, A. Houssaye, Courbet, Offenbach, etc., les portraits au crayon de ces messieurs, dessinés par L. Petit et F. Regamey. Courbet étant encore, en ce
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moment, à l'ordre du jour de l'actualité, nous citerons seulement les strophes de Vermersch qui le concernent :
COURBET
Tableau.
Il entre, le voilà ! superbement coiffé D'un large panama qu'il pose à la patère. 0 Théodore, il fait tressaillir ton café! Deus, ecce deus ! tremble sous son pas, terre!
C'est le maître CourbetI Sa barbe, fleuve noir, Descend à flots épais sur sa large poitrine ; Pareil au bruit que fait l'eau dans un entonnoir, Un rire olympien fait gonfler sa narine!
Quand ils le voient passer dans les vallons du Doubs, Les farouches taureaux jalousent ses épaules ; Comme un Turc il est fort, et comme un agneau doux. Son nom, caché longtemps, a volé jusqu'aux pôles.
C'est le peintre — le vrai — des rochers et des bois, Des chevreuils et des bœufs égarés dans les plaines, Des femmes en chansons laissant mourir leurs voix, Et des curés béats aux immenses bedaines !...
Histoire d'un mot. — Il nous tombe sous la main un ancien numéro du Journal de Paris dans lequel nous trouvons une lettre écrite par un ecclésiastique abonné de ce journal. Cette lettre élucide un point curieux d'histoire contemporaine et nous donne l'origine d'un
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mot célèbre qui a servi de justification au coup d'État du 2 décembre. On sait que, dans sa proclamation ten- dant à expliquer ses intentions et ses projets, le prince Louis-Napoléon avait écrit cette phrase, alors fort admi- rée : «'Je ne suis sorti de la légalité que pour rentrer dans le droit. »
« Voici , écrit le susdit ecclésiastique , l'histoire de ce fameux mot. Elle est parfaitement connue du clergé de Nancy. Quelques jours après le coup d'État, l'abbé De- lalle ' , vicaire général de M''^' Menjaud^, se trou- vait avec plusieurs prêtres chez M. R..., curé de S..., village voisin de Nancy. Naturellement l'entretien roula sur l'événement encore tout récent : les uns l'approu- vaient, les autres le qualifiaient fort sévèrement, car l'opinion ecclésiastique fut très-partagée au sujet du 2 décembre, et une grande partie du clergé l'admira beaucoup moins qu'on ne l'a dit.
« Au milieu de la discussion, M. R.,. lança ces mots : « Qu'a fait, en définitive, M. le président? Il est sorti « de la légalité pour rentrer dans le droit. «
« Cette formule frappa le vicaire général, qui en prit note et la communiqua le soir même à l'évêque de Nancy, M^"" Menjaud. Celui-ci la glissa en manière de félicitations au prince-président, qui l'inséra dans
1. Depuis évêque de Rodez.
2. Depuis premier aumônier de l'empereur.
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sacélèbre proclamation, au grand étonnement de l'évêque, du vicaire général et du curé, qui ne comptaient guère que leur mot ferait un si beau chemin. »
Ajoutons que^ si M^'" Menjaud et l'abbé Delalle ont été payés de leur mot par un avancement hiérarchi- que, l'abbé R..., qui leur avait fourni ce mot, est encore aujourd'hui curé du même village de S.,..
Se retirer à temps. — C'est là une science, paraît-il, des plus difficiles pour les artistes, à quelque genre qu'ils appartiennent. On a vu des comédiens ou des chanteurs illustres se perpétuer, malgré le public, sur la scène qui avait vu leurs triomphes passés, et compromettre ainsi, aux yeux d'une génération nouvelle, leur gloire d'autre- fois, justement acquise.
Un sage d'aujourd'hui, c'est M. Eugène Labiche, qui publie en ce moment son Théâtre complet, si plein de gaieté, de fines observations et d'excellent comique. En même temps, l'auteur du Chapeau de paille iVItalie veut prendre sa retraite; il ne veut lasser ni la fortune ni les directeurs, et il se retire — il en fait le serment du moins — avant d'avoir épuisé la veine.
« Il faut, disait-il à ce propos à notre ami Claretie, savoir se retirer à temps ! » Et il citait à l'auteur de Maison vide, à l'appui de son dire, l'anecdote suivante, bien vraie et bien triste à la fois :
c( J'ai toujours conservé le souvenir d'un petit fait
qui a son éloquence. J'étais un jour dans le cabinet d'Offenbach , alors directeur des Bouffes , lorsqu'un garçon de théâtre vint apporter une carte. Offenbach y jeta les yeux, lut le nom gravé et dit :
« Oh! encore!... Répondez que je n'y suis pas!...
« Et je croyais qu'il s'agissait d'un importun ou d'un fâcheux quelconque, lorsque Offenbach me dit :
« C'est Scribe qui vient me demander de mettre en oc musique et de jouer sa vieille comédie : la Chatte « métamorphosée en femme ! »
« Quoi! Scribe lui-même! Scribe sollicitant! Scribe n'étant pas reçu ! Scribe évincé comme un pauvre débu- tant qui offre en tremblant son manuscrit !... Je me pro- mis d'éviter assez à temps les cabinets des directeurs pour qu'on ne me fît pas revenir lorsque je ferais passer ma carte ... »
Alex. Dumas , lui aussi, était usé, archiusé avant sa mort; on ne voulait plus rien de nouveau de lui ni dans les théâtres ni dans les journaux. Lamartine s'était rendu importun et ennuyeux dans ses dernières productions. Il n'y a que Victor Hugo qui ait encore de ces coups d'é- clat et de ces éclairs de génie qui font lire quand même les oeuvres inférieures qu'il produit aujourd'hui. Quant aux comédiens et aux chanteurs qui ont voulu persister à jouer et à chanter après la perte de leur talent et de leur voix , la liste en serait trop longue pour que nous puissions la dresser ici.
r-
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Victor-Emmanuel et les décorations. — Il paraît que le feu roi d'Italie avait, au point de vue des décorations et autres « hochets de la vanité » que ses fonctions royales l'obligeaient à conférer, une certaine philosophie misanthropique, si nous en croyons l'extrait suivant d'une biographie de Victor-Emmanuel signée Fausto, et qui vient de paraître en Italie :
« Victor-Emmanuel décorait volontiers les gens : c'était pour lui un moyen de rétablir la hiérarchie sur la vulgaire uniformité des habits noirs. Il disait qu'il ne faut jamais refuser un cigare ni une croix. Il ne fit quel- que difficulté qu'une seule fois, quand le baron Nicotera lui apporta d'un seul coup soixante-dix brevets de com- mandeur à signer. « C'est beaucoup pour une fois, dit (( le prince. — Sire, répondit le ministre, ce sont tous « des hommes éminents et profondément attachés à « votre personne. — Je ne croyais pas être tant aimé, » dit Victor-Emmanuel, qui signa les soixante-dix brevets.
« Il osa décorer un comédien, Antonio Petito, qui portait avec beaucoup de grâce et de bonne humeur le masque de Polichinelle, et qui mourut tragiquement en scène, au milieu des éclats de rire, il y a très-peu d'an- nées. On reprocha un jour au souverain d'avoir fait de Polichinelle un chevalier. Le souverain répondit : « Ce « n'est pas le premier bouffon qu'on décore. «
« Quand il n'offrait pas de croix, il offrait des cigares, qui lui coûtaient plus cher. »
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Un Patriarche. — Les journaux d'Espagne nous ré- vèlent l'existence, en Nouvelle-Grenade, d'un centenaire comme on en voit peu. Il s'agit d'un individu qui n'est pas âgé de moins de cent quatre-vingts ans, et c'est un médecin en voyage dans le pays qui a découvert ce phénomène extraordinaire.
« Ce patriarche, dit le journal auquel nous emprun- tons le récit que lui a adressé le susdit docteur, est un fermier nommé Miguel Solis, demeurant à la Sierra-Me- silla. Il n'est pas bien certain de son âge et se rajeunit peut-être un peu, car les anciens du pays ont raconté au docteur que, dans leur enfance, Miguel passait déjà pour centenaire, et que le nom de ce Miguel Solis figure sur une liste de souscription qu'on avait faite en 1712 pour bâtir le monastère franciscain qui se trouve près de Saint-Sébastien.
(( Le docteur a trouvé le vieillard travaillant dans son jardin. Il paraît robuste et actif; sa tête blanche est re- couverte d'un turban à la mode, et ses yeux sont encore si vifs que le docteur avait peine à soutenir son regard. Il a répondu au docteur, qui le questionnait sur sa ma- nière de vivre, que le secret de vivre un siècle ou deux était bien simple : c'était de ne jamais s'enivrer ni de trop manger. »
Nous serions désolé de chercher à diminuer l'enthou- siasme du docteur ; mais ne ferait-il pas bien de méditer la fameuse histoire de l'invalide Jocobwszki, ce Polonais
c
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légendaire qui se fit, sous Louis-Philippe, payer tant de petits verres de rhum en racontant la bataille de Fonte- noy, où il assurait avoir été blessé? Il fut prouvé, en effet, lorsque Jacobwszki mourut, qu'il avait à peine quatre-vingts ans, et que le héros de Fontenoy n'était pas lui, mais bien son grand-père!
Poëine inédit de Baudelaire. — Un amateur de curio- sités littéraires a retrouvé et adressé au Figaro une pièce de vers qu'il atribue à Baudelaire, mis au défi dans un salon de faire un poëme épique en vers d'un pied. Voici ces vers, peut-être plus étranges qu'authentiques :
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LE PAUVRE DIABLE |
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Poïme |
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Père |
Chaque |
Pâle, |
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Las! |
Vent |
Fou, |
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Mère |
Claque |
Pas le |
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Pas. |
Dent. |
Sou! |
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Erre |
Rude |
Couve |
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Sur |
Jeu... |
Port |
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Terre... |
Plus de |
Trouve |
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Dur!... |
Feu! |
Mort! |
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Maigre |
Rêve |
Bière.. |
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Flanc, |
Pain, |
Trou.., |
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Nègre |
Crève |
Pierre |
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Blanc, |
Faim.., |
Où |
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Blême ! |
Cherche |
Sale |
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Pas |
Rôt, |
Chien |
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Même |
Perche |
Pale |
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Gras. |
Haut, |
Vient |
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Songe |
Trotte |
Sur le |
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Vain... |
Loin, |
Bord, |
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Ronge |
Botte |
Hurle |
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Frein. |
Point. |
Fort, |
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Couche |
Traîne |
Clame, |
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Froid, |
Sa |
Geint, |
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Mouche |
Gêne, |
Brame. |
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Doigt ; |
Va, |
Fin! |
Un Nom de pont. — Il paraît que, pendant la Com- mune, — c'est M. Maxime Ducamp, témoin oculaire, qui le raconte, — on voulut débaptiser toutes les rues dont les noms rappelaient quelque souvenir de la gloire du premier Empire. On jeta d'abord la colonne Vendôme parterre, parce qu'elle représentait le symbole le plus éclatant et le plus visible de cette gloire même. Quand on dressa les noms des rues qui étaient à supprimer, un membre de la Commune demanda que le nom d'Arcole, que portait un pont voisin de l'Hôtel de ville, et qui rappelait une des premières victoires du tyran impérial, fût ajouté à la liste.
« ûr, ajoute Maxime Ducamp, ce n'est pas le nom de la bataille d'Arco'e, gagnée le 17 novembre 1796, que
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porte ce pont, mais celui d'un jeune homme mort, le 28 juillet 1830, dans les circonstances suivantes :
« Les troupes royales défendaient le pont de la Grève, et les citoyens placés à Tune des extrémités du pont n'osaient pas avancer. Un jeune homme de vingt ans s'élance l'épée à la main. Une colonne d'insurgés le suit, mais à peine a-t-elle parcouru la moitié du pont qu'il est mortellement frappé.
« Souvenez-vous que je m'appelle d'Arcole! » s'écrie-, t-il en tombant pour ne plus se relever.
« Immédiatement son nom fut substitué à celui que portait le pont où il avait trouvé la mort. »
Georges d'Heylli.
Le Gérant, D, Jouaust.
':3a2S'
Paris, imprimerie Jouaust, rue Saint-Honoré, 338.
GAZETTE ANECDOTIQUE
Numéro i5 — i5 août 1878
SOMMAIRE.
Une Fête nationale. — Le Voltaire assis du Théâtre-Français. — La Question de l'Odéon. — La Comédie de la presse. — Bibliogra- phie.— Théâtres : Orphée aux Enfers.
Varia. — A propos du monument de Lamartine. — Les Entrées à l'Exposition. — Exposition de la Bibliothèque nationale. — Un Chapeau de Napoléon l»^''. — Les Diamants de la reine Isabelle. — L'Ordre de la Jarretière. — Les Bâtonniers des avocats à Paris. — Histoire d'une moustache impériale. — La succession de i\I'"e Jules Janin. — Correspondance hugotique. — Un Vœu.
Une Fête nationale en 1793. — Il s'agit de la fête du 10 août, célébrée en commémoration de la chute de Louis XVI, et dont c'était le premier anniversaire. Nous trouvons dans nos papiers de famille une lettre très-cu- rieuse d'un jeune néo-républicain du département de la Haute-Garonne, «envoyé par son père à Paris pour pré- II — 1S7S 5
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senter à la Convention divers griefs mis en avant par sa commune. Ce jeune homme n'a jamais vu la capitale , et sa lettre est des plus intéressantes en raison de sa naïveté et de sa simplicité. C'est un document qui respire avant tout la sincérité, mérite d'autant plus inestimable qu'il est plus rare dans les pièces de ce genre.
A M. Bascans.
Paris, le lo août 1793.
Mon très-cher père, dans la crainte où je suis que vous ne soyez inquiet sur mon compte, parce que je ne vous ai pas écrit par le dernier courrier, je m'empresse de vous annoncer que je suis arrivé à Paris le 6 courant. J'y serais arrivé trois ou quatre jours avant si les postes eussent été leur train or- dinaire; mais j'ai rencontré précisément l'époque de la plus grande affluence des députés. Il me serait inutile de vous dire combien cette ville est immense et superbe dans tout ce qu'elle contient : pour en avoir une idée il faut l'avoir vue. Le lendemain de mon arrivée, mes premiers pas me portèrent naturellement vers la Convention. Je remis le procès-verbal dont j'étais porteur, et je reçus un diplôme d'entrée. La Convention tient une séance par jour. Elle commence à dix heures et finit de quatre à cinq. Les députés des assemblées primaires ont rang parmi les membres de la Convention. On avait d'abord désigné dans la salle les deux côtés pour distinguer les mem- bres de la Convention des autres députés; mais ceux-ci sont en si grand nombre, et les autres si peu nombreux, qu'il a fallu les laisser mêler. Je ne saurais vous exprimer la manière affable et fraternelle dont nous avons été reçus par tous les Parisiens en général et en particulier par tous les membres de la Convention et par les Jacobins. La Montagne surtout s'est
distinguée dans l'accueil qu'on nous a fait. De toutes les séan- ces auxquelles j'ai assisté, la plus intéressante a été celle d'hier. Gossuin fit un rapport sur l'acceptation de la Constitution. II en résulte, comme vous le verrez sans doute dans les papiers publics, qu'elle a été presque unanimement acceptée dans toute l'étendue delà République, si on en excepte Marseille et l'île de Corse. 'On vient de me dire tout à l'heure que Marseille a envoyé son adhésion, et que ses députés sont arrivés hier soir.) Une seule commune a demandé un roi, qui serait le fils de Capet. Cette commune s'appelle Saint- Onand, district de Saint-Brieuc, département des Côtes-du-Nord. Enfin, d'après le rapporteur, la nouvelle Constitution est le présage le plus heureux de la paix rendue à la terre. Montant donna des dé- tails sur la reddition de Mayence. Ces détails sont très-affli- geants, puisque, suivant lui, nous y avons perdu 400 pièces de canon. Les papiers publics vous apprendront cela, mais, comme on dit qu'il ne paraîtra pas de journal demain à cause de la solennité de la fête d'aujourd'hui, je vais vous donner une idée de la fête que nous venons de célébrer.
Ce matin, à quatre heures, nous étions tous sur l'emplace- ment de la Bastille. La seule horreur qu'inspirent ces débris du despotisme est capable de faire chérir la Révolution. On lisait des inscriptions sur diverses pierres de la Bastille, entre autres celles-ci : L'cnf-:r a vomi les rois. — L'enfer a vomi les prêtres. — La vertu conduit ici. — Celte pierre n a jamais été éclairée. — // y a quarante-quatre ans que je meurs, etc. Ces in- scriptions ont du rapport aux malheureux qui avaient été en- gloutis dans les cachots de la Bastille. La cérémonie a été si longue qu'il était quatre heures du soir quand nous sommes arrivés au Champ de Mars. Cependant nous étions toujours sur pied.
Arrivés au Champ de Mars, nous sommes tous montés sur l'autel de la Patrie, où le président de la Convention a solen- nellement proclamé l'acceptation de l'acte constitutionnel.
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Jamais scène plus attendrissante et plus majestueuse : dans tout le cours de la marche, qui a duré douze heures, on n'en- tendait que ces cris de toute part : « Vive la République ! à bas les tyrans 1 Vive la Convention nationale ! vive la Mon- tagne 1 vivent nos frères des départements ! » A notre tour, nous nous égosillions décrier; « Vivent nos frères de Paris! etc. » Le bûcher oij l'on a briîlé les attributs de la royauté était immense. Ce feu purificatoire a produit le plus bel effet du monde. En un mot , partout on voyait la joie la plus délicieuse et la plus tendre fraternité; dans le moment que je vous écris le feu roulant du canon se fait entendre au Champ de Mars en signe d'allégresse.
J'ai vu Mailhe, Jullien et Campmartin : tous m'ont fait les plus grandes honnêtetés. Mailhe, surtout, m'a paru bien sen- sible au plaisir de me voir. Je dois revenir chez lui demain matin. Jullien aussi m'a très-bien reçu; il m'a beaucoup parlé de Villeneuve et surtout de Couat et de Laguerre. Il est aussi montagnard que Chabot, et ce n'est pas peu dire. J'espère que les procès-verbaux que j'emportai de Villeneuve produiront leur effet; d'après ce que ma dit Mailhe, la chose est plus sérieuse que vous ne pensez. Laissez-moi faire, et je me charge que les orgueilleux perturbateurs des assemblées de Villeneuve seront remis à l'ordre de la bonne manière. La guillotine ne se rouille pas ici; elle est tous les jours en mouvement. On y envoie les royalistes par demi-douzaines; on attend de jour en jour le jugement de Custine, de Carra et de Marie-Antoinette.
Vous devez savoir qu'un décret de la Convention prohibe la circulation des assignats à face royale, de manière qu'à Paris on ne prend plus en payement aucun assignat de loo, 200, 300, $00, etc.; on ne reçoit que ceux de ^0 et 400. Ce dé- cret a fait bien des mécontents; on espère qu'il sera rapporté.
Je ne vous dis plus rien à présent. Je vous écrirai par le prochain courrier. Dites bien des choses de ma part à nos amis Couat, Laguerre, Ribis, Estrampes, etc. Je pense que je ne
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tarderai pas à repartir. Je vous parlerai de cela par le premier courrier.
Assurez mes amitiés à ma chère mère et marraine et au reste de la famille, et croyez-moi avec respect,
Mon très-cher père ,
Votre affectionné fds, BaSCANS aîné.
Le Voltaire assis du Théatre-Francais. — Une discussion s'est élevée récemment dans les journaux, à propos du centenaire de Voltaire, sur la question de sa- voir si la célèbre statue du chantre de la Henriade, chef- d'œuvre de Houdon, qui est placée au foyer de la Comédie française, est bien originale, ou si elle est seu- lement une copie de celle qui est en Russie.
Un petit-fils de Houdon, M, Edmond Duval, vient de publier, à ce sujet, une lettre qui fixe définitivement la vérité sUr ce point historique, et dont voici le principal passage :
C'est en 17)8 que M""= Denis commanda à mon grand- père une statue eh pied de Voltaire, son oncle, avec l'intention de l'offrir à l'Académie française. La statue, achevée en 17S1, fut exposée au Salon de cette année sous le numéro 252.
Mais, à cette époque. M™" Denis, devenue M^e Duvi- vier, se brouilla avec quelques membres de l'Académie. Elle changea alors la destination de la statue, et la donna à la Comédie française. Les sociétaires la reléguèrent d'abord dans la salle de leurs réunions ; mais, sur les instantes récla-
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mations de M'"^ Duvivier, elle fut descendue sous le péristyle du théâtre, où elle est restée pendant de longues années. De- puis peu de temps, on l'a mise dans le foyer du public, où elle est aujourd'hui.
Ce n'est que plus tard que l'impératrice de Russie com- manda une copie de cette statue à mon grand-père.
C'est seulement en 1864, le 16 mars, que la statue de Voltaire quitta le péristyle de la Comédie française, pour aller occuper la place d'honneur où elle se trouve actuellement. La Comédie donna, à cette occasion, ce même jour, une représentation extraordinaire, composée du Dépit amoureux, du Misanthrope, et complétée par un petit acte en vers, de M. Amédée Rolland, intitulé : Voltaire au foyer.
Le sujet de cet à-propos était fort ingénieux. C'est Voltaire lui-même que nous voyons en scène, cherchant à gagner sa nouvelle place, s'égarant dans l'obscurité des coulisses, heurtant sans le bien voir le pompier de service, qu'il prend, attendu son casque, pour un héros quelconque de tragédie, et rencontrant enfin un certain Harpon (Coquelin), qui propose à l'ami du grand Fré- déric de faire paraître devant lui, par le nouveau moyen — qui l'eût cru? — des tables tournantes, alors en faveur, les personnages qui ont jeté le plus d'éclat sur la Co- médie française. Voltaire accepte, la rampe se lève et le défilé commence. Voici donc venir Molière (Leroux), Lagrange (Delaunay), Lekain (Maubant), Gros-René (Eug. Provost); M'^'s Contât (Madeleine Brohan), Clai-
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ron (Devoyod), Marinette (M"® Didier), et enfin Adrienne Lecouvreur (M"* Favart). Chacun récite son petit couplet devant Voltaire, que représente très-spirituellement Louis Monrose.
La célèbre statue de Voltaire venait donc, en 1864, orner le nouveau foyer de la Comédie française, agrandi dans les restaurations considérables que le théâtre subit à ce moment, en raison du remaniement de la place du Palais-Royal. On avait d'abord voulu donner cette place d'honneur à Molière, à qui elle était due, en effet, plus naturellement. Mais on n'avait aucune statue du grand comique qui valût celle de Houdon comme mor- ceau de sculpture. C'est donc cette dernière qui fut pré- férée, en raison de son mérite, et, par le fait, c'est à Houdon plutôt qu'à Voltaire qu'on a fait, en cette cir- constance, les honneurs du grand foyer public de la Co- médie française.
La Question de l'Odéon. — On fait, depuis quelques mois, une guerre acharnée à ce pauvre M. Duquesnel, directeur de l'Odéon, sous le prétexte, très-plausible d'ailleurs s'il était justifié, que ce directeur fait de sa direction une spéculation. Placé à la tête d'un théâtre qui a surtout pour mission de faire connaître les jeunes auteurs, il sacrifierait, en dépit de son cahier des charges, les mtérêts des nouveaux venus au désir de gagner de l'argent en représentant surtout les œuvres des auteurs
célèbres ou seulement déjà connus. M. Sarcey, dans le Temps, et M. Albert Deipit, dans la Liberté, se sont mis très-chaudement, dans l'intérêt de l'art, à la tète de la croisade entreprise contre le malheureux directeur.
D'autre part, M. Aug. Vitu, rédacteur théâtral du Figaro, vient d'intervenir, et cette fois pièces en main, dans le débat. Nous ne voulons pas nous prononcer ni prendre trop vivement parti pour l'un des deux camps dans ce combat purement artistique : ce n'est pas là notre rôle. Nous nous bornerons à résumer les faits pré- sentés par la défense de M. VitU;, d'autant plus qu'ils nous paraissent concluants en faveur de M. Duquesnel, et surtout parce qu'ils produisent, à l'appui, des rensei- gnements qu'il nous semble intéressant de conserver pour nos lecteurs.
En 1872, M. Duquesnel, associé de M. de Chilly dans la direction de l'Odéon depuis cinq ans, lui succéda comme directeur, à la demande de tous les artistes et employés du théâtre. M. Duquesnel était un ancien journaliste, critique d'art et de théâtre à feu le Courrier du Dimanche. Jusqu'à l'année dernière, les journaux, montés aujourd'hui contre lui, le laissèrent à peu près tranquille. On lui reprochait bien de jouer trop long- temps les mêmes pièces et de trop laisser dormir le répertoire classique, mais enfin on ne demandait pas encore sa tête. Aujourd'hui, c'est sa démission qu'on exige, volontaire ou forcée.
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Mais, répond M. Duquesnel par l'organe de M. Vitu, vous m'accusez, avant tout et surtout, d'avoir négligé les nouveaux et les jeunes au profit des maîtres consacrés du théâtre, et d'avoir fait ainsi de la spéculation et non de l'art! A cela je réponds ceci : De 1872 à 1878, j'ai joué les ouvrages nouveaux de trente auteurs qui avaient peu ou n'avaient point encore paru sur la scène; or_, de 1860 à 1871, c'est-à-dire dans une période dou- ble, l'Odéon a joué trente-cinq auteurs nouveaux seulement ; j'ai donc ouvert, en cinq ans et demi d'ex- ploitation, la scène de l'Odéon à presque autant déjeunes auteurs que mes prédécesseurs n'en avaient accueilli en douze ans.
Et, à l'appui de cette assertion, M, Vitu cite la liste suivante des jeunes auteurs représentés par M. Duquesnel dans la susdite période :
1872-73. — MM. P. Ferrier, Leconte de Lisle, Coppée, Valery-Vernier, Aubryet, de Porto-Riche, Fr. Mons, A. d'Artois, A. Delpit.
1874. — MM. E. d'Hervilly, H. Adenis, L. Davyl.
187$. — MM. H. Tessier, Adam, J. Normand.
1876. — MM. P. Newsky (de Corvin), Blémont, Valade, P. Elzéar, Max Legros, A. Gill.
1877. — MM. H. Gréville, P. Giffard, de Margalier, Déroulède, Grévin.
1878 (six mois). MM, A. Roger, R. Dick, P. Delaird, P. Lemoine.
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Vingt des pièces nouvelles de ces auteurs étaient leur première œuvre ; quinze étaient un deuxième ouvrage ; ensemble trente-cinq pièces nouvelles sur quarante-sept pièces jouées.
Dira-t-on maintenant que M. Duquesnel se rattrapait sur sa troupe et qu'il la soldait à bas prix? Au point de vue de l'excellence de ses artistes, il convient de dire tout d'abord que la Comédie française en a recueilli, depuis 1872, un certain nombre, dont quelques-uns oc- cupent aujourd'hui rue de Richelieu une situation écla- tante : M'"" Sarah-Bernhardt, Barretta, Broisat, M. Mounet-Sully, tous les quatre sociétaires ; MM. Pierre Berton, Baillet, Truffier, Roger, Richard, pensionnaires, et Monval, archiviste. Ces mêmes artistes lui coûtaient en outre très-cher. Il suffit pour s'en assurer de rappro- cher les traitements des comédiens de l'Odéon, il y a une douzaine d'années, de ceux qu'ils touchent au- jourd'hui.
En 1866, M. Saint-Léon touchait 4,800 francs; M.Thiron, 8,000 francs; M. Laroche 5,500 francs. Ces deux derniers sont également aujourd'hui sociétaires du Théâtre-Français. Actuellement M. Porel reçoit 16,000 francs et MM. Marais et Dalis chacun 12,000 francs. Les appointements de 1878 sont donc doubles de ceux de 1866. Et, à côté de cela^ la subvention du théâtre, qui était de 100,000 francs sous les prédécesseurs de M. Duquesnel (de 1847 à 1871), a été réduite à
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6o,ooo francs depuis que ce dernier tient les rênes du théâtre.
La conclusion de tout ceci, c'est que la place de M. Duquesnel tente sans doute beaucoup d'ambitions et surtout d'ambitieux, lesquels, s'ils s'asseyaient jamais dans son fauteuil directorial, seraient peut-être bien em- barrassés de mettre en pratique, pour réussir comme lui, les théories un peu creuses à l'aide desquelles on cherche à le renverser.
La Comédie de la presse. — La presse, à laquelle nous nous faisons gloire d'appartenir, a parfois des côtés comiques. Jugez-en plutôt.
Le journal la Défense^ par des raisons que nous n'a- vons pas à rechercher, voyait diminuer sensiblement le nombre de ses abonnés. Alarmée d'un état de choses qui portait atteinte à son amour-propre en même temps qu'à sa caisse, la direction du journal envoya à ses dif- férents désabonnés une circulaire confidentielle, dans laquelle elle leur demandait la raison de leur abandon, et qui eut le sort de toutes les communications confiden- tielles : elle fut rapidement divulguée, et circula surtout dans des régions auxquelles elle n'était pas destinée.
En effet, le XIX^ Siècle, qui ne navigue pas précisé- ment dans les mêmes eaux que la Défense, fut des pre- miers à connaître la circulaire intime, et immédiatement il ouvrit ses colonnes aux griefs des désabonnés de son
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confrère. Bien entendu, le journal de M. About ne comp- tait recevoir aucune confidence, et se proposait simple- ment de faire entrer dans le cadre qu'il s'était ainsi préparé les réflexions satiriques que lui aurait inspirées la lecture quotidienne de la feuille de M. Dupanloup.
Mais le XIX^ Siècle n'a pas eu à se mettre en frais d'imagination, et il s'est trouvé servi au delà de ses souhaits. Un vrai désabonné, prenant la chose au sé- rieux, lui a envoyé ses doléances, consignées dans la lettre suivante, qui est vraiment curieuse à reproduire, et que nous croyons devoir donner en son entier :
Monsieur,
Si je me décide aujourd'hui à répondre à votre appel et à vous expliquer pourquoi je me suis désabonné à la Défense, ce n'est pas, croyez-le bien, pour le plaisir de me voir im- primé dans vos colonnes, et encore moins pour satisfaire la malignité des libres penseurs qui lisent le XIX^ Siècle. Je suis chrétien, Monsieur, j'ai vingt ans d'honorabilité dans le com.merce, et je suis profondément attaché à la religion catho- lique,à laquelle j'ai dû toutes mes joies quand mon commerce était florissant, et qui est ma consolation depuis dix-huit mois que mes affaires vont mal.
La religion n'a rien à voir dans la décision que j'ai prise relativement à la Défense. C'est une question toute littéraire. Quoique fort absorbé par mes aflfaires, j'ai trouvé le temps de m'occuper de beaux-arts et de littérature. Je me pique même de connaître assez bien l'hisloire littéraire de mon pays. Aussi suis-je profondément choqué, attristé, que mon journal la Défense commette à tout instant dans ses colonnes de lourdes erreurs et d'impardonnables hérésies littéraires.
Croiriez-vous, Monsieur, que dernièrement, à propos du centenaire de Rousseau, elle a. accusé ce misérable Jean- Jacques d'avoir renié son père et d'avoir pris le nom de Ver- mette !... Quelle énorme et inexcusable confusion ! Prendre Jean-Baptiste Rousseau pour Jean-Jacques Rousseau ! Con- fondre le pieux auteur de poésies religieuses avec le dangereux écrivain du Co/îrnjMocw// Certes, je n'aime pas Jean-Jacques: sa conduite vis-à-vis de !VI'"<^ de Warens et à l'égard de ses enfants a toujours révolté mes sentiments d'honnête homme, de père et de chrétien. Je pense sur ce point comme M. Ni- sard. Mais je crois qu'en toute chose il faut être juste et ne pas charger de crimes qu'il n'a pas commis un homme qui n'aura déjà, quoi qu'il en dise, que trop de peine à se défendre lors- que sonnera la trompette du jugement dernier. Mon journal a eu le tort, le grand tort de se laisser entraîner par sa haine et sa répulsion — que je comprends du reste — pour le cen- tenaire de Rousseau. J'admets et j'approuve que le journal chrétien que je lis fasse de la politique, et de la polémique ; mais j'entends qu'il reste juste dans ses attaques, qu'il ne com- mette pas de balourdise et qu'il respecte la littérature. 11 ne la pas fait, je me désabonne : ce qui ne m'empêchera pas, croyez-le bien. Monsieur, de lire quelquefois la Défense, que j'achèterai au numéro. A mon âge on ne renonce pas aisément à de bonnes et vieilles habitudes.
En vérité, je vous le dis, on n'invente pas des lettres comme celle-là, et l'on ne sait, dans cette véritable aventure, ce que l'on doit le plus admirer, ou de la gri- mace du directeur de la Défense, ou de la stupéfaction du XI X^ Siècle, ou de la respectable naïveté du désabonné qui, sans être rédacteur de )ourna!_, connaît mieux son histoire littéraire que relui qui avait mission de la lui enseigner.
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Tribunaux. — Lebiez et Barré. — Le crime delà rue Poliveau vient d'avoir son dénoûment : Barré et Le- biez, les assassins de la veuve Gillet, ont été condamnés à mort. Les débats n'ont pas révélé grand chose de nou- veau sur la situation des deux criminels, que les détails circonstanciés des journaux avaient par avance fait suffisamment connaître. Tous deux se sont d'ailleurs assez mollement défendus : comme ils avaient tout avoué, ils n'ont eu que peu de chose à dire, et le procès n'a point offert l'intérêt que présentent ordinairement ces grands spectacles judiciaires lorsqu'il s'agit d'un crimi- nel qui cherche à sauver sa tête en niant sa culpabilité. Ici, point d'hésitation; toute la question était de savoir si le jury admettrait, oui ou non, des circonstances atté- nuantes. Il a été muet sur ce point, et, à moins d'une commutation de peine, les têtes de Barré et de Lebiez doivent tomber.
Ce Barré est le plus vulgaire des assassins: il n'avait ni l'intelligence, ni la supériorité réelle en toutes choses de Lebiez. C'était un garçon qui ne vivait que de bas expédients : il en était venu jusqu'à voler son père, au- quel il faisait par lettres les plus belles promesses et les plus beaux discours, promesses et discours auxquels le brave homme se laissa prendre tant qu'il eut de l'argent.
La vie parisienne, écrivait Barré à son père le 5 octo- bre 1875, a deux côtés bien distincts : l'amusement et le tra- vail. Paris est certes bien agréable pour celui qui aurait 300
francs par mois à dépenser... Beaucoup dépensent des sommes folles. Mais, quand bien même j'aurais pareille somme à ma disposition, je ne le ferais pas. Je travaille sérieusement et veux continuer...
Et le père, émerveillé, se laissait de plus en plus du- per par son misérable enfant.
Quant à Lebiez, alors étudiant en médecine, il avait fait des études excellentes et pouvait devenir un homme remarquable. Il a préféré demander au crime sa triste célébrité. Très-instruit, il s'était fait au quartier latin une réputation méritée; il avait du style, parlait facilement et avec une certaine élégance, et il allait devenir gérant du Père Duchesne, journal que le publiciste extraradical Buffenoir cherchait à ressusciter avec l'argent que devait lui fournir une baronne prussienne. Enfin, le ii avril dernier, c'est-à-dire près de quatre semaines après l'as- sassinat de la veuve Gillet et alors que les coupables étaient encore inconnus, Lebiez fit à la salle de la rue d'Arras une conférence ayant pour titre le Darwinisme et l'Église. C'est une étude sérieusement faite et qui offre de l'intérêt, mais elle est surtout l'œuvre d'un étudiant dévoyé et qui exagère les droits de la libre pensée. La péroraison en est notamment curieuse :
La science et la religion ne seront jamais sœurs. Le rap- prochement est à tout jamais impossible.
Ce que l'évêque Freppel nomme la foi savante, la science fidèle, est devenu impossible. La synthèse des sciences cou-
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ronnée par la foi n'est plus qu'une chimère d'où nous éloigne de plus en plus le mouvement des sciences naturelles, histori- ques, morales et politiques. L'esprit qui anime les maîtres de l'orthodoxie et qui a inspiré le Syllabus n'est pas de nature à nous en rapprocher. Libre de toute entrave, la science doit marcher vers son but : la vérité et le savant doivent pouvoir dire sans vanité, en parlant de la science biblique, ce que La- plache disait de Dieu : « Nous n'avons pas besoin de ces hypothèses-là. »
Bibliographie. — Voici deux curieux et rares ouvrages dont nous trouvons le litre dans une vente récente de livres.
1° L'Enterrement du Dictionnaire de l'AcadémieAn-\2, Paris, 1697. — C'est un pamphlet dirigé contre la pre- mière édition du Dictionnaire de i' Académie, Tpar Vauleur inconnu de V Apothéose, autre pamphlet paru l'année précédente. Le frontispice de cet ouvrage est très-sin- gulier : il représente l'inhumation d'un gros volume avec les quatre vers épigrammatiques suivants :
En cet enterrement, lecteur, si tu ne vois Point de prêtre en surplis, point de cierge, ni croix, Ni point de bénitiers, veux-tu qu'on te l'explique? C'est que cet enterré n'était pas catholique.
Ajoutons, pour la compréhension du dernier vers, que catholique est pris ici dans le sens d'universel, l'au- teur du pamphlet reprochant à ce dictionnaire un grand nombre d'omissions.
— Si —
2° La Dance aux Aveugles (de Pierre Michault) et autres poésies du XV siècle, extraites de la Bibliothèque des ducs de Bourgogne par Lambert Doux fils. In-8, Lille, 1748.
C'est là également un rarissime ouvrage. On y trouve: la Confession de la belle fille, la Louange des dames, le Miroir des dames, de Bouton, qui n'est autre chose qu'un catalogue rimé de toutes les femmes célèbres, et surtout galantes, du temps. Citons encore un curieux testament d'un officier nommé Nesson, fait prisonnier à Azincourt, testament en faveur de la Vierge :
Je vous donne mon corps et m'âme, Si fait pareillement ma femme En vous faisant foy et hommage De tout notre petit ménage.
Ce testament rappelle, par sa naïveté, la prière non moins naïve et originale qu'adressait à Dieu chaque soir le capitaine Lahire, le même qui se distingua à Orléans aux côtés de Jeanne d'Arc : « Mon Dieu, fais à Lahire ce que tu voudrais qu'il te fît s'il était Dieu et que tu fusses Lahire 1... »
Théâtres. — Orphée aux Enfers. — Le Théâtre de la Gaîté vient de reprendre, une fois encore, cette célèbre opérette d'Offenbach , la meilleure à coup sûr qu'ait
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produite sa muse bouffonne. Il paraît que cette reprise prend pour date la neuf centième représentation du chef-d'œuvre offenbachique ! Son attrait principal est entièrement aujourd hui dans son interprétation : le rôle de Pluton est repris par Léonce, le drolatique Léonce, qui l'a créé jadis aux Bouffes du passage Choiseul en 1858; quant au personnage de Jupiter, il est joué au- jourd'hui par le compositeur Hervé ; oui, lecteurs, vous avez bien lu, le célèbre Hervé, l'auteur immortel de l'Œil crevé, ce même compositeur « toqué » — c'est ainsi qu'on l'appelle — qui a été un moment le rival d'Offen- bach lui-même, et même rival souvent heureux, ainsi que l'est actuellement M. Lecocq, le compositeur, plus heureux encore comme rival d'Offenbach, auquel on doit la Petite Mariée et la Fille de Madame Angot.
Cette étrange prise de possession d'un rôle d'Offen- bach par son rival Hervé méritait d'être notée comme l'une des curiosités artistiques les plus inattendues et les plus bizarres de ce temps-ci.
C'est M'"" Peschard, des Bouffes, qui joue avec sa crânerie habituelle le rôle d'Eurydice, qu'elle a déjà souvent chanté. On raconte que, le matin même de la reprise, elle avait reçu de son directeur, M. Comte, un exploit sur papier timbré lui défendant de chanter le soir à la Gaîté, attendu que ses engagements avec les Bouffes lui interdisaient de paraître ailleurs que sur la scène du passage Choiseul. Or, le même soir, M. Comte
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— qui par parenthèse est le gendre d'Offenbach — as- sistait à la représentation d'Orphée, dans la loge de son beau-père, et applaudissait à tout rompre au succès de sa récalcitrante pensionnaire. C'est bien là le cas de s'écrier; Qui trompe-t-on ici? et de se demander — ce qui n'est pas d'ailleurs très-difficile à deviner — quel est le mot de ce secret de comédie.
Varia. — A propos du monument de Lamartine. — C'est le 1 8 de ce mois que va être inauguré à Mâcon le monument que la reconnaissance et l'admiration de ses concitoyens ont élevé à Lamartine. On a publié, à ce propos, divers articles intéressants, qui nous ont montré Lamartine sous toutes ses faces si diverses ; mais aucune anecdote ne nous a touché autant, dans les récits variés de ces articles, que la suivante que nous extrayons des Confi- dences d'un journaliste, de M. Maxime Rude.
« C'était un soir de musique aux Tuileries. Un vieux monsieur, la tête perchée sur une haute cravate, «mé- lange de grand oiseau de proie et de cheval anglaiSj » se promenait seul. Sa redingote boutonnée jusqu'au menton et son chapeau gris le faisaient ressembler à un vieux maître d'armes.
Il attira l'attention d'une jeune femme, une élégante, qui le montra en riant à son mari. Celui-ci partagea son hilarité.
M, Rude s'étrit approché de ce couple joyeux.
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« Pardon, Madame, savez-vous quel est le vieux monsieur qui vous met en si belle humeur ?
— Mais... non, Monsieur.
— C'est M. de Lamartine. »
La jeune femme demeura interdite ; puis, jetant un regard de côté sur le promeneur qui lui avait paru si démodé, elle cacha son visage dans son mouchoir et fondit en larmes. »
Les Entrées à l'Exposition. — La direction générale de la comptabilité publique vient de publier le relevé offi- ciel des entrées à l'Exposition universelle pendant les mois de mai et de Juin. Le chiffre total des entrées, pour cette période, a été de 4,222,402 visiteurs.
Mai 1,666,879 entrées.
■/«'" 2,555,525 —
En défalquant de ces chiffres les billets gratuits, on arrive aux recettes effectives suivantes :
Mai 1,278,860 francs.
Juin 1,954,103 —
Soit une recette réelle de 3,232,963 francs. Or, en 1867, le produit correspondant avait été de 2,582,121 francs, savoir:
Mai 1,224,184 francs.
Juin 1,3 57,937 —
Soit, pour l'Exposition actuelle, une augmentation de 650,842 francs pendant cette période.
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Ajoutons que pendant le mois de juillet les recettes ont gardé la même supériorité sur celles de 1867 : elles ont atteint 1,827,007 francs, tandis qu'elles n'avaient été alors que de 1,257,548 francs. L'augmentation to- tale des produits monte ainsi, pour les trois premiers mois de l'Exposition, à la somme de 1,223,301 francs, et le produit général des tickets dépasse, pour cette même période, la somme de 5,000,000.
Exposition de la Bibliothèque nationale. — Cette cu- rieuse exposition , qui vient de s'ouvrir dans la galerie Mazarine, à la Bibliothèque de la rue de Richelieu, nous montre, rangées dans des armoires et vitrines, quelques- unes des principales richesses manuscrites que possède ce grand établissement.
Voici d'abord une série de manuscrits à peintures ayant appartenu aux rois et reines de France, à dater de Charlemagne. Viennent ensuite les autographes, qui con- stituent la partie la plus curieuse et la plus originale de cette exposition : Lettre de Joinville à Louis X (i 3 1 5) ; lettre de Charles V ; puis des signatures de Bertrand Duguesclin [Btram] et d'Agnès Sorel ; enfin une longue lettre de Marie Stuart, et d'autres, moins développées, mais non moins intéressantes comme rareté, de Michel de l'Hospital, de Jeanne d'Albret, du maréchal de Biron à Henri IV, de Cujas à Pithou, de Juste Lipse à I. A. de Thou, etc.
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La Bibliothèque possède une curiosité bibliographique qui est d'un bien précieux intérêt pour elle : c'est le premier catalogue des livres qu'elle comptait sur ses rayons, et qui fut dressé en 1375 et alors qu'elle était installée au Louvre. Ce catalogue manuscrit est entière- ment sur parchemin. Une autre curiosité est un plan dli port de Cherbourg exécuté à la main par le roi Louis XVL
Quant aux manuscrits étrangers , ils sont également représentés dans cette exposition ; on y trouve surtout des manuscrits orientaux, et notamment le Schah-na-mé (Livre des Rois) et des transcriptions originales sur feuilles de palmier. Les objets exposés ne nous offrent d'ailleurs qu'une très-petite partie des riches collections de la Bibliothèque, qui se propose de faire ainsi pas- ser successivement sous nos yeux, à l'occasion de l'Ex- position universelle , toute la série de ses plus rares merveilles bibliographiques.
Un Chapeau de Napoléon /'^^ — On a vendu, le i*'' de ce mois, à l'hôtel de la rue Drouot, un chapeau histo- rique qui, en d'autres temps, avait eu de glorieuses destinées : ce chapeau était celui que l'empereur Napoléon T'' avait porté pendant toute la campagne de Russie.
Après 181 2, l'Empereur, voulant récompenser son valet de chambre Evrard des services qu'il en avait reçus pendant cette mémorable et terrible campagne, lui fit
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■don de ce chapeau. Des pièces authentiques prouvent, à n'en pas douter^ que le couvre-chef impérial qu'on vient de vendre avait bien la provenance qu'on lui attri- buait. On avait posé des affiches annonçant la vente et fait une certaine publicité pour attirer le public. Hélas ! est-ce un signe des temps? est-ce la fameuse légende qui s'émietle de plus en plus?
Le chapeau de 1812, que les héritiers du valet de chambre impérial avaient racheté en 1852, lors de sa succession, moyennant 3,800 fr., n'a pu être mis à prix le I" août que moyennant 150 fr,, et il a été adjugé, sur une seule enchère de 25 fr., au peintre de batailles Armand Dumarescq.
Rappelons encore, à ce propos, qu'en 1835, à la vente du baron Gros, le chapeau que Napoléon portait à la bataille d'Eylau, et qui avait servi au célèbre peintre pour le tableau qu'il fit de cette bataille, fut vendu moyennant 5,000 fr. au docteur Leroy, de la rue des Bons-Enfants. En mourant, ce médecin légua le tricorne impérial à l'hôtel des Invalides, où il est encore aujour- d'hui conservé.
Les Diamants de la reine Isabelle. — L'ex-reine d'Es- pagne vient de mettre ses diamants en vente, et jamais l'hôtel Drouot n'avait vu une aussi splendide et aussi riche collection de pierres précieuses. H n'a pas fallu moins de seize vacations pour terminer cette vente co-
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lossale. Nous ne saunons énumérer ici par le détail tous ces bijoux merveilleux; nous citerons cependant les trois principaux, qui ont été vendus dans la dernière vacation et ont atteint le prix le plus élevé, savoir : . Un diadème formé d'un cercle de brillants, surmonté de douze fleurs de lis, gros brillants et entre-deux, or- nements également en brillants, monture argent, a été démonté et les pierres ont été vendues au poids : elles ont été acquises par M™* veuve Charles Blanc moyen- nant i66,6i 5 fr.
Un collier composé d'une rangée de 37 grosses perles pesant 1,570 grains et fermé par un gros chaton bril- lant ; au-dessous, une splendide et unique perle-poire formant pendant et pesant 257 grains. Cette perle seule a été payée 50,000 fr. et le reste du collier 124,000 fr. , soit 174,000 fr. pour le collier tout entier.
Enfin de magnifiques boucles d'oreilles composées de boutons et poires-perles, avec entre-deux de brillants, les boutons pesant 80 grains et les poires 305 grains, ont été adjugées pour la somme de 83^000 fr.
Le total de la vente s'est élevé à 3,437,806 fr. ; en y ajoutant le 5 p. 100, qui est de 171,850 fr. 50 c, on arrive à un total général de 3_,6o8,856 fr. 30 c.
L'Ordre de la Jarretière. — Cet ordre éminent, le plus rarement donné en Europe , et qui ne compte que cin- quante membres, vient d'être complété à nouveau par
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l'admission de lord Disraeli (Beaconsfield) et de lord Salisbury, en récompense des importants services que ces deux diplomates ont rendus à l'Angleterre au con - grès de Berlin. Rappelons, à ce propos, que l'ordre de la Jarretière comprend deux catégories de titulaires : vingt-cinq appartenant aux familles royales et vingt-cinq aux grands personnages , surtout anglais et écossais , qui remplissent les plus hautes situations dans la no- blesse et dans les fonctions de l'État.
En publiant la liste des souverains et chefs d'État dé- corés de l'ordre de la Jarretière, les journaux ont com- pris parmi les titulaires français de cet ordre le premier président de notre République de 1871, M. Thiers. C'est là une erreur grave : tout chef d'État qu'il était, M. Thiers, n'étant pas noble d'origine, ne pouvait rece- voir l'ordre de la Jarretière. Le dernier titulaire de cet ordre en France fut l'empereur Napoléon III. Ce qui a pu induire, à ce sujet, les journaux en erreur, c'est que M. Thiers reçut, dans la dernière année de sa pré- sidence, l'ordre espagnol de la Toison d'or, également illustre et de même fort peu distribué, surtout aux étrangers^ à ce point que cet ordre ne compte aujour- d'hui que deux titulaires en France, le maréchal de Mac-Mahon et le duc de Noailles.
Les Bâtonniers des avocats à Paris. — M* Nicolet , l'avocat si connu à Paris, vient d'être élu bâtonnier de
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l'ordre des avocats du barreau de Paris. C'est le vingt- sixième bâtonnier élu depuis i83o. C'est en effet le gou- vernement de Louis-Philippe qui restitua aux avocats le droit, dont ils jouissaient avant 1789, d'élire directement leur bâtonnier.
Voici, à ce propos, les noms des vingt-cinq avocats qui ont reçu de l'élection, antérieurement à M'^ Nicolet, l'honneur très-envié du bâtonnat : M M Mauguin (1850). — Parquin (1833). — Ph. Dupin (1834). — Delan- gle (1836). — Teste (1838). — Paillet (1839). — Marie ( 1 840). — Chaix d'Est-Ange ( 1 842). — Duvergier (1844) — Baroche (]846). — Boinvilliers (1848). — Gaudry ( 1 8 $ 0) . — Berryer (1852). — Bethmont (1854). Liouville (1S56). — Plocque (1858). — Jules Favre (1860). — Dufaure (1862). — Desmarets (1864). — Allou (1866). — Jules Grévy (1868). — Rousse (1870). Lacan (!872]. — Senard (1874). — Bétolaud (1876).
Les bâtonniers, ainsi qu'on l'a vu par le tableau ci- dessus, restent généralement deux ans en exercice.
Histoire cfune moustache impériale. — Nous extrayons àes Souvenirs personnels que M. Granier de Cassagnac père publie depuis quelque temps dans le Figaro une curieuse anecdote, dont nous lui laissons naturellement toute la responsabilité. C'est l'empereur lui-même qui fait à M. Granier de Cassagnac le récit de cette singu- lière anecdote de la manière suivante :
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ce J'ai eu, au commencement, beaucoup de ministres qui étaient au fond mes adversaires, et qui d'ailleurs me prenaient à peu près pour un imbécile. Tenez, vous ne croiriez pas qu'une des raisons qui mirent Thiers et Mole contre moi, c'est que je leur avais refusé de couper mes moustaches.
ce C'était quelque temps avant le 10 décembre. Ayant, il y avait quelques jours, accepté un dîner chez Mole, Thiers voulut m'avoir aussi. J'acceptai, et le jour fut fixé. « Nous serons en petit comité, me dit M. Thiers.- « Venez un peu avant l'heure ; nous monterons dans « mon cabinet. Mole y sera ; et nous causerons des (.( circonstances actuelles. »
<-< Je me rendis à l'heure convenue ; nous montâmes tous les trois dans le cabinet de M. Thiers, placé, comme vous savez sans doute, au haut de la maison. Thiers prit le côté droit de la cheminée. Mole le côté gauche, etje me vois encore au milieu, attendant les graves ouvertures que deux personnages aussi considé- rables ne pouvaient pas manquer de me faire.
« Thiers prit la parole. Il fit un tableau de la société moderne, et s'attacha à établir que l'élément civil y do- minait, et même la caractérisait essentiellement. Passant du caractère de la société à celui que le pouvoir était tenu d'adopter pour être en harmonie avec elle, il émit l'opinion que ce pouvoir devait répudier toute habitude et même toute tei.ue militaire. « Vous allez, continua-
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t-il, très-certainement, être élevé à la présidence de la République. Eh bien, pour répondre à l'état et aux ten- dances de la société actuelle, Mole et moi nous estimons que vous devez couper vos moustaches. Si lui ou moi nous étions nommés président, nous n'en porterions pas.» L'empereur, qui aimait à rire et qui riait bruyam- ment, éclata en achevant son récit; ajoutant qu'un des grands efforts de sa vie avait été celui par lequel il s'é- tait contenu, lorsque deux hommes politiques aussi graves, qui l'avaient invité à une conférence, ratta- chaient à une paire de moustaches, maintenues ou rasées, l'avenir du grand pouvoir que la France allait probablement lui conférer. »
La Succession de M™^ Jules Janin. — Les journaux du département de l'Eure publient un décret du président de la République qui autorise la ville d'Évreux à accepter divers legs qui lui ont été faits par M""* Adélaïde-Fran- çoise Huet, veuve de M. Gabriel-Jules Janin, tous deux décédés. Voici , d'après ces mêmes journaux, quelle est l'importance de ces legs :
1° Un buste de M. Huet, ancien président du tribu- nal et ancien maire d'Évreux, père de M™^ Jules Janin : ce buste devra être placé dans une des salles de l'Hôtel de ville;
a** Une somme de 300,000 fr. , destinée à établir une distribution d'eau et des bornes-fontaines dans la ville
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d'Évreux ; il devra en outre être élevé une fontaine mo- numentale avec inscriptions rappelant la mémoire de MM. Huet et Jules Janin ;
3° Plusieurs rentes annuelles dont voici le détail : rente de 2,000 fr. à l'hospice d'Evreux; de 500 fr. au bureau de bienfaisance ; de i ,000 fr, aux Petites Sœurs des gardes-malades ; de 1,000 fr. aux Sœurs de la mi- séricorde ; de $00 fr. à la fabrique de la cathédrale; enfin, au lycée de la ville, une rente annuelle suffisante pour créer une bourse gratuite en faveur d'un élève stu- dieux, à partir de la classe de cinquième.
Correspondance Imgotique. — La lettre qui suit fut adressée, en 1818, au secrétaire de l'Académie des Jeux tloraux par un frère de Victor Hugo, qui se trouvait être alors le rival en poésie de l'auteur des Odes et Ballades. Cette curieuse épître a été retrouvée et publiée tout récemment par un journal de province, le Progrès libéral de Toulouse.
A M. le secrétaire de l'Académie des Jeux floraux.
Paris, le 4 avril 1818. Monsieur,
Je viens de recevoir le paquet que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser. Je voudrais vainement vous exprimer combien je suis reconnaissant de votre complaisance et des bontés de l'Académie. Croyez du moins que je ne négligerai rien pour
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m'en rendre digne, moins soutenu dans mes efforts par l'espoir d'une couronne que par le désir de ne pas tromper votre in- dulgence.
Il est cependant des circonstances, en faveur d'un de mes rivaux, que je me reprocherais de ne pas vous avoir fait con- naître ; ce rival est mon frère, l'auteur des odes sur ÏAmour de la gloire et la Mort de Louis XVII. Je l'ai vu, pressé par l'époque du concours, faire la première en une nuit et la seconde en trois jours. II est à peine âgé de seize ans ; c'est le même jeune homme qui, à quinze ans, a obtenu en 1877 une mention honorable à l'Académie française.
Je ne sais, Monsieur, si ces considérations, jointes à la dif- férence d'âge qui existe entre nous et aux encouragements que mérite sa jeunesse, auront aux yeux de l'Académie la même force qu'aux yeux d'un rival; je n'ose exprimer mon sentiment sur ce que je lui soumets. Daignez néanmoins être persuadé que, quels que soient mes efforts pour répondre à votre attente, la plus forte marque de satisfaction que l'Académie puisse me donner ne serait pas de couronner ma pièce.
C'est dans ces sentiments que j'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, Monsieur, votre très-humble et très- obéissant serviteur,
E. Hugo.
J'ose espérer, Monsieur, le secret sur ce que je vous dis de mon frère : s'il venait à savoir mon indiscrétion, il serait homme à ne me la pardonner de deux mois, La décision de l'Académie m'apprendra assez si vous avez mis le comble à ma reconnaissance.
Voici, d'autre part, une lettre qui vient d'être adressée tout récemment par M. Victor Hugo à l'ex-général Bor- done, non moins connu comme pharmacien que comme général, et qui est originaire du même département que
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Victor Hugo. Ce héros garibaldien avait adressé à l'il- lustre poëte un livre dans lequel il vient de raconter les prouesses militaires de Garibaldi en 1870-71, livre qui porte pour titre : Garibaldi, sa vie, ses aventures, ses com- bats, et qui est dédié à Victor Hugo :
Mon vaillant et cher concitoyen,
Je vous approuve. Racontez les grandes choses que Gari- baldi a faites pour la France en péril. Raconter les grandes choses, c'est rallier les grandes âmes. Toutes les fermes et nobles intelligences se groupent aujourd'hui autour de la Répu- blique, et le plus beau signe d'alliance qui puisse rassurer les peuples, c'est la fraternité de la France et de l'Italie.
J'accepte avec émotion votre dédicace et je vous envoie tous mes vœux de succès.
Victor Hugo.
Un Vœu. — Notre confrère Paul Courty, de l'Événe- ment, nous raconte l'anecdote suivante, qui, paraît-il, fait actuellement le tour du monde artistique. Que ceux qui en connaissent les héros mettent les points sur lesx.
« Un de nos portraitistes les plus distingués a été appelé l'année dernière à la campagne pour faire le por- trait de M"'» de X... Le modèle était charmant, et le peintre paraissait trouver un plaisir extrême à prolonger les séances. Quant à M. de X..., c'est un chasseur en- ragé, et il courait les buissons toute la journée.
« J'espère bien, dit-il un jour pourtant au peintre,
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que vous allez envoyer le portrait de ma femme au pro- chain Salon.
— Je ne puis vous le promettre absolument.
— Comment ! une œuvre aussi réussie !
— Sans doute; mais vous ne songez pas que je peins une demi-douzaine de portraits de femmes chaque année. Obligé de choisir, j'ai fini parfaire un vœu qui décide de ceux que j'expose au Salon.
— Un vœu! Et lequel? fit M'"" de X..., intriguée.
— Permettez-moi de ne pas le dire.
— Vous avez raison, dit le mari : ma femme est d'une indiscrétion... Un vœu, c'est sacré. »
La conversation en resta là.
Le jour de l'ouverture, M. et M""® de X... eurent la satisfaction de voir le portrait, en très-bonne place, réu- nir l'unanimité des suffrages. Madame ne semblait pas, du reste, bien étonnée ; quant à Monsieur, il était rayon- nant.
« Enfin, t'y voilà, c'est l'essentiel, répétait-il à cha- que instant ; mais c'est égal, je voudrais bien savoir ce que peut être ce vœu ! »
Georges d'Heylli. Le Gérant, D. Jouaust.
Paris, imprimerie Jouaust, rue Saint-Honoré, 338.
GAZETTE ANECDOTIQUE
Numéro i6 — 3i août 1878
Nos lecteurs ne nous en voudront pas si nous consacrons à la mé- moire de Lamartine la plus grande partie de ce numéro de notre Gazette, où nous avons réuni une série de documents oubliés ou iné- dits concernant Villustre poète.
SOMMAIRE.
Lamartine.
Varia. — La Fête de la Pomme. — Un Chapeau de Victor Hugo. — Quelques auteurs siffles, — Devoirs de vacances. — Avocats et sages-femmes.
LAMARTINE.
L'illustre poëte est de nouveau à l'ordre du jour. La ville de Mâcon vient, en effet, d'élever au plus célèbre de ses enfants un monument qui doit — £rc perennius II — 187S 7
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— transmettre aux âges futurs les grands souvenirs po- litiques et littéraires que son nom évoque. Lamartine, à coup sûr, n'avait pas besoin d'une statue pour vivre éter- nellement dans la mémoire des hommes ; mais il n'en faut pas moins louer la municipalité de Mâcon d'avoir conservé par le bronze l'image définitive de l'un des plus grands poètes de ce siècle.
On a écrit beaucoup d'articles à propos de cette inau- guration ; on a même publié des livres entiers remplis d'anecdotes plus ou moins authentiques, entre autres l'ouvrage, déjà contesté, de M. H. de Lacretelle, qui a cependant été un familier du poëte, et qui mieux que personne peut garantir la vérité de ses propres asser- tions. Quant à la cérémonie même de l'inauguration du monument, nous devons constater qu'elle a réellement manqué du prestige et de la solennité grandiose qu'elle aurait dû avoir. C'a été plutôt une solennité politique que littéraire : on n'y voyait, en effet, que des sénateurs et des députés, peu de gens de lettres, pas un seul membre de l'Académie française, M. de Laprade,qui avait été délégué, s'étant trouvé malade au dernier mo- ment. Quant à M. V. Hugo, qui est actuellement le seul personnage littéraire dans une situation en rapport avec la haute illustration de Lamartine, il a trouvé qu'il était suffisant de se faire représenter à l'inauguration du mo- nument du chantre d'Elvire par la lettre ou plutôt par le billet suivant :
— 99 — A M. le maire de Maçon.
Guernesey, i6 août 1S78. Monsieur le maire,
Je m'associe aux honneurs rendus à Lamartine; j'admire le grand poëte, j'honore le grand orateur.
Je le vois toujours tel que la France l'a vu, admirable dans le livre, superbe à la tribune. Je salue cette grande ombre.
Victor Hugo.
Lamartine ne valait-il pas cependant un petit discours, ou au moins une lettre plus détaillée, plus concluante, et qui en aurait tenu lieu?...
Un de nos lecteurs nous a adressé, à propos de Lamar- tine, un certain nombre d'anecdotes qui nous ont paru d'autant plus curieuses qu'elles sont à peu près inconnues ou inédites. Nous les reproduisons donc intégralement, malgré leur étendue :
L'histoire dit tout simplement que Lamartine est né à Mâcon, que son grand-père avait eu l'intendance géné- rale des biens de la famille d'Orléans, et que son père était capitaine dans un régiment de chevau-Iégers.
La tradition est plus prolixe : elle fait sa famille ori- ginaire d'une sorte de colonie arabe fixée, de temps im- mémorial, dans un grand village du Maçonnais. On s'y était longtemps marié entre soi, sans aucun .mélange de sang gaulois.... La taille mince et haute, l'œil noir, le
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nez un peu de l'aigle, les traits purs, le front noble, la main maigre et longue ; je ne sais quel mélange de di- gnité, de douceur^ de chevalerie et d'orgueil : tel était !e type de cette race... on ne peut nier que Lamartine la rappelât de tout point.
Vers la fin de l'automne de 1817, de passage à Mou- lins, un jour de marché, il fut accosté, sur la place de l'Allier, par une bohémienne qui voulut absolument lui prédire l'avenir.
Le poëte riait et s'y refusait.
« Il le faut! dit la vieille : Sarrasin et gitana se don- nent la main. »
Lamartine obéit.
« Tu as là trois lignes, continua la devineresse, qui annoncent que tu seras, trois fois dans ta vie, le plus malheureux des hommes.
— Je l'ai déjà été davantage_, » répondit le jeune homme.
Il avait alors vingt-sept ans.
« Oui, des malheurs vulgaires, qui passent, qui s'ou- blient... Mais je parle de catastrophes qui s'incrustent et ne s'effacent plus.
— Soit, j'attendrai, dit le poëte en riant toujours.
— Par contre, poursuivit la bohémienne, tu as trois étoiles au ciel, trois âmes de bienheureuses qui veillent sur toi et te réservent trois grandes destinées.
— Oh ! alors, tout va bien.
— lOI —
— Seront-ce trois royaumes qui t'appartiendront , trois couronnes que tu ceindras, ou trois facultés divines dont tu seras doué, je n'en sais rien...
— Ni moi non plus, ma brave femme. Et combien tout cela? ajouta le poète en tirant sa bourse.
— Rien, reprit la gitana : je ne vends que les men- songes ; la vérité, je la donne.
Lamartine plaisantait souvent au sujet de cette pro- phétie, qu'il taxait de ridicule; mais, au fond du cœur, il ne lui déplaisait pas de penser que, mortes toutes jeunes, trois femmes qu'il avait aimées — les premières — s'étaient partagé, là-haut, le soin de réagir sur ses destinées :
Angelina^
Graziella,
Eh ire.
On a tout dit sur les deux dernières, mais fort peu sur l'autre.
A dix-huit ans, sur les routes italiennes peuplées de bandits, la bourse légère, mais le cœur vaillant, Lamar- tine avait rencontré un premier ténor qui s'en allait, disait-il, faire les délices du théâtre de San Carlo, à Naples.
Ce ténor modeste avait pour compagnon de voyage un charmant garçon, à peu près du même âge que La- martine. Cela se trouvait admirablement : les deux jeu-
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nés gens devinrent une paire d'amis, les deux doigts de la main, Nisus et Euryale.
La nuit, ballottés dans les voiturins, ils se prêtaient tour à tour leur épaule en guise d'oreiller. Angelo dor- mait assez bien, mais Lamartine ne se trouvait jamais bien à l'aise; il ne faisait que se tourner et se retourner.
Pendant ce temps, l'oncle filait des gammes chroma- tiques et souriait dans sa barbe noire.
Un soir, on arrive à Rome; ils descendent naturelle- ment dans la même auberge.
« Nous ne sommes pas riches, dit Lamartine au ténor; il me semble qu'une chambre suffirait pour Angelo et pour moi.
— Oh ! ne me parle pas de coucher deux en Italie, dit le jeune homme en riant : les lits ne sont déjà que trop habités! »
Le lendemain, le poëte est réveillé par la voix de son compagnon de route, qui frappe à sa porte et lui crie que le déjeuner est prêt.
Lamartine passe un pantalon à la hâte ; il court ou- vrir, et jette un cri de stupeur.
Au lieu du neveu du ténor, il voit une charmante figure de jeune fille romaine élégamment vêtue, et dont les cheveux noirs, tressés en bandeaux autour du front, étaient rattachés derrière par deux longues épingles d'or à têtes de perles, comme les portent les paysannes de Tivoli.
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a Toi ou ta sœur? demanda Lamartine. — L'un et l'autre, répondit Angelina , qui avait repris, en arrivant à Rome, le costume de son sexe: mais l'habit ne change pas le cœur; seulement, je ne dormirai plus sur votre épaule, ni vous sur la mienne.
— Avec ça que j'y dormais! »
Mais il fallait encore aller de Rome à Naples, et le chemin était long; si bien que... Puis, atteint de phthi- sie, Angelo, devenu Angelina, avait bientôt soldé d'im- prudentes ardeurs par une mort déplorable.
Et voilà pourquoi Lamartine avait tout de suite pensé à Angelina, à Graziella et à Elvire, lorsque la bohé- mienne lui avait parlé de trois âmes envolées qui veil- laient sur lui.
La triple auréole est venue, de poëte, d'orateur, d'homme d'Etat... Les désastres aussi sont venus... et peut-être le grand désolé se sera-t-il intérieurement avoué, dans ces derniers temps, que, pour s'être ainsi cotisées au profit de son bonheur, ces trois premières maîtresses n'avaient que très-médiocrement atteint le résultat désiré.
Lamartine a été surtout le poëte des femmes. On a retrouvé chez lui, au chalet du bois de Boulogne, des lettres par centaines de mille, et plus de la moitié de
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ces lettres implorent un autographe. Il n'y a pas d'exem- ple qu^un romancier ait jamais mis entre les mains d'une jeune fille, « lisant dans le parc, ou dans le salon _, ou sous la charmille )>, un autre poète que Lamartine.
C'était comme Schubert pour le piano.
Ici se dresse cette question, dans le sens passionnel du mot :
Lamartine a-t-il beaucoup aimé? — Avec la tête, oui; avec le cœur et les sens, non.
Ces grands enthousiastes, ces sublimes rêveurs de la perfection, ces chanteurs merveilleux qui sont comme un écho des concerts célestes, s'éteignent bien vite dans le prosaïsme forcé des contacts humains.
Où voulez-vous qu'ils trouvent la réalisation de leur idéal? Ils se jettent bien un instant aux genoux de l'idole, mais voilà qu'apparaissent les pieds d'argile, qu'ils croyaient d'or, et ils se relèvent aussitôt.
Voilà pourquoi Lamartine n'a guère aimé que des mortes. Celles-ci se sauvaient par le mirage de l'éloi- gnement; le poëte pouvait les laisser sur leur piédestal.
Quelques plaisants ont dit de lui que c'était « un sul- tan sans mouchoir ».
D'autres ont prétendu que, s'il avait vécu à Athènes du temps d'Aspasie, il aurait fait, comme Platon, de l'esprit avec elle; mais que quant à peupler la Répu- blique, il n'y eût même pas songé.
C'est une calomnie : les mouchoirs ne lui manquaient
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pas; il en a même beaucoup jeté, le soir, aux lumières et sur l'étiquette; mais, dès qu'on les lui rapportait au grand jour, il n'en voulait plus.
Ce n'était pas une femme qu'il fallait à Lamartine, c'était Eve avant le serpent , parfaite, divine et imma- culée de tout point.
En voici la preuve :
«
Un jour (il y a de cela pas mal d'années), M'^^ ^q l^. martine était en Angleterre, M. de Lamartine était à Saint-Point. Une berline de poste s'annonce par une sérénade de coups de fouet... des armoiries, quatre che- vaux, un courrier en avant, deux domestiques sur le siège, dont une femme de chambre en voile vert , de belles vaches en cuir dessus, derrière et dessous, tout ce qu'il faut pour déplacer beaucoup de poussière et ne jamais manquer son entrée dans les comédies de la vie.
Ce fracas se résumait par une belle grande dame russe en itcli ou en off. Elle arrivait tout exprès de Moscou pour voir le poëte du Lac et des Harmonies. C'était désormais pour elle une condition de vie ou de mort ; elle ne pouvait plus respirer sans s'être donné cette satisfaction. Lamartine ou la tombe !.,.
Vous savez ce que sont les Moscovites quand elles se mêlent d'être du monde et d'être jolies : sveltes, fines, délicates, endiablées : des camélias légèrement rosés qui sortent d'une femme; et de l'esprit! et de l'aplomb! et
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des airs de tête! et des tours de jupes! et un accent!... de suaves petites notes argentines qui s'égrènent d'un clavier d'ivoire.
Avouons que c'était flatteur, et qu'il eût fallu être plus ou moins qu'un homme pour ne pas avoir, en pareille occurrence, un mouchoir à jeter.
Lamartine jouissait en vrai sybarite de cette fête qu''on donnait à son amour-pjopre.
Quand, après une demi-heure de contemplation, la grande dame voulut repartir, il se trouva que, sur l'or- dre du maître, les chevaux étaient retournés à la poste et que la berline dormait sous la remise.
« Quoi ! Est-ce possible? jamais delà vie!. ..oh! mais non!... Ce serait d'une indiscrétion!... Vous n'y pensez pas!... »
Et beaucoup de phrases de ce genre minaudées avec une coquetterie qui les démentait à mesure.
« Eh bien, oui, jusqu'à ce soir, finit-elle par dire.
— D'abord, jusqu'à demain matin, implora le poëte; et ensuite jusqu'à toujours, si vous le voulez », ajouta- t-il galamment.
C'était le matin.
La journée s'écoula en promenades langoureuses, en escarmouches charmantes.
« Hum ! pensait la jolie Russe, voilà une hospitalité qui pourrait bien me coûter cher... cher pour mon mari,
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bien entendu, car pour moi... je ne lui montrerai pas la carte à payer, voilà tout.... Et puis, un poète, ce n'est pas un homme, c'est comme une incarnation de Dieu... et puis, en voyage!... et puis, à la campagne!... »
Que d'excuses, alors qu'elle n'en demandait qu'une seule, toute petite, à sa conscience, qui était l'indulgence même.
Lamartine était littéralement grisé ; cette femme lui portait à la tête comme l'aï mousseux.
Une heure avant le dîner, elle s'était éclipsée pour faire un peu de toilette.
Le cordon bleu de Saint-Point, — la femme d'Aurèle, le valet de chambre — avait reçu l'ordre de se distin- guer.
On dévalisait les parterres , et le castel se métamor- phosait en un bouquet de fleurs.
En attendant qu'elle descendît, le poëte, impatient et charmé, allait à l'aventure par la maison.
Il passe devant l'office; il entend causer, il s'arrête...
« Du papier Fayard, Mademoiselle! disait à la camé- riste étrangère M"^" Louise, l'intendante du logis, nous n'en avons pas ici; J'en suis vraiment désolée... Vous avez donc des œils de perdrix, ou quelque chose d'ana- logue? ))
— Oh ! pas moi, Madame, mais ma maîtresse; elle en souffre le martyre ; il y a des jours où elle ne peut pas
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se chausser... J'en emporte toujours en voyage, de ce papier; mais, cette fois, nous sommes parties si précipi- tamment... Je vais joliment être grondée!...
Dix minutes après, Lamartine montait à cheval, et il s'en allait...
« A Mâcon, chercher le remède Fayard! » me suis-je écrié, la première fois qu'on me raconta cette histoire.
— Non pas, chère lectrice, mais tout simplement à Charmé, non loin de Saint-Point, chez M. le comte de Rambuteau, où il s'invitait lui-même à dîner et à cou- cher.
Toutefois, il laissait à l'Ariane moscovite l'autographe suivant:
Plaignez-moi, Madame : un souffrant m'appelle, et je vole à lui... Ah! le devoir!... Je n'ai jamais mieux compris ce qu'il a parfois de cruel et d'inopportun.
Toute la maison est à vous; disposez d'elle comme de moi.
Mes respectueux empressements.
Lamartine.
Aurèle devait venir le prévenir quand l'étrangère serait partie.
Celle-ci attendit jusqu'au lendemain à midi; et, comme elle ne recevait pas de nouvelles, comme c'était, après tout, une très-grande dame, qui ne jetait sa fanchon de dentelles que jusqu'au moulin, mais jamais au-dessus,
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elle laissa un pourboire royal et partit moins coupable qu'elle ne l'avait espéré peut-être.
L'amoureux et le poëte sont là tout entiers. Celui-ci fait du tort à l'autre : il lui ôte son bandeau, il lui mon- tre une tare légère, un bobo, moins que rien... et le jeune Cupidon s'envole encore plus vite qu'il n'était venu.
Si la belle et « honneste « dame vit encore, et que ces lignes lui tombent sous les yeux, elle y trouvera le mot d'une énigme qu'elle a sans doute longtemps et vaine- ment cherchée.
Voulez-vous une autre preuve que cette imagination puissante pouvait, à son gré, tout dorer ou tout assombrir ?
Le voilà en Orient. Il passe deux jours, deux jours seulement, dans une petite ville de Syrie, le long de la côte. Vous savez ce qu'est la Syrie : une contrée longue, étroite,, hérissée de falaises calcaires; pour montagnes, le Thabor et les Oliviers; pour fleuve, le Jourdain, sans compter la mer Morte et le lac de Génésareth. C'est triste au possible ; c'est ennuyeux à s'avaler la nuque en d'in- terminables bâillements. Mais c'est aussi la terre promise des Hébreux. — Sémiramis, Alexandre, Pompée, Marius, César, Godefroy de Bouillon, le général Bonaparte, y ont laissé leurs traces... A ce titre , il n'y a pas de mal d'y avoir été.
Le poêle était donc dans la petite ville dont je vous
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parlais. Il n'y avait là que des Arabes, des Turcs, des juifs, des Kourdes, des Maronites et des Arméniens: tous gens peu sensibles à la poésie, et pour qui Lamar- tine ne valait pas le capitaine-marchand d'une felouque quelconque... je me trompe : il y avait aussi un consul français et ses deux filles.
Naturellement, le consul s'empare de l'illustre voya- geur et le loge chez lui ; on l'accable d'attentions char- mantes et des soins les plus délicats.
Que faire pour s'acquitter ? Il ne peut rien offrir, on n'accepterait pas.
Ah ! une idée !
Les deux jeunes personnes n'avaient été que très-mé- diocrement dotées du bon Dieu; j'ajoute qu'elles ne de- vaient pas l'être du tout par leur père : ce qui rendait leur établissement fort problématique.
Mais, c'est égal, le Voyage en Orient paraît, et La- martine a trouvé le moyen de consacrer dix pages en- tières à ses hôtesses de Syrie. Son enthousiasme n'a pas de bornes; elles ne sont pas seulement jolies, ce sont des beautés, de véritables déesses, des anges fourvoyés du ciel. Phidias n'a jamais rien sculpté de pareil. Aspasie n'était qu'une laide et une sotte, comparée à ces prodi- ges de grâce et d'esprit.
Pour l'exprimer avec tant de conviction, il devait être certainement arrivé à le croire.
— III —
Il résulta de cette publicité que beaucoup de touristes européens se détournèrent de leur route pour aller voir les deux merveilles que Lamartine venait de révéler au monde.
La petite ville devint quelque chose comme la Mec- que: un but à pèlerinage.
Seulement, les pèlerins envoyaient le poète au diable et s'en allaient fort désappointés.
Toutefois, dans le nombre, il finit par s'en trouver deux, — des Anglais, cela va sans dire, — et fort riches, cela va toujours sans dire, — qui, sur la simple recom- mandation du poète, épousèrent les jeunes filles en fer- mant les yeux.
Mais, hélas ! quand ils les rouvrirent...
Peu de temps après son mariage, un de ces braves enfants d'Albion disait au patriarche des Maronites, qui me l'a répété :
« J'ai épousé ma femme parce que M. de Lamartine a écrit et publié que c'était une délicieuse créature... J'ai beau faire, je ne puis réussir à partager cet avis... Mais il doit être meilleur juge que moi dans ces questions-là. )>
Pour être un instant ministre des affaires étrangères, Lamartine n'avait pas cessé d'être poète : aussi les mi- nutes qu'il envoyait aux chefs de bureau étaient-elles souvent annotées de rimes, d'hémistiches, de vers tout
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entiers qui, comme on le pense bien, ne concernaient en rien les affaires publiques.
Une idée lui venait, et il la jetait sur le papier. Un postulant arrivait, âpre à la curée, et il prenait note de son nom.
Le tout entremêlé sur la même feuille^ à la queue-leu- leu.
Or, un jour, entre autres nominations, le Moniteur
annonce celle du citoyen David au consulat de Brème.
Le futur diplomate avait oublié de laisser son prénom
et son adresse ; mais, sans doute, il ne tarderait pas à
venir réclamer en personne l'ampliation du décret.
Quinze jours se passent ; nul ne se présente, et Brème, une anséati(}ue ! reste sans consul.
On demande vainement un David à tous les échos. Est-il mort? l'a-t-on assassiné ?
« Mais alors qu'il le dise ! concluait agréablement Hetzel, le secrétaire général. David qui? David quoi? Il paraît qu'il a été très-chaudement recommandé; sans cela, il y a longtemps que nous en eussions nommé un autre. »
Enfin on en réfère au ministre.
Celui-ci se creuse la cervelle : « David ! David ! c'est singulier, je ne me rappelle plus du tout... Voyons la minute. »
On apporte la feuille aux hiéroglyphes. Lamartine la
I IJ
parcourt des yeux... Tout à coup il se frappe le front: (c Malheureux! dit-il au chef de bureau, qu'avez-vous
fait? le prophète, le grand roi David, consul général à
Brème... je vous demande un peu !... »
La lecture des Psaumes lui ayant inspiré la pensée de
consacrer une de ses Méditations au père deSalomon, le
poëte avait tout simplement écrit ce nom, pour mémoire,
au milieu de beaucoup de pétitionnaires plus vivants et
qui ne remontaient pas précisément aussi haut dans
l'histoire des siècles.
Le lendemain paraissait au Moniteur le décret suivant : « Le citoyen Marchand est nommé consul de France
à Brème, en remplacement du citoyen David, appelé
à cf autres fonctions. »
Ces derniers mots du décret valent leur pesant d'or. La ville de Brème ne s'est jamais doutée de l'honneur
qui a failli lui arriver.
A. P.
M. L. Duprat donne, dans la Patrie, la liste suivante des parents fort nombreux qu'a laissés Lamartine ; cette liste nous fait connaître amplement la situation exacte de la famille du poëte :
« Lamartine eut cinq soeurs : M'"*^ de Cessiat, qui est morte; M""" de Ligonès, qui habite Mantes; M'"'' de Vigne, qui habite Chambéry; M"^'*' de Montereau, qui
S
le
— in- habité Lyon; M""* de Coppens, qui habite Mâcon. Voici maintenant les enfants de ces cinq sœurs.
M™* de Cessiat mourut laissant cinq enfants : M™^ de Pierreclos, morte elle-même et mère de M""^ de Parce- val, laquelle est veuve ; M""^ de Belleroche; M"^ de Ces- siat, qui habite Saint-Point et a été autorisée à prendre le nom de M"** de Lamartine -, M™ de Béer, qui a épousé M. le baron de Béer, conservateur des forêts à Mâcon; 1VI™« de Sennevier, femme du consul gé- néral de France à Gênes; enfin M, Emmanuel de Cessiat, qui est mort.
M""^ de Ligonès a eu cinq enfants : un fils et quatre filles. Le fils est abbé, deux filles sont religieuses; les deux autres sont M"'* de Prades, qui habite la Lozère, et M'^^de Verneuil, dont le séjour est à Paray-le-Monial.
M™® de Vigne a eu un fils et une fille : le fils, officier distingué au service de Victor-Emmanuel, opta pour h France lors de l'annexion de la Savoie. Il prit part, en qualité de lieutenant-colonel du génie, à la guerre de 1 870-7 1 , et mourut à Neuchâtel, à la suite de la désas- treuse campagne de l'Est, qui amena en Suisse l'armée du général Bourbaki. M. de Vigne a laissé une veuve sans enfants. Sa sœur, M™* la baronne de Montfort, ha- bite la Savoie et a un fils.
Le fils unique de M""^ de Montereau est mort chargé d'affaires de France à Bade_, et a laissé une veuve, deux fils et une fille.
— ii5 —
M^"* de Coppens est la mère de M. de Coppens d'Hondschoote, directeur général des contributions di- rectes. »
Le nom de Lamartine s'éteindra donc avec M"« de Cessiat,
Nous trouvons dans la Liberté la curieuse anecdote qui suit, relative à la rue qui porte actuellement à Paris le nom du poëte. C'est Lamartine lui-même qui raconte comment cette rue, qui s'appelait antérieurement Coquc- nard, a été débaptisée pour prendre son nom :
« Je m'étonnais devant Lamartine que la rue la plus laide de Paris eût été décorée d'un des plus beaux noms de l'histoire.
« C'est une espièglerie charmante, me répondit-il. « Vous avez vu quelquefois, chez notre ami Adolphe de « La Tour, un jeune peintre nommé Fourreau? ■ « — Très-certainement, un garçon de talent.
« — Il avait le malheur de demeurer rue Coquenard. (f II blasphémait lorsque, poussé aux dernières extrémi- « tés, il était obligé de donner son adresse. Il arrachait « la page du livret qui la contenait. Il n'admettait pas « qu'une toile d'art pût demeurer là. C'était une manie « de lamentations. Le malheur voulait aussi qu'il tînt « beaucoup à son atelier et que la pensée d'undéména- « gement lui fût odieuse.
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« Février survint, il l'acclama, mais par une consi- « dération locale ; il n'y vit pas l'affranchissement de son <( pays, mais sa délivrance propre. Il passa toute la nuit (c du 25 au 26 à travailler. Il peignit en bleu noir des « plaques d'étain et écrivit en lettres blanches : Rue La- « martine.
« Avant l'aube, il prit une échelle et cloua les plaques « à tous les angles de la rue. Ceux qui s'étaient coû- te chés rue Coquenard se réveillèrent rue Lamartine. Il « n'y eut pas une seule protestation.
« Mon nom avait plus de sonorité alors que celui de « ce pauvre bourgeois, M. Coquenard, avec lequel « les journaux réactionnaires me confondaient si aima - « blement deux mois plus tard.
« J'appris ma nouvelle gloire le lendemain, à l'Hôtel « de ville. Mes collègues sourirent et applaudirent à la a substitution.
« 0 déroulement des destinées! mon nom est impopu- « laire maintenant, mais familier aux cochers de fiacre!
« Voilà tout ce qui m'est resté de la révolution de « Février : je remplace M. Coquenard. n
Le même journal vient d'avoir une bonne fortune d'une saveur littéraire particulièrement précieuse, en ce moment où le nom de Lamartine est de nouveau dans toutes les bouches : c'est la communication des lettres
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autographes écrites par le grand poëte à M. le baron Mounier, ancien pair de France,
<( Ce qui frappe immédiatement, dit le rédacteur de l'article qui encadre ces lettres, c'est l'absence absolue de ratures : Lamartine pensait avec une telle clarté, un tel calme, que sa plume, interprète seulement, n'avait qu'à courir, comme celle de M'^^ de Sévigné, la bride sur le cou. L'écriture est un peu penchée, déliée et fine; elle est plus anglaise que française. Ce n'est pas une écriture originale : on reconnaît au premier coup d'œil le caractère saxon. Joseph Prudhomme, élève de Brard et Saint-Omer, expert en calligraphie, serait de notre opi- nion, certainement.
« L'écriture de Lamartine n'a pas varié de 1829a 1852, ce sont les époques que nous avons sous les yeux : donc, si la graphologie et M. Michon disent vrai, Lamartine sera resté toute sa vie l'être sensible, nerveux à l'excès, féminin et capricieux, que nous connaissons. C'est une âme forte^, sans doute, mais pourtant soumise plus que toute autre aux abattements soudains, aux tristesses inexplicables.
« La plupart des lettres que nous avons sous les yeux sont écrites sur du papier de différents formats et en général assez grossier. C'était l'époque où on n'affran- chissait pas : les lettres se payaient à l'arrivée. On ne se servait pas non plus d'enveloppes, du moins rarement. On pliait la lettre à la bonne franquette, et on cachetait
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avec ce pauvre pain à cacheter qui disparaît de plus en plus de nos habitudes ; on le trouve encore dans quel- ques bureaux. Lamartine cachetait à la cire, avec un sceau très-simple, même peu élégant, sur lequel on lit : « Alphonse ».
« Nous citerons une seule de ces lettres; c'est la plus intéressante d'ailleurs de celles qui sont publiées, et elle se rattache aux plus douloureux moments de la vie toute entière de Lamartine. Il s'agit de la mort de sa fille unique :
A M. le baron Mounier.
Château de Monceaux, par Mâcon, 5 octobre 1833.
Monsieur le baron,
A toutes les époques critiques de ma vie j'ai retrouvé un souvenir bienveillant de vous, comme une preuve que ce qui m'arrivait d'heureux ou de triste retentissait dans un cœur ami. Jamais ce souvenir ne me fut plus nécessaire et plus doux qu'aujourd'hui, car jamais la Providence ne me frappa d'un coup plus rude. Soyez donc remercié et béni pour m'avoir dit que vous pensiez à moi dans les horribles épreuves que je viens de traverser en y laissant tout mon bonheur présent et à venir ! C'est seulement hier que je suis définitivement rentré chez moi : je n'avais fait que déposer en passant M'"^ de Lamartine dans ce qui me reste de famille, et j'étais allé chercher seul à Marseille tout ce que la mort pouvait me rendre.
J'ai placé hier de mes propres mains ce cercueil sur celui de ma mère, et je suis revenu me renfermer avec M""® de Lamar-
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tine dans notre triste isolement et notre deuil. C'est elle qui m'a remis ce matin votre lettre, dont elle est aussi touchée que moi.
Je ne sais si j'aurai la force d'aller à Paris, comme mon devoir et ma conviction politique le voudraient. Je viens de passer pendant dix-huit mois par les plus fortes secousses phy- siques et surtout morales qu'un homme puisse éprouver. Je sens mes facultés anéanties, je suis souffrant de corps, de cœur et d'esprit, et je donnerais tout au monde pour ne pas être obligé d'aller me mêler dans un pareil état d'impuissance et de dégoût à une mêlée politique oij je ne vois plus même une prochaine espérance. Je négocie pour cela avec les personnes dont la bienveillance m'a porté à la Chambre ; mais si je ne puis obtenir leur consentement et que ma requête les blesse, j'irai.
Ce que j'ai vu et étudié avec les ruines sous les yeux et l'histoire à la main, depuis tant de mois, m'a beaucoup plus enseigné le passé que le présent, et m'a jette dans une indiffé- rence peu politique sur ce qui se passe immédiatement autour de nous. Il me semble que notre sphère en tout est bien étroite et que nous donnons à nos événements contemporains plus d'importance propre qu'ils n'en ont réellement. J'aimerais à causer avec un homme comme vous sur tous les points de no- tre horizon politique, que vous avez touchés avant moi et d'un coup d'œil plus pratique et plus sûr.
Adieu, Monsieur le baron '
A. DE Lamartine,
Varia. — La Fête de la Pomme. — On a donné récem- ment, à Caen, une fête littéraire des plus curieuses. La société locale de la Pomme faisait les honneurs d'une ré-
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ception toute spéciale à la société de la Cigale^ à l'oc- casion du concours poétique dont elle avait pris l'initia- tive. Trois sujets avaient été donnés à traiter aux con- currents : le Pommier, un Ëloge de Chaîeaubriand et un Ëlogc de Malherbe.
Parmi les prix accordés, nous signalerons tout parti- culièrement celui qu'a reçu M. Amédée Tissot, biblio- thécaire à Lisieux, pour la jolie pièce de vers que nous reproduisons ci-après :
Le Pommier.
On a souvent chanté la vigne, On a célébré le raisin; Sans doute à cet honneur insigne Ils ont droit, puisqu'ils font le vin. Je trouve bon qu'on les renomme. Mais crois, sans les humilier, Qu'on peut aussi chanter la pomme Et le pommier.
Le pommier, c'est de la science L'arbre fécond et glorieux. A son ombre, avec patience, Laplace nous décrit les cieux; D'Urville interroge la sphère; Newton s'éveille, et, le premier, Surprend un secret à la terre Sous un pommier.
Sous un pommier, le grand Corneille Évoque ses mâles héros ;
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Malherbe naît; Boïeldieu veille; Le Poussin saisit ses pinceaux ; Bérat fredonne son idylle, Et l'on sait qu'un pauvre ouvrier - Créa le joyeux vaudeville Sous un pommier.
Il est un peuple qu'on renomme Pour sa vaillance et sa fierté, Qui révère dans une pomme L'emblème de sa Liberté. C'est la Suisse ! — Sa délivrance Apprend à l'univers entier Q_u'on trouve aussi l'indépendance Sous un pommier.
Un banquet qui a été donné à l'Hôtel de ville deCaen a réuni tous les « Pommiers » et tous les « Cigaliers ». Au nombre de ces derniers figurent MM, Monselet et Henri de Bornier. L'auteur de la Fille de Roland a lu, entre la poire et le fromage, une chanson fort gaie dé- diée à /^Pomm^. En voici quelques vers : c'est la Pomme qui parle à la Cigale :
Viens, la chanteuse p.'ovençale, Sans redouter un ciel brumeux, Viens voir au plafond de la salle Jaillir le bon cidre écumeux ; Le cidre est la gaîté de l'homme, Qu'il vienne d'Auge ou de Fécamp; Viens, Cigale, sœur de la Pomme, Les Cigaliers s'en vont à Caen I
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Viens, je n'ai pas la Vénus d'Arles, La brune aux regards pleins d'éclairs, Dont le silence même parle, Mais j'ai les blondes aux yeux clairs....
Un Chapeau de Victor Hugo. — Nous parlions derniè- rement de la vente d'un des tricornes légendaires de Napoléon 1"^ Voici maintenant que les chapeaux de Victor Hugo commencent à entrer déjà, de son vivant, dans le domaine de la curiosité historique. En effet, on a vendu récemment à Bruxelles un chapeau de paille ayant appartenu à l'auteur des M/^eVaWa. Il a été adjugé moyennant 17 francs.
Ce chapeau provenait de la vente, après décès, des meubles, livres et objets d'art de M. Camille Berru, se- crétaire de M. Bérardi, directeur de V Indépendance Belge. Voici comment M. Berru s'était trouvé en possession de ce chapeau :
Lorsque, en 1870, Victor Hugo revint à Paris, il alla faire ses adieux à son compatriote, qui demanda aupoëte de faire un échange de chapeaux, auquel le poète con- sentit. Il poussa même la gracieuseté jusqu'à écrire dans la coiffe de ce chapeau :
Victor Hugo dédit.
(6 septembre 1870).
On a vendu aussi une plume d'oie, attachée à une feuille de papier sur laquelle était la note suivante :
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Je prie M. Victor Hugo de certifier que cette plume lui a servi à écrire Napoléon le Petit.
Camille Berru. Oui : Victor Hugo. Papier et plume ont été adjugés 36 francs.
Quelques auteurs siffles. — Nous trouvons dans un article de M. Vitu sur l'Odéon, article dont nous avons déjà parlé ici même, un curieux renseignement qui inté- resse le théâtre en général. Il s'agit des premières pièces de quelques-uns des auteurs dramatiques les plus célè- bres de ce temps-ci, pièces qui sont toutes tombées sous les sifflets. Dans le nombre de ces auteurs, quelques-uns ont obtenu depuis les plus éclatants succès pour leurs pièces suivantes.
« Veut-on savoir quels ont été les débuts, au théâtre, des écrivains les plus célèbres de ce temps-ci? Qu'on médite la liste suivante :
Le premier drame de M. Victor Hugo, Amy Robsart, sifflé à l'Odéon.
Le premier drame de Frédéric Soulié, Christine à Fon- tainebleau^ sifflé à l'Odéon.
La première comédie d'Alfred de Musset, la Nuit vé- nitienne, sifflé à l'Odéon.
Le premier drame d'Alfred de Vigny, la Maréchale d'Ancre, sifflé à l'Odéon.
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Le premier drame de George Sand, Cosima, sifflé au Théâtre-Français.
Le premier drame de Balzac, Vautrin, sifflé à la Porte- Saint-Martin.
Le premier drame d'Henri de Latouche, la Reine d'Espagne, sifflé au Théâtre-Français.
Le premier drame de M. Auguste Vacquerie, Tragal- dabas, sifflé à la Porte-Saint-Martin.
La première comédie de Victorien Sardou, la Taverne des Étudiants, sifflée à l'Odéon.
La première comédie de M. Edmond Ahoul, Gactana, sifflée à rodéon.
La première comédie de MM. de Concourt, Henriette Maréchal, sifflée à la Comédie française. »
Nous nous bornerons à relever une légère erreur dans cette nomenclature. La première pièce sifflée de M. About n'est pas Gaëtana, mais bien Guillery, comédie en 5 actes, en prose, donnée par lui;, le i«^ février 18 $6, à la Comé- die française, et qui inaugura la direction de M. Empis, lequel remplaçait précisément, ce jour-là, M. Arsène Houssaye, démissionnaire. La pièce fut Jouée une deuxième et dernière fois le lendemain, et on dut même, en présence de la bruyante hostilité du public, baisser le rideau avant la fm de la représenjation.
Devoirs de vacances. — Voulez-vous connaître les devoirs de vacances que donne à ses élèves un grand
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établissement d'instruction publique de Nîmes, la Mai- son de l'Assomption? En voici un échantillon, tiré d'une brochure que ce collège trop catholique remet tous les ans à ses élèves la veille de la distribution des prix. Il s'agit d'un devoir en vers latins, dont l'argument est lui-même en latin; nous donnons, d'après /j XIX^ Siècle, la traduction des extraits qui suivent :
« M, Littré, un grand savant de nos jours, a décou- vert, paraît-il, que nous descendons du singe. Il va trou- ver ses frères du Jardin des Plantes , et les prie de l'ad- mettre au milieu d'eux :
u Je suis Littré, connu dans tout l'univers. Si le spec- « tacle de mon horrible chute vous émeut, écoutez- « moi, mes frères.
« Oh ! bienheureux les singes, s'ils apprennent à con- te naître leur bonheur! Méprisant la providence divine, « ils mènent une vie tranquille. Pour eux, les jours, les « sommeils sous l'ombrage, une vie tranquille; c'est là a ce que je regrette et désire.
« Oh ! qui de vous m'ouvrira les bras et me permet- te tra de jouir de ces mêmes félicités avec mes chers « frères 1 »
« Les singes consentent à l'admission de M. Littré dans leur société, pourvu qu'il essaye de grimper comme eux sur les arbres.
« Le président des singes, après s'être apitoyé sur le
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sort de ce nouvel hôte, lui répond en ces termes : « Cet « amour de la famille me touche. Mais si vraiment tu es « de la race des singes, tu dois posséder encore quel- (f ques-unes de leurs qualités : essaye de grimper sur cet <f arbre, et si tu y réussis, nous te reconnaîtrons pour un « des nôtres.
« Que ne peut dans un cœur mortel l'amour sacré de la patrie! Littré embrasse le tronc. Infortuné Littré! C'est en vain qu'il se démène et qu'il sue. Les singes se mo- quent de son air déconfit. Tous s'élancent d'un bond à l'arbre, lui jettent une pluie de noix et de pommes, et s'écrient d'une seule voix : « Va-t'en , profane ! tu n'es « pas digne d'être un singe! »
Admirable matière à mettre en vers latins !
Que dites-vous de cette ineptie, basée sur une sottise que M. Littré n'a Jamais dite, et au nom de laquelle on engage les écoliers à tourner en ridicule un des plus grands savants de notre temps ? Cette gaminerie fera sans doute peu de tort à M. Littré, mais nous ne pensons pas qu'elle puisse faire beaucoup de bien au collège de l'Assomption.
Avocats et Sages- femmes. — Voici deux curieux do- cuments dont nous devons encore la communication à l'obligeance de M. Ch. Desmaze,
Moins belliqueux que leurs confrères actuels, les avo-
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cats de Saint-Quentin avaient adressé à d'Aguesseau la requête suivante à l'effet d'être dispensés de monter la garde :
20 mai !749. (.( Monseigneur,
« Le droit ne parle pas d'une manière équivoque. Il nous apprend que rien n'est plus bas, plus vil, plus indé- cent que d'être de garde à la porte d'une ville. Stare ad custodiam portarum est vile officium . (Loi 14, livre XjHu- milioribus.) Barthole, une des plus grandes lumières du barreau, s'expliquant sur ce texte, dit : Qu'on ne doit pas commettre à la garde des portes, des hommes à qui on donnait le nom de Décurion chez les Romains. — Quod officia vilia non sunî danda Decurionibus, sed aliis hominibiis inferioribus subditis, ut stare ad custodias por- tarum. — La nation française , de concert avec ses sou- verains, reconnaît dans les avocats une noblesse d'esprit, plus glorieuse que celle du sang, qui n'est que le pur effet du hasard, tandisque celle-là est le fruit de leurs veilles, et qu'elle inspire, parmi eux, des sentimens généreux et une louable émulation. — N'est-il pas indécent de voir un avocat quitter le barreau, laisser les affaires du pu- blic, s'éloigner de son cabinet, pour aller monter la garde aune poterne, à un bastion, sous les ordres d'un homme de la lie du peuple? »
Les avocats obtinrent gain de cause et ne furent pas
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astreints à la garde personnelle; ils durent seulement payer en argent. Voici maintenant une pétition des sages-femmes de la même ville à l'effet d'obtenir égale- ment l'exemption de la garde pour leurs maris, mais sans qu'ils fussent pour cela astreints à payer une rede- vance. A cette requête, qui date du 8 novembre 1764, le majeur (maire), qui était évidemment un homme d'un esprit piquant et caustique, répondit de la manière sui- vante:
« Les sages-femmes sont mal fondées. Leurs maris ne sont pas forcés à faire la garde personnelle, mais seule- ment à payer en argent. L'ordre des avocats est exempt de la garde personnelle, tous la payent : ne valent-ils pas bien les maris des sages-femmes? Il y en a parmi eux qui font un commerce considérable avec boutique ouverte, et enfin ce ne sont pas les sages-femmes qui sont mises à la garde ! »
Georges d'Heylli.
Le Gérant, D. Jouaust.
Paris, imprimerie Jouaust, rue Saiiu-flonore', 338.
GAZETTE ANECDOTIQUE
Numéro 17 — i5 septembre 1878
SOMMAIRE.
Un Grand Anniversaire. — Lettres inédites du maréciial Bosquet. — Littérature industrielle. — Cassagnacet Victor Hugo.
Varia. — Télégraphe et Téléphone. — Le Père Lécureux. — Les Cinq Francs « à la mèche ». — Le Tableau de Mackart. — Mariage ou absolution. — Les Chevalières de la Légion d'hon- neur.
Un Grand Anniversaire. — C'était le 5 du mois l'anniversaire de la mort de M. Thiers. Il a été célébré en grande pompe à l'église Notre-Dame, au milieu d'une nombreuse assistance. Les ministres, la plupart des sénateurs et des députés, un grand nombre de repré- sentants des puissances étrangères, et des délégations de tous les départements, assistaient au service. On a re-
II — 187S g
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marqué et beaucoup commenté Tabsence de l'archevêque et du président de la République. On dit que l'abstention de Monseigneur de Paris vient de ce qu'il aurait vu dans l'hommage rendu à l'ancien président une démonstration politique : on se rappelle, d'ailleurs, le désaccord qui se produisit l'année dernière entre lui et M'"'^ Thiers au sujet du service funèbre, dont il ne permit pas la célé- bration dans une église autre que celle du défunt,, et peut-être le souvenir de ce différend a-t-il été pour quelque chose dans l'attitude que l'archevêque a cru devoir prendre cette fois-ci. Quant au président de la République, on dit qu'il ne se serait pas trouvé suffi- samment invité.
Tout s'est passé, dans l'église comme au dehors, avec l'ordre et le calme le plus parfait. Le public parisien devient-il plus sage, ou la police est-elle mieux faite ? Il y a peut-être des deux; mais on doit remarquer que, depuis quelques années, il se produit beaucoup moins d'accidents et même d'incidents dans les grandes foules.
La cérémonie a été égayée par l'apparition d'un in- dividu portant un vêtement gris tout entouré de rubans tricolores, et qui s'est avancé gravement jusqu'au cé- notaphe sans que les commissaires, qui le prenaient sans doute pour un délégué de quelque chose, aient songé à l'arrêter. Questionné sur la raison de sa pré- sence au service, il a répondu qu'il venait là à titre
— loi —
d'électeur. On l'a éconduit poliment, le prenant pour un fou. On a dit plus tard que cette très-mauvaise plai- santerie était l'exécution d'un pari.
— L'anniversaire de la mort de M. Thiers a remis sur le tapis une foule d'anecdotes sur son compte. En voici une, rééditée par un de nos confrères, et qui nous a paru particulièrement curieuse.
« Du temps de Louis-Philippe, à une époque oiî M. Thiers faisait partie, avec M. Guizot, d'un ministère que présidait le maréchal Mortier, duc de Trévise, ce dernier, qui tirait grande vanité de son titre^ affectait, quand il rencontrait M. Thiers, de lui demander des nouvelles de M"^'= la baronne sa femme.
« Ma femme se porte très-bien, répondit une première fois le futur président de la République, et elle sera fort sensible à l'intérêt que vous voulez bien lui témoigner; seulement elle n'est pas baronne. »
Le maréchal fit semblant de n'avoir pas entendu, et plusieurs fois, par la suite, mit une insistance marquée à s'informer de la santé de la baronne Thiers, si bien que M. Thiers, perdant un jour patience, lui dit en plein conseil des ministres :
« Apprenez donc une fois pour toutes, monsieur le duc, que je suis M. Thiers tout court, que je ne suis pas baron, et que , si la fantaisie me prenait de me laisser anoblir, je serais duc. Seulement j'aime mieux être M. Thiers, tout simplement. »
I j:
Lettres inédites du Maréchal Bosquet. — Le troisième volume de la correspondance de cet illustre guerrier, que publie la Société des Bibliophiles du Béarn, vient de paraître à Pau, chez le libraire Ribaut, éditeur de la Société. On sait que cette correspondance, dont nous avons déjà donné des extraits lors de la publi- cation des précédents volumes, n'est pas mise en vente, et qu'elle se distribue seulement aux membres de la Société. On peut donc la considérer comme inédite. Nous ferons, en conséquence, un large emprunt au nouveau volume.
Ce troisième volume — il y en aura un quatrième et dernier — comprend les lettres écrites de 1842 à 1851. Au début du volume Bosquet n'est que capitaine; il est général quand le livre se termine. Toutes les lettres que nous citons sont datées d'Afrique, où Bosquet continue alors sa brillante carrière.
A Madame Bosquet.
« Chez les Beni-Dergoum, 15 décembre 1842.
« Ma bonne mère, je t'écris du milieu des bois, chez les Beni-Dergoum, dont tu n'as pas entendu parler assurément. Que ne peux-tu me voir ici, entouré d'A- rabes, recevant des soumissions, imposant des conditions, faisant peur aux uns, encourageant les autres, écoutant
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beaucoup et tranchant toute la journée des difficultés comme un vieux chef musulman !
« Le général de Lamoricière m'a remis le portefeuille des affaires arabes de la division de Mostaganem ; je suis donc ici le « ministre des affaires étrangères », et à peu près « ministre de la guerre «. Le général de Bourjolly, arrivé tout récemment, ne connaît ni les choses ni les gens. Les premiers jours, il m'a observé, écouté; main- tenant, il me dit : « Faites. »
« Aujourd'hui, les Arabes ne m'appellent plus que l'aga, ce qui signifie le ministre de la guerre, le bras droit du premier chef. Vois-tu ton fils, assis dans une tente, les jambes croisées, traitant les affaires en présence d'une dizaine de personnages silencieux ou bruyants, clients, réclamants, accusés? Les gens qui veulent se soumettre arrivent à l'entrée de la tente; en dehors, des gaillards, le bâton à la main, la moustache en l'air, prêts à exécuter, écartant, appelant, frappant. Ces scènes sont de tous les jours au bivouac. Puis, en route, ce sont des cavaliers courant aux renseignements, qui viennent ensuite se réunir autour de l'aga pour donner des nouvelles.
« Je viens de faire une razzia; elle a parfaitement réussi. Nous avons fait des prisonniers ; parmi les femmes et les enfants, il y a une petite fille de sept à huit ans. On l'amène dans ma tente; elle est jolie, ses yeux me rappellent ceux d'Anna. Elle m'embrasse volontiers,
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grignote du sucre et des raisins, rit aux éclats, ouvre les journaux et s'en fait des voiles^ arrange ou dérange tout, retourne tout, se roule sur le tapis, et me pince les oreilles par derrière, quand j'ai renvoyé tout le monde pour écrire. En ce moment, elle est allée courir au milieu de mes soldats, et je suis tranquille pour causer avec toi. Pauvre enfant! Son père est venu me la de- mander; je la lui rendrai, mais la loi de la guerre exige qu'il nous donne des renseignements utiles sur l'ennemi; il est en course et risque de se faire couper la gorge pour ravoir son enfant !
« Soyez sans inquiétude; je me porte bien, je suis content. Je suis dans mon milieu : beaucoup de besogne sérieuse et bon espoir de réussir.
« Ma figure et mes mains sont couleur de bronze. Miséricorde ! j'ai l'air d'un Sarrasin.
<.< Je l'embrasse un million de fois. »
A Madame Bosquet.
« Les Ouled-Qhrelouf, le i6 mars 1844.
« Je t'écris du milieu d'une population étrange de Kabyles, qui ne peuvent pas comprendre que les vieilles méthodes turques sont changées dans le pays. Il y a plus de trois siècles que ces tribus n'ont aucune idée de la justice vraie, et elles pensent que le conquérant, quel qu'il soit, ne doit avoir en vue que la rapine et
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le mensonge. Aussi sommes-nous chez eux. Leur éducation sera peut-être bien longue; ils attendront dans la misère la plus profonde que la lumière leur vienne.
« Ici règne l'individualisme le plus complet. Chez ces gens il n'y a pas de chef, à proprement parler ; chacun, en général, suit son idée. Le pays est horrible- ment difficile : des ravins boisés, traversés par quelques rares sentiers de chèvres. Des hommes, des femmes avec des enfants^se cachent par petits groupes dans les fourrés, dans les cavernes que la nature a creusées dans ces soli- tudes. C'est là que nous vivons aujourd'hui, plutôt en chasseurs qu'en soldats faisant la guerre sérieuse. Cette chasse ne laisse pas de nous faire des morts et des blessés, surtout de nous fatiguer beaucoup les jambes. Et, pour moi, il y a une fatigue d'esprit que tu com- prendras quand tu songeras que les détails de cette chasse. me regardent personnellement, et que j'ai en même temps à diriger les Arabes de tout le reste de V notre petit royaume « de Mostaganem.
« J'ai à peine le temps de l'embrasser aujourd'hui, et voilà que je commence à te faire un tableau de mes occupations, absolument comme si j'étais près de toi, bien près, te tenant les mains dans les miennes, et causant longuement, mes yeux fixés sur les tiens.
ce Quelle cruauté de rester ainsi loin de toi si longtemps ! Je ne songe qu'au moment où j'irai t'embrasser. »
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A Madame Bosquet. « Chez les Kabyles du Dahra, le 27 mai 1846.
« Je t'écris, ma bonne mère, de chez les Kabyles du Dahra. Ils ont tous mis bas les armes; ils payent de fortes amendes de guerre et nous livrent leurs chevaux, qui serviront à notre cavalerie. Pendant que nous étei- gnons ici la révolte dans le pays de Bou-Maza, qui a fui au loin, M. le maréchal vient d'obtenir aussi de bons résultats dans l'Ouarensenis : les Kabyles y sont tous rentrés dans le devoir; Hadj-Seghrer, qui les avait sou- levés, a fui dans le sud avec Bou-Maza.
« Les affaires intérieures vont au mieux. Pourquoi faut-il qu'un ordre barbare nous mette en deuil de nos camarades prisonniers de guerre à la « Deira » de l'émir !. Ils ont été massacrés, rien n'est plus vrai...
« La « Deira « s'est dissoute, la misère y était au comble ; et, au moment oia une colonne de l'empereur du Maroc s'approchait pour délivrer nos pauvres cama- rades, un horrible personnage, l'oncle de l'émir, a donné l'ordre de les massacrer. On espère que quelques-uns se seront sauvés; une de nos colonnes les cherche. On es- père aussi que les officiers auront été épargnés.
V Venez donc, messieurs les philanthropes, nous prêcher vos méthodes, et, de vos bons fauteuils, les pieds dans de chaudes pantoufles, enseignez-nous ce
qu'il y a à faire dans ce rude pays pour le conquérir! Mais il n'y aura donc pas une loi ou une émeute contre ces philosophes de cabinet, la perte de notre pays ! Les détails de ce massacre sont horribles ! !
« En même temps que nos affaires générales s'arran- gent et que de beaux résultats nous donnent des espé- rances pour l'avenir, voilà les brouillons, les bavards de Paris, qui trouvent que cela va trop bien; ils ont déjà inventé un changement complet dans le personnel de
l'armée.
« Nous allons assister à de nouvelles funérailles, à de nouveaux malheurs, et sois bien assurée que, pour bat- tre de nouveau l'ennemi, nous ne trouverons à côté de nous aucun de ces marchands de paroles qui ont tant de pouvoir aujourd'hui. Ils ont forcé M. le maréchal à offrir sa démission; tout le monde s'en va : c'est qu'il y a des atmosphères empoisonnées au milieu desquelles on ne peut respirer. Et voilà le triomphe de nos marchands de paroles! Il faudrait battre des mains pour nos succès si complets contre la grande révolte, et ils ont choisi ce moment pour tout ruiner; il faudrait continuer comme nous avons commencé, et les voilà qui changent tout. Il y a un démon acharné contre celte pauvre France !
« Que pouvons-nous faire ainsi, et où arriverons- nous? Une guerre européenne peut nous prendre àl'im- proviste, avant que la conquête soit consolidée; alors, conquête et honneur, tout sera perdu. Et il y a des as-
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semblées en France qui jouent avec tout cela ! îl y a des hommes qui marchent sans sourciller au déshonneur et à la ruine de notre pays !
« Adieu, ma bonne mère; mon sang bouillonne quand je fais ces réflexions, et j'ai peut-être tort de te les écrire. Mais pourquoi ne te dirais-je pas ce que je pense et ne te laisserais-je pas voir tous mes chagrins, comme mes joies, si le Ciel m'en envoie? «
A Madame Bosquet.
« D'Oriéansville, le 6 janvier 1848.
« Ma bonne mère, j'avais aujourd'hui à déjeuner un jeune chirurgien militaire de l'hôpital d'Orléansville, M. Chanton,qui part pour la France avec une nouvelle destination, — l'hôpital de Bordeaux, je crois. — Comme il passera à Pau pour se rendre à Dax auprès de sa fa- mille, il a bien voulu me promettre de t'aller faire une visite. Il te remettra cette lettre et te dira qu'il m'a vu en bonne santé, moins bien organisé qu'à Mostaganem, parce que le logement qui m'est destiné n'est pas encore achevé ; il ne le sera guère qu'au moment où mon ré- giment quittera l'Afrique. Le 53^, en effet, est des pre- miers à rentrer, et je ne serais pas étonné que l'ordre de départ arrivât vers le mois de mai. Ne va pas croire pour cela que je rentrerai à la tête de mon régiment pour res- ter en France; je doute qu'on me laisse partir: ce n'est
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point dans ce but qu'on m'a donné dernièrement les épaulettes de colonel. Je suis prêt, au reste, et n'ou- vrirai pas la bouche pour demander, pas plus que pour refuser. « L'homme s'agite, et Dieu le mène.» Je ne veux pas même m'agiter.
« Je pense quelquefois à ta promenade à Bernadets,à celles que tu te proposes de faire encore, et je méprends à regretter la province d'Oran, où j'aurais eu la chance de voir M. de Laussat au printemps prochain, s'il y vient faire une petite visite. Si je reste à Orléansville, ce serait très-aimable à lui de venir visiter mon petit « royaume », dont je serais bien heureux de lui faire les honneurs.
« Tu vas trouver étrange, peut-être, que je ne t'aie pas écrit à propos de la ruine de l'émir Abd-el-Kader. Les journaux te diront là-dessus des détails très-satisfai- sants. Cependant ce qu'ils ne peuvent te dire, c'est la joie que j'ai eue de le voir tomber dans les mains du lieutenant général de Lamoricière, le plus vieux soldat d'Afrique. C'est une gloire pour sa maison, une fête pour ses amis. Le sabre de l'émir, offert par ce dernier en signe de soumission, a été envoyé par M. le duc d'Aumale à M""' de Lamoricière. Voilà une jeune femme qui peut être fière et qui sera heureuse. Dans peu de temps, elle sera « madame la maréchale. » Penses-tu à tous les sentiments qui doivent lui agiter doucement le cœur?
« Je t'écrirai plus longuement demain ou après-
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demain, je l'espère ; ma lettre précédera celle-ci. Mon temps est pris presque en totalité par les soins de mon régiment, que j'étudie, et par le commandement de la subdivision : ce qui en reste ne me suffit pas pour des études générales qui me serviront plus tard.
« Au milieu de tant de travaux et quoique je n'aie point de plaintes à formuler dans cette position, que le public appelle brillante, il me manque quelques joies in- térieures: vous êtes bien loin de moi et je suis bien seul! A mesure que je monte, je me sens un peu froid au cœur, toutes les fois que je reste en tête-à-iête avec moi- même. ;)
A M. Cazenave.
(t. D'Oriéansviile, le 23 avril 1848.
« Mon cher Hillot, je conçois qu'un étranger cherche à se faire connaître ; je comprends qu'il puisse venir à l'esprit d'un homme qui se sent fort de se poser. Je ne suis ni l'un ni l'autre de ces hommes. J'ajoute que l'élec- tion est pour moi chose si pure que je la voudrais voir débarrassée de tout ce qui sent le moins du monde le charlatanisme. Si vous connaissez un homme droit de cœur, pur, qui ait fait ses preuves d'intelligence et de fermeté, nommez-le. S'il refusait, il serait un mauvais citoyen. Ne lui demandez pas si cela lui convient : le mandat de représentant est trop lourd pour être accepté
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autrement que par un sentiment de dévouement. Je plains ceux qui le recherchent par ambition, par spéculation ou convenance.
« Si ce poste m'eût été assigné par les Béarnais, je l'aurais accepté pieusement, comme j'en ai accepté bien d'autres devant l'ennemi. Mais, dans les deux cas, j'at- tends, mes armes prêtes, l'expression de la volonté qui dirige : l'opinion ou le commandant en chef. Voilà toute ma pensée, mon cher ami, pour répondre aux premières lignes de ta lettre, inspirées par ton affection pour moi plus que par la réalité des choses.
« Au reste, tes recommandations, que j'apprécie beau- coup et qui sont bien l'expression de mon opinion aussi, sont arrivées trop tard. Les élections de l'armée d'Afrique ont été faites le 9 avril, ou même avant, et n'ont pas été recommencées. Elles ont été ce que tu sais : on n'a pas eu le temps de faire l'éducation de ceux qui ne savent pas.
ce Et, quoique la population civile de l'Algérie ait eu plus de temps, je reste convaincu qu'elle votera très- mal. L'élément mauvais y domine l'élément passable. C'est une désolation ; déjà le gouverneur est aux trois quarts usé à la besogne. Ce sont des saturnales, et point du tout les discussions d'un peuple libre.
(.< Que l'Assemblée nationale y avise : la République ne peut être l'anarchie ; « l'organisation du travail » ne peut être une loi d'indemnité pour les paresseux et les
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débraillés de la place publique. Qu'on y avise aussi : l'armée n'est ni une garde prétorienne, ni une bande d'ilotes étrangers. L'armée, c'est la poitrine sainte et dévouée qui reçoit la balle destinée au cœur de la France ; l'armée, c'est la sauvegarde et l'honneur du pays, et tout ce qui se sent au cœur du dévouement pour la patrie, tout ce qui vibre aux sentiments d'hon- neur, tout cela est de l'armée ou peut en être demain. Que disait donc M. Ledru-Rollin, ou un autre ? Ils n'en sont donc pas, de cela!
oc Ces choses m'attristent, sans me décourager le moins du monde : quand on a fait le sacrifice de sa vie, on ne recule plus. J'espère bien que, sous prétexte d'aller en avant, on ne fera pas reculer les choses publiques.
« Je te serre la main, mon cher Hillot, et je te prie d'offrir à ta charmante famille mes meilleurs compli- ments. Charge tes jolies enfants de donner de mes nou- velles à Anna et à ma mère. Je n'ai pas un moment au- jourd'hui pour leur écrire; je pars, peut-être demain, pour tirer les premiers coups de canon qu'aura tirés la jeune République. Si c'était au moins en avant de la Vistule !....»
A Madame Bosquet.
« De Sétif, le 12 mars 1S51.
« Ainsi, après six ou sept mois d'efforts de toute
sorte, je viens d'obtenir un grand résultat, qui peut avoir de sérieuses conséquences. Contre l'avis et les espé- rances de ceux qui avaient étudié avant moi les mon- tagnes du Djurjura, j'ai réussi à entrer en relations avec les célèbres Tolba-Ben-Dris, espèce de commanderie religieuse et militaire dont l'influence s'étend sur la partie des Zouaouas, montagnards encore insoumis dans le groupe du Djurjura. Mon voyage à Bougie, mes ren- contres avec plusieurs chefs de la montagne, le souvenir de quelques succès obtenus dans la province de l'ouest, tout cela n'a pas été étranger au résultat dont je parle. Je m'étais fait un ami d'un jeune chef, le saint mara- bout de Chellata, voisin des Tolba-Ben-Dris, et j'avais pour correspondre avec lui, comme intermédiaire cou- rant de lui à moi, un de mes caids, homme très-intelli- gent, de grande race et dévoué, nommé Ben-Djeddou. Il y a quelques jours, Ben-Djeddou se présenta, rayon- nant, avec des lettres de mon jeune marabout; il était accompagné des deux principaux des Tolba-Ben-Dris, députés par les leurs pour venir me saluer et faire sou- mission entre mes mains. C'étaient deux montagnards très-distingués, dont les physionomies respiraient l'éner- gie, le courage, la résolution; l'un m'a rappelé le type basque.
« Je les ai gardés trois heures, eux parlant leur lan- gue kabyle, moi l'arabe; un savant kabyle nous servait d'interprète. Ce fut une entrevue très-intéressante^ et
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pour moi et pour tous ceux des officiers qui écoutaient pouvant comprendre un peu de l'arabe que je parlais et qu'on me rendait. J'ai été fort satisfait de tout ce que ces montagnards ont dit et promis ; je leur ai longue- ment parlé de l'état présent des affaires, de la puissance de la France, de leur avenir, et nous nous sommes quittés très-bons amis. En serrant la main que le « Basque « me tendait : « C'est la main d'un monta- « gnard comme toi que je te donne, lui ai-je dit. Je suis (' un Kabyle de l'ouest de la France ; cette main va « toujours droit au cœur de l'ami ou de l'ennemi; la « main ouverte, l'épée nue, et parole sans retour. Sou- (' viens-toi de mes adieux. » Il m'a serré la main et m'a répondu : « C'est aussi notre devise ; le mensonge n'est « pas connu dans nos montagnes, parce que nous n'y (f gardons que des braves. » Tout cela a fmi très-bien, je les ai renvoyés avec des présents.
« On m'écrit « bravo » de Constantine, comme si tout cela avait une valeur parfaite... Moi, qui suis plus calme, je voudrais qu'on profitât de l'occasion pour en- trer dans ces montagnes avec de bonnes baïonnettes et achever la soumission. C'est un gros bloc du Djurjura qui se détache; il y a un ébranlement général qu'il fau- drait seconder sans retard, et nous en finirions cette année avec la dernière masse de résistance.
« Mon voyage dans le Sahara, au sud de Bou-Saada, la construction du fort que j'achève sur ce point, l'ordre
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que j'établis, le commandement direct que j'exerce tous les jours çà et là, ont déjà porté des fruits. Un intré- pide voyageur, qui revient de Tunis par le sud^ celui à qui j'avais offert, tu le sais, l'hospitalité pendant mon voyage d'Aumale à Sétif, au mois de juillet dernier, me fait savoir que les peuplades nomades à travers les- quelles il passe s'entretiennent de la justice, de la loyauté qui président à Bou-Saada à toutes les déci- sions, et s'applaudissent d'avoir près d'elles un point de commandement français.
« Tu vois, bonne mère, que les pluies et les neiges n'empêchent pas de marcher et d'arriver. Tout cela est plus sérieux que des bals. Songe donc que ma barbe grisonne sur quelques points, et que j'en suis arrivé là sans guère savoir ce qu'on entend par les plaisirs bruyants de ce monde. Je n'ai donc pas le temps et la pensée de les regretter, si tant est qu'ils méritent un regret.
ce Cependant, après six mois de deuil, il m'a fallu, par nécessité de position, songer aux autres. Mon petit salon, coquettement rangé, m'a permis de faire danser. C'est la première fois qu'on danse à Sétif, chez un gé- néral, depuis Bélisaire. Reste à savoir si ce grand général aimait la valse et les quadrilles. J'avais dix- huit danseuses, et charmantes, du meilleur goût, jeunes , des toilettes de la dernière fraîcheur. C'est merveille de voir aux avant-postes des jeunes femmes suivre leurs
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maris : c'est de la bravoure française tout à fait galante. Mes jeunes gens ont eu^ de leur côté, une idée déli- cieuse. Comme toutes les fleurs de Sétif étaient mortes sous la neige, — les pauvrettes! — ils ont envoyé des cavaliers à travers les rudes montagnes qui nous sépa- rent du soleil, et le jour du bal chaque danseuse re- cevait, émerveillée, un beau bouquet de fraîches fleurs rapportées par de braves cavaliers qui avaient fait cin- quante lieues à travers les boues et les neiges pour un sourire tt un joli petit remercîment. Où donc, en France, trouverez-vous cette attention de bon goût, de chevalerie?... Je ne dois pas oublier de te conter que j'ai fait danser deux jeunes chefs, l'un Kabyle, l'autre Cou- lougli, avec deux charmantes femmes qui ont été très- heureuses de les diriger. C'est la première fois que l'on a triomphé ainsi de la gravité indigène, et ces dames trouvaient piquant de nous aider de cette façon à la conquête. Elles n'auront pas manqué d'annoncer leur victoire à leurs amies de France.
« J'aurais dit toutes ces choses à Anna si, au der- nier courrier, j'avais été de loisir comme aujourd'hui; mais c'est pour elle comme pour toi que j'écris, et elle s'amusera de tout cela avec ses amies.
« Après le bal, les choses sérieuses : le petit salé, par exemple ! Je suis avisé que les deux caisses sont arrivées à Philippeville le 25 du mois dernier, et qu'on a dû les charger sur la voiture d'un roulier qu'on me
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désigne ; mais ce roulier ne va pas aussi vite que les cavaliers qui portent des fleurs, et aussi le petit salé se conservera frais plus longtemps que des bouquets. .Dieu fait donc pour le mieux! Carnaval ou non, je te promets que ces provisions seront les bien fêtées et que nous trinquerons à ta santé. Je trinque toujours, malgré la mode perdue, — les bonnes modes sont à conserver, — et je trouve des partisans chaque fois qu'il y a du jurançon à boire. »
Littérature industrielle. — Nous avons sous les yeux quelques curieux prospectus dont nous regrette- rions de priver nos lecteurs. Ainsi, il serait fort malheu- reux de ne pas les édifier sur les mérites de la maison Désiré Boudrant, dont l'enseigne : Aux graines célestes^ est déjà à elle seule une recommandation, et cela d'au- tant mieux que cette maison de confiance fournit spécia- lement, (c messieurs les ecclésiastiques ». Ajoutez à cela que M. Boudrant est poëte. Voici d'ailleurs ses nom- breux titres et qualités :
Médecin des plantes, jardinier-poëte, ancien élève des Ecoles d'application, d'horticulture et des fermes-écoles; membre de la Société d'horticulture et de celle des jardiniers du département de la Seine; membre de la Caisse des écoles du i*"" arrondissement.
Quant à la poésie, il la traite , comme ses fleurs, par un procédé nouveau qui diffère essentiellement , ainsi
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que vous Tallez voir, des us et coutumes des autres poètes. Voici un spécimen à la fois poétique et biogra- phique qui ne vous laissera aucun doute à cet égard :
J'avais à peine treize ans, par un bien triste jour,
Je quittais la maison paternelle, hélas ! pour toujours.
Mon bon père et ma bonne mère aussi, dirent à mon âme émue :
ail y a dans la vie, sur la route parcourue,
Trois sentiers à suivre. D'abord celui de l'honnêteté,
Qui fait qu'on est pour vous tout rempli de bonté ;
Ensuite celui du travail constant et opiniâtre,
Qui fait que le soir on se repose si bien au coin de l'âtre ;
Enfin, et surtout, je te le dis, mon fils, celui de la tempérance.
Sur ce sentier le cœur est toujours gai et sans souffrance.
Ces trois sentiers sont très-arides et durs à parcourir;
Mais le bonheur est au bout : il faut savoir souffrir.
Ton âme, ô mon fils! plus d'une fois trahie,
Vendue, traînée à terre par une personne haïe... [reux.
Mais courage, en suivant le droit chemin, tu seras toujours heu-
Sois bon avec tous et pour tous généreux ;
Dans les jours de malheur offre à Dieu ton âme;
Donne-lui de ton cœur la plus ardente flamme.»
Vingt ans se sont passés depuis ce triste jour.
Toujours dans ma pensée est gravé ce discour.
Et toujours, le suivant, j'ai eu mon âme heureuse ;
Et je suivrai toujours, je le jure, sa pensée généreuse,
Car jamais, dans la vie, un grand cœur ne s'abat,
A moins que la mort ne le mette hors de combat.
M. Boudrant tient également tous les livres traitant d'agriculture, et il annonce même, comme devant pa- raître à la fin de l'année, une nouvelle publication poé-
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tique : les Loisirs du Jardin , délassement dramatique, que l'on trouvera chez tous les libraires, moyennant 3 fr. broché et 4 fr. relié, et surtout « chez les déposi- taires de la Revue des Deux-Mondes ».
Complétons nos renseignements en faisant savoir au public que, le Jeudi 27 juillet dernier, il a été procédé dans l'hôtel de la Société d'horticulture de France au « couronnement » de M. Boudrant pour les grands ser- vices qu'il a rendus à l'agriculture.
Voici maintenant un courtier en vins de la Creuse qui est en même temps homme de lettres à l'instar de M. Boudrant, mais qui de plus est membre de l'Académie de Voltri. Nous vous soumettons ici sa carte, qui vous fera mieux que toutes nos descriptions connaître les titres littéraires de ce haut personnage :
PRADIER-BAYARD, polyglotte littéraire, parlant le latin, le grec, un peu l'arabe, l'italien, l'espagnol etie français, si doucereux et imagé ; — membre de l'Académie de Voltri (Italie), — et dans la mélodieuse et redoutable Espagne chevalier de l'ordre émérite d'Isabelle la Catholique, première Sémiramis de toute la terre, donnant ses ordres souverains à Christophe Colomb de découvrir de nouvelles terres, et qui revint en apportant l'incomparable fortune d'attacher à la mère patrie le nouveau monde, lui-même étonné de connaître l'éternelle gloire des vieux continents.
C'est de lui qu'Amédée Achard a dit ; « Il est dom- mage de voir un si beau talent dormir derrière un comp- toir! » M. Vaïsse, notaire à Bourganeuf, lui écrivait, le
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29 janvier dernier, une épître extra-élogieuse dans la- quelle cet honorable tabellion s'étonne de ne pas voir M. Pradier-Bayard à l'Académie française... « Laissez faire les détracteurs, ajoute-t-il ; si les hommes s'en vont, les écrits restent, et le jour n'est pas éloigné où les puis- sants de ce monde rougiront de n'avoir pas récompensé vos talents, et rendront justice à votre mémoire en faisant figurer votre nom à côté de ceux qui ont illustré la France. » A cette lettre, notre courtier répond par une épître non moins hyperbolique, et dans laquelle il déclare qu'un grand littérateur finit toujours par avoir raison de l'oubli dont il est momentanément l'objet, « car il vole comme l'aigle audacieux traînant sous les formidables serres de l'intelligence qu'il dispute au divin Créateur la céleste proie qu'il essaye de lui ravir pour en faire de touchants hommages ».
Et il signe sa lettre en faisant suivre son nom de la modeste nomenclature que nous reproduisons ci-après :
PRADIER-BAYARD, Livingston du commerce, dont les sources quotidiennement recherchées sont plus pactoli- santes et plus trouvables que celle du Nil, qui fertilise un lambeau de terre, tandis que par ses quotidiens échanges il limonise d'incalculables richesses tout l'univers émerveillé, moins par le saint Ciboire sanctificateur et toastisateur qu'il tabernaculise dans ses mains redoutables d'apôtre imagé,
Que par ses xénophoniennes étapes retentissantes krup- pisées et salvisées à la face de tout l'univers par dix mille guerriers invincibles, qui portent l'incassable épée de l'intelli- gence damoclésienne, qui gravite en tombant dans son immo-
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bîlité fictive pour effrayer les criminels redoutables et les tyrans exécrés.
Cassagnac et Victor Hugo. — M. de Cassagnac le père continue à publier dans le Figaro ses mémoires intimes sur le second Empire, mémoires remplis de ré- vélations bien inattendues ! Lisez surtout le numéro du mercredi 4 courant; vous y verrez comme quoi M.Thiers et le général Changarnier ont été les premiers — au dire de M. de Cassagnac — à pousser le prince Louis-Napo- léon à se faire empereur.
Nous trouvons aussi, dans ces mémoires, de curieux renseignements sur les relations de M. de Cassagnac et de Victor Hugo, qui aurait pu être, sans un malentendu, (f l'un des plus fidèles et des plus grands ministres de l'empereur» !...
« Une amitié profonde pour Victor Hugo, écrit M. de Cassagnac, et des relations charmantes entre nos familles, ont rempli les vingt meilleures années de ma vie. Lors- que je me mariai, il fut mon témoin. L'acte porte cette signature : « Victor-Marie, vicomte Hugo, membre de « l'Académie française, officier de la Légion d'honneur, « place Royale, 6. » Je lui dus, ainsi qu'à M.Guizot, mon entrée au Journal des Débats, et c'est par lui que je de- vins, dans la Presse, collaborateur de M. deCirardin. Il m'est précieux de conserver ici un souvenir de ces chères années, et, parmi d'autres lettres, j'en choisis spéciale-
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ment deux, parce qu'elles témoignent de la cordialité de nos rapports.
« Celle que je veux transcrire d'abord, parce que, la première en date, elle m'est aussi la plus précieuse, c'est celle qu'à mon occasion il adressa au comte Mole, et dans laquelle il lui disait ce qui suit :
Monsieur le président du conseil,
Je demande à Votre Excellence la croix de la Légion d'honneur pour Adolphe-Granier de Cassagnac, publiciste, rédacteur principal du journal la Presse ; je demande pour lui cette haute distinction comme la récompense des services éminents que, depuis quatre ans, il n'a cessé de rendre à la cause de l'ordre. Je ne suis que le colonel signalant au général en chef un vaillant officier à décorer.
Ce n'est pas une faveur que je sollicite de la bienveillance personnelle de M. le comte Mole : c'est un acte de justice que je réclame de l'intelligente initiative de M. le président du conseil.
Victor Hugo.
Paris, 3 avril 1838.
« Cette lettre, communiquée par M. le comte Mole à mon compatriote M. de Salvandy, ministre de l'instruc- tion publique, fut décisive: car, à mon retour de Lon- dres, où j'étais allé passer un mois avec Adolphe Bos- sange, le plus spirituel feuilletonnistede cette époque, je trouvai mon brevet chez mon concierge.
(( Voici la seconde :
Vous savez que, le 15 décembre, j'attends invariablement à
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dîner mes amis les plus chers. C'est pourquoi je compte sur vous ce jour-là, sans faute.
Je viens de lire les excellentes et belles pages que vous avez écrites pour Delloye, et j'ai grande impatience de vous serrer la main.
Votre volume de Ruy Blas vous attend.
Ex imo corde.
V. H. 12 décembre 1839.»
Varia. — Télégraphe et Téléphone. — Il n'y a rien de nouveau sous le soleil !... Voici deux inventions qui ne sont pas encore bien anciennes, — la seconde surtout, qui est d'application toute récente, — lesquelles existaient déjà, parait-il, au moins en principe, il y a aujourd'hui près de cent ans. Il résulte, en effet, d'un rapport d'Ar- thur Young, voyageant en France en 1787, qu'à cette époque le télégraphe existait déjà.
« Vous écrivez, dit-il, deux ou trois mots sur du papier. M. Lormand les prend avec lui dans une chambre et tourne une machine dans un étui cylindrique au haut duquel est un électromètre, une jolie petite balle de moelle de plumes; un fil d'archal est joint à un pareil cylindre et électriseur dans un appartement éloigné, et sa femme, en remarquant les mouvements delà balle qui correspond , écrit les mots qu'ils indiquent : d'où il parait qu'il a formé un alphabet de mouvements. Comme la longueur du fil d'archal ne fait aucune différence sur l'effet^ on pourrait
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entretenir une correspondance de fort loin, par exemple avec une ville assiégée , disposer des objets beaucoup plus dignes d'attention et mille fois plus innocents. Quel que soit l'usage qu'on en pourra faire, la découverte est admirable. »
Enfin, à propos du téléphone, dont tout le monde s'occupe en ce moment, voici un extrait de la Cor- respondance secrète (édit. de Londres (1788), t. XIV) qui prouve que cette invention n'est pas non plus tout à fait nouvelle :
« De Paris, le 7 mai 1783. — Pendant que je suis au chapitre des projets, je vous parlerai de celui qui a, dit-on, tiré Linguet de la Bastille. Il s'annonce sous ce titre par un prospectus : Projet d'une machine singulière, ou expérience sur la propagation du son et de la roix sous des tuyaux prolongés à une grande distance, nouveau moyen d'établir une correspondance très-rapide entre des lieux fort éloignés.
« Si celui-ci réussissoit, on pourroit avoir avec son ami ou sa maîtresse, éloignés de quelques centaines de lieues, une conversation suivie qui deviendroit un peu publique par l'intervalle; mais, en taisant les noms, per- sonne ne seroit dans le secret que les interlocuteurs. Ala vérité, si chacun des souscripteurs, dont le nombre augmentera à l'infini en cas de succès de la machine, se met à converser d'un bout du monde à l'autre, il ne sera plus possible de s'entendre ici-bas, à moins que les tuyaux
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ne soient tellement prolongés qu'ils aboutissent des deux parts directement au tuyau de l'oreille de ceux qui con- verseront ensemble. »
Le Père Lécureux. — Se souvient-on encore de ce brave bonhomme de libraire, qui